mardi 7 novembre 2017

SOPHOCLE/PASOLINI: LE PERSONNAGE DE JOCASTE (Chateauvieu Laura, TL 2016)

JOCASTE

            Jocaste est à la fois la mère et la femme de son fils dans Œdipe Roi de Sophocle et de Pasolini.
            Quels rôles joue ce personnage ?
         Nous verrons que Jocaste endosse plusieurs rôles dans les œuvres tragiques, qu'elle a plusieurs fonctions et qu'elle incarne plusieurs valeurs.

            Dans un premier temps, Jocaste a plusieurs rôles dans la tragédie.
            Tout d’abord, elle a un rôle public en tant que reine de Thèbes. C'est par son mariage avec la reine Jocaste, qu'Œdipe accède à la royauté, et qu'ils en viennent à partager les « prérogatives royales ». Même si dans l’œuvre de Pasolini, Jocaste reste la plupart du temps confinée dans un domaine féminin : la chambre où elle se retrouve seule, d'où l'on peut apercevoir son ombre par la fenêtre ou lorsqu'elle joue dans le jardin avec ses servantes, elle n'en reste pas moins la reine de Thèbes. Cette position est montrée deux fois. La première fois lorsqu'elle accueille le vainqueur du Sphinx et la deuxième fois lorsqu'elle va prier le dieux Apollon. A chaque fois, elle se retrouve aux portes de la ville, ce qui met en valeur son rôle royal. Dans l’œuvre de Sophocle, Créon dit à Œdipe « Et tu commandes avec elle, ayant une part égale de puissance. » Jocaste est donc publiquement reine de Thèbes et est connue de tous.
            En outre, elle a un double rôle familial et privé. Le premier est d’être l’épouse d'Œdipe. Elle est décrite comme une épouse tendre et aimante, protectrice et confidente. Dans l’œuvre de Sophocle, Jocaste intervient pour résoudre le conflit entre Créon et Œdipe. C'est alors que ce dernier dit à Jocaste : « Ma très chère épouse. » et « Oui je te le dirai. Je te respecte, toi, plus que tout cela ». Dans le film de Pasolini, plusieurs scènes de tendresse sont montrés, comme celle du près, où Œdipe est allongé la tête posée sur les genoux de Jocaste, filmé en plongée/contre-plongée. De plus, le cinéaste film de manière explicite le désir des deux personnages : Jocaste est enlacée, offerte et soumise à Œdipe. Pas moins de 4 scènes se déroulent dans le lit conjugale. Dans les deux œuvres, Jocaste tient le rôle de l'épouse parfaite, elle est la femme d'Œdipe, tendre et dévouée à ses désirs, mais elle est aussi une confidente, la plus proche amie d'Œdipe, un pilier sur lequel il peut s'appuyer. Jocaste a donc rôle affectif et familial en tant qu’épouse parfaite.
            Enfin, son deuxième rôle privé est d’être la mère d'Œdipe. C'est ce double statut familial qui crée toute l’ambiguïté de la tragédie. Sophocle ne montrera pas Jocaste adossant ces deux rôles à la fois. En effet, Jocaste se refuse de comprendre qu'il est son fils. Jocaste dit alors à Œdipe, qui est sur le point de tout comprendre : « Plaise aux Dieux que tu ne saches jamais qui tu es ». Jocaste ne veut pas qu'Œdipe découvre, et surtout lui dise qu'il est son fils, et son époux à la fois. Elle accepte de porter ce fardeau seule, réfugiée dans un silence. Son suicide surviendra uniquement quand il le lui avouera. Chez Pasolini, cette révélation est montrée différemment. La dernière scène se déroulant dans la chambre en est la preuve. Jocaste est allongée sur le lit conjugal avec Œdipe. La série de champ/contre-champs qui suivra montre la position dominante d'Œdipe, hurlant son histoire tandis que Jocaste se débat et refuse de l'entendre. En effet, on la voit se cacher le visage et mettre ses mains sur ses oreilles. Ce que refuse alors Jocaste, ce n'est donc peut-être pas la vérité en elle-même, vérité qu'elle soupçonnait depuis longtemps, mais le récit d'Œdipe par Œdipe ; entendre la vérité de la bouche de son fils. Jocaste est sa mère.
            Le personnage de Jocaste joue donc alors plusieurs rôles contribuant à l’ambiguïté de la pièce et du film et à son caractère tout autant polémique que choquant.


            Ensuite, Jocaste a plusieurs fonctions.
          Premièrement, elle a une fonction dramatique importante, elle est le moteur de l'action. En effet, même si elle se manifeste peu dans la pièce de Sophocle, elle apparaît lors de moments significatifs. Jocaste sait calmer les colères d'Œdipe, c'est ce que rappelle le Coryphée « Mais je vois Jocaste sortir justement du palais. Il faut qu'elle vous aide à régler la querelle qui vous a mis au prise », ce qu'elle fait aussitôt. Alors que Pasolini lui confère une présence physique plus importante, il la dépeint, la plupart du temps, comme une femme silencieuse ; elle écoute. Cependant dans les deux œuvres, c'est le récit qu'elle fait de la mort de Laius qui amène Œdipe à s'interroger sur lui-même. La scène n'a cependant pas la même portée chez le cinéaste que chez le dramaturge grec. Alors qu'elle occupe une place centrale dans la tragédie et constitue un tournant : l'action bascule dans une nouvelle direction, à savoir non plus une enquête policière mais une quête identitaire, elle semble au contraire, dans le film, constituer la véritable scène de révélation quant à la nature des liens qui unissent les personnages. Jocaste a donc un rôle dramatique puisque c'est elle qui amène Œdipe à s'interroger sur son identité.
            En outre, Jocaste a une fonction politique dans la tragédie. Après sa victoire sur le Sphinx, c'est par son mariage avec le reine Jocaste qu'Œdipe accède à la royauté, elle est reine, il devient turannos (souverain) et ils partagent le pouvoir. Dans la tragédie de Sophocle,  Jocaste réplique à Œdipe et Créon lorsqu'ils se querellent « Qu'avez vous à soulever ici une absurde guerre de mots ? N'avez-vous pas honte, lorsque votre pays souffre ce qu'il souffre, de remuer ici vos rancunes privées ? (A Œdipe) Allons, rentre au palais. Et toi, chez toi, Créon ». Jocaste prend alors son rôle de reine et ordonne d'arrêter au deux hommes leur disputes privées, et de penser tels les souverains qu'ils sont. Le royaume passe avant le privé. Chez Pasolini, cette fonction politique est laissée en arrière plan. Un des seuls moments où l'on voit Jocaste jouer un rôle politique, c'est lorsqu'elle arrive à Thèbes, après qu' Œdipe a tué le Sphinx. Lors de cette scène, Œdipe porté sur les épaules en triomphe, ne fait que l'entrevoir en un clin d’œil ; mais son regard s'arrête sur elle, comme si elle avait un rôle plus important que les autres. Jocaste est alors vêtue de blanc, signe de royauté, et porte une sorte de grand chapeau pouvant rappeler une couronne. C'est lors de cette scène qu'elle et Œdipe vont échanger leur premier regard, et qu'ils seront mariés quelque temps plus tard. Jocaste a donc une fonction politique puisqu'elle demande à Créon et Œdipe de faire passer le royaume avant leur vie privée. Jocaste est le cadeau d'Œdipe, le moyen pour lui d’accéder à la souveraineté.
            Enfin, Jocaste a une fonction tragique, elle est une victime. Son destin s'achève sur deux images successives chez Sophocle. Ces deux images sont dressées dans l'imaginaire des spectateurs par la parole du messager : la vision de Jocaste gémissant sur son lit maudit « où misérable elle enfanta un époux de son époux et des enfants de son enfant » et celle de son corps pendu « alors nous voyons sa femme pendue, étranglée par une corde tressée ». Le balancement du corps est bien la preuve que le récit par sa puissance crée des images. Chez Pasolini, on ne voit pas ces deux images directement. Les lamentations de Jocaste sont remplacées par une ultime scène qui montre Jocaste dans son univers de paix et de joie : le jardin où elle court et rit avec ses servants. Jocaste se penche alors, se courbe et comme si elle avait une vision terrifiante, elle relève les yeux, angoissée et horrifiée. Elle regarde vers la caméra, vers le spectateur. Cette dernière scène montrant Jocaste vivante se termine par un fondu au noir, comme pour montrer sa fin, sa mort. Œdipe revient à Thèbes, se dirige vers la chambre et c'est par ses yeux que nous découvrons la longue robe bleue, Jocaste est pendue au plafond, à la grosse poutre, qu'elle fixait lors de la révélation Œdipe sur son identité. Dans la tragédie de Sophocle comme dans le film de Pasolini c'est dans la chambre, pièce qui a servi de cadre à leur bonheur mais aussi à leur « faute » qu'il se séparent et se donnent la mort, mort réelle pour Jocaste, mort symbolique pour Œdipe. C'est donc là, dans cette pièce, qu'ils agissent en toute connaissance de cause, qu'ils se libèrent de leurs crimes. Ce moment est tout autant symbolique que tragique en ce qu’il montre le poids de la fatalité : Jocaste n'a pas pu échapper à son destin, et c'est son destin qui la tue.
            Le personnage de Jocaste endosse donc une fonction dramatique, politique et tragique.


            Enfin, Jocaste est l'incarnation de certaines valeurs.
            D'abord, Jocaste incarne la femme. Dans les deux œuvres, Jocaste et Œdipe partagent un amour sincère, une relation affective, même si ses réactions et absences de réactions manifestent qu'elle n'occupe, en tant que femme, qu'un place assez humble dans la société grecque contemporaine. En effet, lors de sa première union avec le Roi Laïos, elle partagent les mêmes problèmes et accepte les même solutions que lui : d'abord de ne pas avoir d'enfant, puis, l'enfant venu, de le tuer. Elle n'a pas de volonté propre. Nous retrouvons la même passivité au début de sa relation avec Œdipe : elle accepte de l'épouser par raison d’État et lui donne quatre enfants. Mais le drame connu, elle est punie plus durement que lui. En effet, pour le même inceste, elle est punie de mort alors qu'Œdipe est seulement aveuglé. Cette différence de jugement témoigne alors que la justice n'était pas la même pour les hommes que pour les femmes et ne laissent aucun doute sur le sexe dominant. On peut alors voir qu'en plus d'être une personnage dramatique, Jocaste est aussi un personne humaine puisqu'elle ne bénéficie pas de traitement de faveur et se plie aux lois de la société antique.
            De plus, Jocaste a un rapport aux Dieux particulier. En effet, un de ses traits marqués chez Sophocle est son apparente impiété. Elle affirme plusieurs fois se moquer des oracles, de la Pythie et du devin Tirésias. Jocaste dit « De sorte que désormais, en matière de prophéties, je ne tiendrais pas plus de compte de ceci que de cela. ». Ce vers montre que Jocaste ne souhaite plus croire au oracle, qu'elle a trop écouté par le passé et qu’elle rend responsable de la perte de son fils. La reine a donc souffert en vain et cette souffrance est en train de se renouveler : Œdipe, son mari aimé, est à nouveau accusé par un devin. De même, Pasolini nous la montre emplie d'ironie et de dédain, éclatant de rire en entendant les accusations de Tirésias. Jocaste semble impie, arrogante. Mais dans les deux œuvres, elle prépare pourtant un sacrifice à Apollon et affirme devant tous qu'elle espère ainsi apaiser les craintes du roi. Elle ne remet alors pas en cause l'existence des dieux mais refuse de croire aux prophéties des mortels. Le personnage de Jocaste apporte alors une question. Elle ne doute pas de l'existence des dieux, mais elle remet en cause la possibilité que des mortels puisse rapporter les paroles des dieux.
            Enfin, le personnage de Jocaste soulève une question psychologique - voire psychanalytique -. Même si dans l’œuvre de Sophocle, la question de la psychanalyse ne peut pas être soulevée, elle n'est reste pas moins importante puisque c'est de cette histoire que que Freud a fondé le processus nommé « le complexe d'Œdipe ». En effet, Freud explique qu'un enfant a une phase durant laquelle il souhaite inconsciemment tuer son père, perçu comme un rival pour ensuite épouser sa mère. Même si cette hypothèse n'est pas clairement énoncée chez Sophocle, on peut la lire en creux. Chez Pasolini, cette théorie est implicitement exposée puisque le réalisateur a dit avoir raconté son propre complexe. En effet, dans le prologue, le père que l'on voit est une représentation du père de Pasolini et la mère, qui est aussi le personnage de Jocaste dans la partie mythique représente la mère de Pasolini. Le cinéaste révèle même « Avec Jocaste, j'ai représenté ma propre mère, projetée dans le mythe. » L’œuvre tragique est alors un exemple type de ce concept psychanalytique dont Jocaste est l’initiatrice.  
            Le personnage de Jocaste incarne donc la femme, au sens générique du terme, et devient le symbole d’un rapport particulier aux dieux et à soi.


            Nous avons donc vu que Jocaste joue plusieurs rôles dans L'Œdipe Roi de Sophocle et de Pasolini. Elle détient un rôle à la foi public et privé, en tant que reine, épouse et mère, et a une fonction dramatique, politique et tragique. Elle incarne enfin une vision particulière de la femme, face aux dieux et face à elle-même.
            Nous pouvons rapprocher ce personnage de celui de Phèdre dans la pièce éponyme de Racine, ses désirs incestueux connaîtront le même destin tragique.


CHATEAUVIEU LAURA (Revu et corrigé par LECLERCQ NATHALIE)
       

           
               





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