jeudi 16 novembre 2017

SOPHOCLE/PASOLINI: La scène du meurtre

Sophocle/Pasolini = Scène du meurtre
Comment est traitée la scène du meurtre dans les deux œuvres?
Quelles sont les fonctions de cette scène ?


I- Un traitement en mots et en images (Formes de la scène)
A) Respect des règles tragiques
Sophocle respecte les règles de bienséance et ne montre pas la scène du meurtre = Un traitement verbal = scène narrée = Chez Sophocle, le meurtre de Laïos n’a pas lieu dans le temps de la pièce, éventuellement à l’extérieur, comme c’est le cas pour la pendaison de Jocaste, mais il appartient à un passé déjà lointain = Traitement verbal et narrativisé (Jocaste raconte)
Pasolini : Pas de bienséances, tout est montré, mais même traitement tragique = mise en scène dramatique des actions, dynamisme et accumulations = confine au tragique = traitement cinématographique.

B) Le spectateur a un rôle différent
Sophocle : Le spectateur découvre la scène avec Œdipe, découvre la vérité sur la scène en même temps que lui = identification complète.
Pasolini : Le spectateur voit tout = Exploitation des règles cinématographiques = mis en images du meurtre = Pasolini fait une accumulation, il ajoute cette scène et la rend extrêmement violente et pénible pour le personnage d'Œdipe et pour le spectateur =
Pasolini montre tout = paradoxe = au théâtre (qui vient du grec theatron qui signifie regarder on ne voit rien, alors que le cinéma met en images (Pasolini = cinéma = art visuel) la scène.

C) Un traitement elliptique VS un traitement qui se sert de l'amplification =
Sophocle : Traiter le meurtre de Laïos de manière très elliptique, par une analepse très fragmentaire permet d’introduire un élément dramaturgique de nature à engendrer une péripétie, un coup de théâtre : l’apparition, le retour du témoin clé.
Pasolini : Certes des éléments épiques sont présents (forme étrange et exceptionnelle des armes et des casques, bruit des armes qui s’entrechoquent, gestuelle du combattant, effet de lumière éblouissante) mais Œdipe n’a rien d’un héros épique ; il se trouve plutôt dans la posture d’un personnage contraint, fuyant une nouvelle fois ; puis il revient avec détermination mettre à mort un second serviteur. Le réalisateur multiplie les plans où le spectateur voit le personnage courir encore, exténué ; Nulle musique d’accompagnement mais un halètement, un bruit de course = cinéma de poésie.


II) Un traitement tragique
A) Rôle dramaturgique : Dans les deux œuvres, la scène du meurtre est l'élément déclencheur et c'est à la suite de ce meurtre que la ville de Thèbes dans une situation difficile.
Sophocle : À la fin du deuxième épisode, les paroles de Jocaste reviennent sur le meurtre de Laïos et bribe par bribe, elle délivre à Œdipe des informations qui l’engagent avec effroi vers la découverte de la vérité : trois chemins, en Phocide, un peu avant le jour de son accession au trône, cinq hommes l’accompagnaient... Le récit du meurtre par Jocaste revêt une forte valeur dramaturgique puisqu’il accroît considérablement l’intensité tragique à ce moment et donc la pitié du spectateur.
Pasolini : La ville proie du fléau montrée elle aussi = conséquences immédiates du meurtre.

B) Rôle du Fatum : La scène du meurtre dans les 2 œuvres est dictée selon la prophétie = Œdipe accomplit son destin tragique (Voir cours sur tragique)

C) Mise en scène de la mort : Du meurtre de Laïos, Sophocle extrait un personnage qui, de manière redondante, est au cœur des préoccupations, des paroles des personnages : le tueur. Plutôt que de montrer le tueur en acte, Sophocle le montre en objet passionnel de recherche chez Œdipe.
Pasolini = Mise en scène violente + Le cinéaste choisit de montrer l’assassinat, de le mettre en scène = mise en scène visuelle de la mort = mise en scène visuelle du tragique, monstration du monstre.


III) Un traitement symbolique
A) Anthropologique : Une humanité ambivalente
Sophocle : L'hybris ou le péché de démesure qui consiste à se croire l'égal des dieux. Tout ce à quoi l'entendement humain peut avoir accès, c'est la nécessité de la tempérance, la mesure, le contrôle de soi et la conscience de ses limites au regard des dieux auxquels ils ne sauraient seulement s'égaler.
Pasolini : Brutalement Pasolini change l’expression du visage de son personnage pour faire apparaître une profonde détermination lorsqu’il se retrouve face à la carriole comme si le réalisateur voulait faire percevoir le coup de folie qui gagne le personnage ou l’emprise sur lui de quelque puissance ou encore la volonté du jeune homme de tuer cette image du père qui le méprisait ; du reste, le vieillard a renforcé son autorité se coiffant d’une haute tiare dorée. La mise à mort violente de Laïos habillé de noir par un Œdipe habillé de blanc est filmée. Le souffle du meurtrier, les râles de sa victime, la mise à mort avec une prise de vue en contre plongée et l’épée qui est enfoncée dans le corps, sont rendus. Œdipe achèvera avec la même sauvagerie un dernier serviteur dont la jeunesse ne l’émouvra pas ; en trophée, il portera son casque. Au début de la séquence consacrée au meurtre, Œdipe a été présenté comme un personnage cherchant à fuir avec effroi son devenir ; dans la seconde partie, il s’est métamorphosé en tueur implacable sans doute mû par le goût du sang. Pasolini reprend donc la malédiction antique du personnage mais aussi donne donc à voir les versants profondément contradictoires qui peuvent être le propre de l’humain.

B) Métaphysique
Sophocle : Dans le prologue, au cours du premier dialogue entre Œdipe et Créon au retour de Delphes, il est question de la conséquence directe du meurtre : la volonté du dieu Apollon d’établir une justice divine en purifiant la cité et en châtiant les assassins. Le sang appelle le sang ou du moins l’expulsion du pharmakos (Le pharmakos (en grec ancien φαρμακός, « celui qu'on immole en expiation des fautes d'un autre ») est la victime expiatoire dans un rite de purification largement utilisé dans les sociétés primitives et dans la Grèce antique.). Sophocle n’insiste pas sur la violence du meurtre lui-même mais sur la violence de la justice divine ainsi déclenchée. L’ancienneté du crime ne rend pas le dieu oublieux. Le meurtre de Laïos est donc pour Sophocle l’occasion de montrer aux spectateurs antiques la fermeté, la constance divine. = Conception Sophocléenne de la divinité dans ses tragédies : renoncer à comprendre les décisions des dieux mais sans sombrer dans l'impiété pour autant (Jacqueline de Romilly, La Tragédie grecque, PUF (179 pages – Ouvrage conseillé) - « Sophocle la tragédie du héros solitaire » - p. 101)
Pasolini : Voir cours sur cinéma de poésie = désacralisation et  sacralisation.

C) Philosophique
Sophocle : Platon = « Connais-toi toi-même » = révélations de Jocaste, contre l’Hybris + Caverne de Platon = le meurtre révèle ses plus bas instincts = un monstre. . Cf : Fronton du temple oraculaire de Delphes : « Rien de trop » + « Connais-toi toi même »

Pasolini : Mise en scène du complexe freudien = Dans ce paysage aride, très caniculaire Œdipe avance en se protégeant avec un maigre branchage ; surgit une carriole attelée, escortée. Le personnage âgé véhiculé invective le jeune homme, l’enjoignant de s’écarter du chemin. Pasolini attribue à Laïos la figure autoritaire d’un vieux père voulant imposer sa volonté brutale à un jeune homme qui se rebelle en jetant violemment une pierre à un serviteur. Au début de cette scène, le réalisateur italien poursuit la thématique psychologique, psychanalytique qu’il a inaugurée avec son prologue située dans l’Italie moderne = l’inconscient devient conscient. Fatalité freudienne.

Nathalie LECLERCQ

mardi 7 novembre 2017

SOPHOCLE/PASOLINI: LE PERSONNAGE DE JOCASTE (Chateauvieu Laura, TL 2016)

JOCASTE

            Jocaste est à la fois la mère et la femme de son fils dans Œdipe Roi de Sophocle et de Pasolini.
            Quels rôles joue ce personnage ?
         Nous verrons que Jocaste endosse plusieurs rôles dans les œuvres tragiques, qu'elle a plusieurs fonctions et qu'elle incarne plusieurs valeurs.

            Dans un premier temps, Jocaste a plusieurs rôles dans la tragédie.
            Tout d’abord, elle a un rôle public en tant que reine de Thèbes. C'est par son mariage avec la reine Jocaste, qu'Œdipe accède à la royauté, et qu'ils en viennent à partager les « prérogatives royales ». Même si dans l’œuvre de Pasolini, Jocaste reste la plupart du temps confinée dans un domaine féminin : la chambre où elle se retrouve seule, d'où l'on peut apercevoir son ombre par la fenêtre ou lorsqu'elle joue dans le jardin avec ses servantes, elle n'en reste pas moins la reine de Thèbes. Cette position est montrée deux fois. La première fois lorsqu'elle accueille le vainqueur du Sphinx et la deuxième fois lorsqu'elle va prier le dieux Apollon. A chaque fois, elle se retrouve aux portes de la ville, ce qui met en valeur son rôle royal. Dans l’œuvre de Sophocle, Créon dit à Œdipe « Et tu commandes avec elle, ayant une part égale de puissance. » Jocaste est donc publiquement reine de Thèbes et est connue de tous.
            En outre, elle a un double rôle familial et privé. Le premier est d’être l’épouse d'Œdipe. Elle est décrite comme une épouse tendre et aimante, protectrice et confidente. Dans l’œuvre de Sophocle, Jocaste intervient pour résoudre le conflit entre Créon et Œdipe. C'est alors que ce dernier dit à Jocaste : « Ma très chère épouse. » et « Oui je te le dirai. Je te respecte, toi, plus que tout cela ». Dans le film de Pasolini, plusieurs scènes de tendresse sont montrés, comme celle du près, où Œdipe est allongé la tête posée sur les genoux de Jocaste, filmé en plongée/contre-plongée. De plus, le cinéaste film de manière explicite le désir des deux personnages : Jocaste est enlacée, offerte et soumise à Œdipe. Pas moins de 4 scènes se déroulent dans le lit conjugale. Dans les deux œuvres, Jocaste tient le rôle de l'épouse parfaite, elle est la femme d'Œdipe, tendre et dévouée à ses désirs, mais elle est aussi une confidente, la plus proche amie d'Œdipe, un pilier sur lequel il peut s'appuyer. Jocaste a donc rôle affectif et familial en tant qu’épouse parfaite.
            Enfin, son deuxième rôle privé est d’être la mère d'Œdipe. C'est ce double statut familial qui crée toute l’ambiguïté de la tragédie. Sophocle ne montrera pas Jocaste adossant ces deux rôles à la fois. En effet, Jocaste se refuse de comprendre qu'il est son fils. Jocaste dit alors à Œdipe, qui est sur le point de tout comprendre : « Plaise aux Dieux que tu ne saches jamais qui tu es ». Jocaste ne veut pas qu'Œdipe découvre, et surtout lui dise qu'il est son fils, et son époux à la fois. Elle accepte de porter ce fardeau seule, réfugiée dans un silence. Son suicide surviendra uniquement quand il le lui avouera. Chez Pasolini, cette révélation est montrée différemment. La dernière scène se déroulant dans la chambre en est la preuve. Jocaste est allongée sur le lit conjugal avec Œdipe. La série de champ/contre-champs qui suivra montre la position dominante d'Œdipe, hurlant son histoire tandis que Jocaste se débat et refuse de l'entendre. En effet, on la voit se cacher le visage et mettre ses mains sur ses oreilles. Ce que refuse alors Jocaste, ce n'est donc peut-être pas la vérité en elle-même, vérité qu'elle soupçonnait depuis longtemps, mais le récit d'Œdipe par Œdipe ; entendre la vérité de la bouche de son fils. Jocaste est sa mère.
            Le personnage de Jocaste joue donc alors plusieurs rôles contribuant à l’ambiguïté de la pièce et du film et à son caractère tout autant polémique que choquant.


            Ensuite, Jocaste a plusieurs fonctions.
          Premièrement, elle a une fonction dramatique importante, elle est le moteur de l'action. En effet, même si elle se manifeste peu dans la pièce de Sophocle, elle apparaît lors de moments significatifs. Jocaste sait calmer les colères d'Œdipe, c'est ce que rappelle le Coryphée « Mais je vois Jocaste sortir justement du palais. Il faut qu'elle vous aide à régler la querelle qui vous a mis au prise », ce qu'elle fait aussitôt. Alors que Pasolini lui confère une présence physique plus importante, il la dépeint, la plupart du temps, comme une femme silencieuse ; elle écoute. Cependant dans les deux œuvres, c'est le récit qu'elle fait de la mort de Laius qui amène Œdipe à s'interroger sur lui-même. La scène n'a cependant pas la même portée chez le cinéaste que chez le dramaturge grec. Alors qu'elle occupe une place centrale dans la tragédie et constitue un tournant : l'action bascule dans une nouvelle direction, à savoir non plus une enquête policière mais une quête identitaire, elle semble au contraire, dans le film, constituer la véritable scène de révélation quant à la nature des liens qui unissent les personnages. Jocaste a donc un rôle dramatique puisque c'est elle qui amène Œdipe à s'interroger sur son identité.
            En outre, Jocaste a une fonction politique dans la tragédie. Après sa victoire sur le Sphinx, c'est par son mariage avec le reine Jocaste qu'Œdipe accède à la royauté, elle est reine, il devient turannos (souverain) et ils partagent le pouvoir. Dans la tragédie de Sophocle,  Jocaste réplique à Œdipe et Créon lorsqu'ils se querellent « Qu'avez vous à soulever ici une absurde guerre de mots ? N'avez-vous pas honte, lorsque votre pays souffre ce qu'il souffre, de remuer ici vos rancunes privées ? (A Œdipe) Allons, rentre au palais. Et toi, chez toi, Créon ». Jocaste prend alors son rôle de reine et ordonne d'arrêter au deux hommes leur disputes privées, et de penser tels les souverains qu'ils sont. Le royaume passe avant le privé. Chez Pasolini, cette fonction politique est laissée en arrière plan. Un des seuls moments où l'on voit Jocaste jouer un rôle politique, c'est lorsqu'elle arrive à Thèbes, après qu' Œdipe a tué le Sphinx. Lors de cette scène, Œdipe porté sur les épaules en triomphe, ne fait que l'entrevoir en un clin d’œil ; mais son regard s'arrête sur elle, comme si elle avait un rôle plus important que les autres. Jocaste est alors vêtue de blanc, signe de royauté, et porte une sorte de grand chapeau pouvant rappeler une couronne. C'est lors de cette scène qu'elle et Œdipe vont échanger leur premier regard, et qu'ils seront mariés quelque temps plus tard. Jocaste a donc une fonction politique puisqu'elle demande à Créon et Œdipe de faire passer le royaume avant leur vie privée. Jocaste est le cadeau d'Œdipe, le moyen pour lui d’accéder à la souveraineté.
            Enfin, Jocaste a une fonction tragique, elle est une victime. Son destin s'achève sur deux images successives chez Sophocle. Ces deux images sont dressées dans l'imaginaire des spectateurs par la parole du messager : la vision de Jocaste gémissant sur son lit maudit « où misérable elle enfanta un époux de son époux et des enfants de son enfant » et celle de son corps pendu « alors nous voyons sa femme pendue, étranglée par une corde tressée ». Le balancement du corps est bien la preuve que le récit par sa puissance crée des images. Chez Pasolini, on ne voit pas ces deux images directement. Les lamentations de Jocaste sont remplacées par une ultime scène qui montre Jocaste dans son univers de paix et de joie : le jardin où elle court et rit avec ses servants. Jocaste se penche alors, se courbe et comme si elle avait une vision terrifiante, elle relève les yeux, angoissée et horrifiée. Elle regarde vers la caméra, vers le spectateur. Cette dernière scène montrant Jocaste vivante se termine par un fondu au noir, comme pour montrer sa fin, sa mort. Œdipe revient à Thèbes, se dirige vers la chambre et c'est par ses yeux que nous découvrons la longue robe bleue, Jocaste est pendue au plafond, à la grosse poutre, qu'elle fixait lors de la révélation Œdipe sur son identité. Dans la tragédie de Sophocle comme dans le film de Pasolini c'est dans la chambre, pièce qui a servi de cadre à leur bonheur mais aussi à leur « faute » qu'il se séparent et se donnent la mort, mort réelle pour Jocaste, mort symbolique pour Œdipe. C'est donc là, dans cette pièce, qu'ils agissent en toute connaissance de cause, qu'ils se libèrent de leurs crimes. Ce moment est tout autant symbolique que tragique en ce qu’il montre le poids de la fatalité : Jocaste n'a pas pu échapper à son destin, et c'est son destin qui la tue.
            Le personnage de Jocaste endosse donc une fonction dramatique, politique et tragique.


            Enfin, Jocaste est l'incarnation de certaines valeurs.
            D'abord, Jocaste incarne la femme. Dans les deux œuvres, Jocaste et Œdipe partagent un amour sincère, une relation affective, même si ses réactions et absences de réactions manifestent qu'elle n'occupe, en tant que femme, qu'un place assez humble dans la société grecque contemporaine. En effet, lors de sa première union avec le Roi Laïos, elle partagent les mêmes problèmes et accepte les même solutions que lui : d'abord de ne pas avoir d'enfant, puis, l'enfant venu, de le tuer. Elle n'a pas de volonté propre. Nous retrouvons la même passivité au début de sa relation avec Œdipe : elle accepte de l'épouser par raison d’État et lui donne quatre enfants. Mais le drame connu, elle est punie plus durement que lui. En effet, pour le même inceste, elle est punie de mort alors qu'Œdipe est seulement aveuglé. Cette différence de jugement témoigne alors que la justice n'était pas la même pour les hommes que pour les femmes et ne laissent aucun doute sur le sexe dominant. On peut alors voir qu'en plus d'être une personnage dramatique, Jocaste est aussi un personne humaine puisqu'elle ne bénéficie pas de traitement de faveur et se plie aux lois de la société antique.
            De plus, Jocaste a un rapport aux Dieux particulier. En effet, un de ses traits marqués chez Sophocle est son apparente impiété. Elle affirme plusieurs fois se moquer des oracles, de la Pythie et du devin Tirésias. Jocaste dit « De sorte que désormais, en matière de prophéties, je ne tiendrais pas plus de compte de ceci que de cela. ». Ce vers montre que Jocaste ne souhaite plus croire au oracle, qu'elle a trop écouté par le passé et qu’elle rend responsable de la perte de son fils. La reine a donc souffert en vain et cette souffrance est en train de se renouveler : Œdipe, son mari aimé, est à nouveau accusé par un devin. De même, Pasolini nous la montre emplie d'ironie et de dédain, éclatant de rire en entendant les accusations de Tirésias. Jocaste semble impie, arrogante. Mais dans les deux œuvres, elle prépare pourtant un sacrifice à Apollon et affirme devant tous qu'elle espère ainsi apaiser les craintes du roi. Elle ne remet alors pas en cause l'existence des dieux mais refuse de croire aux prophéties des mortels. Le personnage de Jocaste apporte alors une question. Elle ne doute pas de l'existence des dieux, mais elle remet en cause la possibilité que des mortels puisse rapporter les paroles des dieux.
            Enfin, le personnage de Jocaste soulève une question psychologique - voire psychanalytique -. Même si dans l’œuvre de Sophocle, la question de la psychanalyse ne peut pas être soulevée, elle n'est reste pas moins importante puisque c'est de cette histoire que que Freud a fondé le processus nommé « le complexe d'Œdipe ». En effet, Freud explique qu'un enfant a une phase durant laquelle il souhaite inconsciemment tuer son père, perçu comme un rival pour ensuite épouser sa mère. Même si cette hypothèse n'est pas clairement énoncée chez Sophocle, on peut la lire en creux. Chez Pasolini, cette théorie est implicitement exposée puisque le réalisateur a dit avoir raconté son propre complexe. En effet, dans le prologue, le père que l'on voit est une représentation du père de Pasolini et la mère, qui est aussi le personnage de Jocaste dans la partie mythique représente la mère de Pasolini. Le cinéaste révèle même « Avec Jocaste, j'ai représenté ma propre mère, projetée dans le mythe. » L’œuvre tragique est alors un exemple type de ce concept psychanalytique dont Jocaste est l’initiatrice.  
            Le personnage de Jocaste incarne donc la femme, au sens générique du terme, et devient le symbole d’un rapport particulier aux dieux et à soi.


            Nous avons donc vu que Jocaste joue plusieurs rôles dans L'Œdipe Roi de Sophocle et de Pasolini. Elle détient un rôle à la foi public et privé, en tant que reine, épouse et mère, et a une fonction dramatique, politique et tragique. Elle incarne enfin une vision particulière de la femme, face aux dieux et face à elle-même.
            Nous pouvons rapprocher ce personnage de celui de Phèdre dans la pièce éponyme de Racine, ses désirs incestueux connaîtront le même destin tragique.


CHATEAUVIEU LAURA (Revu et corrigé par LECLERCQ NATHALIE)
       

           
               





dimanche 17 septembre 2017

SOPHOCLE/PASOLINI: LE MOTIF DE L'AVEUGLEMENT

SOPHOCLE / PASOLINI : En quoi le motif de l'aveuglement est-il au cœur des deux œuvres ?
                  
           « Ô nuage exécrable de ma nuit, qui m’as envahi, lamentable, invincible, irrémédiable ! hélas sur moi ! hélas ! encore. Les pointes amères de mon mal et le souvenir de mes crimes me déchirent à la fois. » Ce cri déchirant d’Œdipe rend compte de la thématique de l’ombre et de la nuit dans Œdipe roi de Sophocle. Pasolini, dans son adaptation cinématographique de 1968 reprend ce même motif nocturne et ses fonctions pour mieux mettre en valeur l’importance de l’aveuglement du personnage et la façon dont il conduit à sa perte.
                  Mais en quoi le motif de l'aveuglement est-il au cœur des deux œuvres ?
                  Quelles en sont les formes, les fonctions et les valeurs ?



                  Dans un premier temps, Sophocle et Pasolini assignent plusieurs formes structurantes au motif de l’aveuglement œdipien.
                  Tout d’abord, le motif de l’aveuglement est au cœur des deux œuvres en ce qu’il en constitue le point de départ, la situation initiale. Sophocle est clair sur ce point, dès son prologue, lorsqu’il fait dire à son héros : « Je l’ai entendu dire, car je ne l’ai jamais vu ». De son propre aveu, Œdipe est marqué du sceau de l’ignorance et de l’aveuglement puisqu’il n’a pas « vu » encore la vérité, même s’il la recherche. C’est cet aveuglement liminaire, cette cécité temporaire qui le pousse à enquêter, elle fournit le motif principal de ses investigations et lui fait promettre : « Je porterai la lumière sur l’origine de ceci. » Pasolini va dans le même sens lorsqu’Œdipe informe ses parents qu'il veut aller dès le lendemain à Delphes consulter l'oracle à propos d'un cauchemar qu'il a fait. Les ténèbres de son esprit demandent à faire la lumière sur un passé qui lui échappe, mais dont il pressent déjà l’issue tragique. Aveugle face à son destin, c’est la volonté de clairvoyance qui motive le nœud de l’intrigue.
                  En outre, le motif de l’aveuglement est au cœur des dialogues, dans les deux œuvres, il en est le sujet principal, il structure le cœur du mythe. Tirésias, chez Sophocle, dit en effet à Œdipe : « Tu ne vois pas en quels maux tu es ! », alors que ce dernier répond qu’il est « Perdu dans une nuit éternelle ». Pasolini fait dire au Sphinx : « L’abîme où tu veux me pousser est en toi-même ». Ces répliques rendent compte d’une caractéristique fondamentale du personnage et de son incapacité à voir la vérité, à rester dans une abîme ténébreuse. Le motif de l’aveuglement est donc au cœur des dialogues qu’il structure en profondeur.
                  Enfin, ce motif constitue non seulement le nœud de l’action, sa thématique principale, mais toute l’histoire en elle-même jusqu’à son dénouement. L’intégralité du schéma narratif des deux œuvres est construit par rapport aux ténèbres qui se sont emparées de l’esprit d’Œdipe, depuis le début, mais le motif est inversé, renouvelé à la fin, puisque Œdipe, dans les deux œuvres s’aveugle physiquement en se crevant les yeux dès qu’il voit clairement ce qu’il est. L’aveuglement forme le point nodal de l’intrigue, mais aussi son achèvement, dans un mouvement d’inversion révélateur où l’aveuglement devient paradoxalement source de connaissance et de transcendance.
                  Le motif de l’aveuglement structure donc les deux œuvres, il en constitue l’intrigue, le sujet principal et l’aboutissement.



                  Deuxièmement, ce motif est au cœur des deux œuvres parce que ses fonctions sont également fondamentales, il constitue le point d’achoppement du mythe, sa vérité immanente.
                  Tout d’abord, le motif revêt une fonction définitoire, Œdipe est l’aveugle de naissance, l’invalide aux pieds enflés, celui qui ne voit pas. Œdipe ne se connaît pas lui-même, Tirésias, chez Sophocle, lui rappelle clairement qu’il ne connaît pas sa véritable identité : « Connais-tu ceux dont tu es né ? » De même, Pasolini fait dire à Œdipe lors de sa confrontation avec le Sphinx : « Je ne veux pas te voir, je ne veux pas t’entendre. » Le motif de l’aveuglement définit le personnage principal, il en est l’essence même et sa résultante puisque tout son destin dépend de cette cécité consciente ou inconsciente. C’est parce qu’il demeure aveugle aux prédictions des oracles et des voyants qu’il est amené à connaître cette destinée tragique.
                  En outre, le motif de l’aveuglement a une fonction dramaturgique car il est l’élément fondateur de toutes les péripéties. Les deux auteurs mettent en scène un héros qui se refuse à voir la vérité, pas uniquement au début, mais tout au long de son enquête, nous l’avons dit. Mais cet aveuglement est pris en syllepse, dans tous les sens du terme, métaphoriquement pour signifier l’ignorance d’Œdipe et dénotativement, lorsqu’il se crève les yeux, pour permettre justement au héros d’accéder à sa dimension mythique et exemplaire. Le motif est structurel et rythmique parce qu’il a un fort pouvoir évocateur symbolique. Sophocle met bien en valeur cette dynamique lorsque son personnage s’exclame, après avoir pris conscience de son aveuglement : « Quand je manifestai en moi une telle souillure, pourrais-je les regarder avec des yeux fermes ? Certes, non ! Et si je pouvais fermer les sources de l’ouïe, je ne tarderais pas, puisque je fermerais ainsi tout mon malheureux corps et que je serais à la fois aveugle et sourd ; car il est doux de ne rien sentir de ses maux. ». De même Pasolini fait un gros plan sur le visage effaré d’Œdipe contemplant sa mère/femme pendue avant qu’il ne se crève volontairement les yeux pour bien mettre en valeur le caractère insupportable de ce qu’il voit, de ce qu’il a fait et provoqué. Le dénouement intervient donc quand l’aveuglement psychologique cesse enfin, pour donner lieu à une cécité physique libératrice et constructive.
                  En effet, le motif de l’aveuglement a aussi une fonction cathartique. Si Œdipe, dans les deux œuvres, est aveuglé par sa passion et son orgueil, par son hybris, au sens grec, son automutilation peut être perçue comme un acte de libération et de purgation qui permet au personnage d’atteindre une autre conscience du monde, une autre vision. Tirésias symbolise bien, chez les deux auteurs, la part de clairvoyance que contient l’aveuglement physique. Selon Sophocle, il est celui qui sait, tout comme chez Pasolini, il est l’aveugle clairvoyant, misérable parmi les hommes, mais l’élu des Dieux. C’est la raison pour laquelle Œdipe, dans les deux œuvres, choisit de s’aveugler. Non seulement, nous l’avons dit, il ne souhaite pas voir en face ce qu’il a fait, mais surtout l’aveuglement physique le libère de sa faute, il a une fonction expiatoire et salvatrice.
                  Le motif de l’aveuglement est donc au cœur des deux œuvres car il a une triple fonction : définitoire, dramaturgique et cathartique.



                  Enfin, ces fonctions confèrent au motif des valeurs qui mettent en tension le destin de l’homme et du monde dans sa dimension à la fois humaine et métaphysique.
                  Tout d’abord, le motif de l’aveuglement prend une dimension humaniste en ce qu’il place l’homme au centre des préoccupations sociales, politiques et morales. Socialement, l’aveuglement d’Œdipe, dans les deux œuvres, est source d’entropie, il provoque la discorde et la maladie. Sophocle choisit d’ailleurs d’ouvrir sa pièce sur la peste qui s’est abattue sur la ville, tuant aveuglément femmes et enfants. Pasolini met parfaitement en image la dévastation due au fléau et la mort aveugle dont elle est le symbole. Politiquement, Sophocle insiste sur les devoirs d’un roi qui se doit d’aider son peuple. En résolvant l’énigme du Sphinx, Œdipe a déjà été le « sauveur », comme l’explique le prêtre dans le prologue. Il a donc apporté la lumière et détruit le monstre qui tuait aveuglément. Pasolini met davantage l’accent sur la dimension morale du personnage, ou psychologique, dirons-nous, en conférant à l’aveuglement œdipien une portée autobiographique. Le parallèle fait entre l’ouverture du film et son épilogue ouvre la voie à une leçon qui place le motif de l’aveuglement et sa résolution au cœur d’une réflexion anthropologique : Qui sommes-nous ? Quelle part notre enfance, nos parents et notre vécu a sur notre vie ? Les derniers mots d’Œdipe sont révélateurs : « Lumière qui autrefois était mienne, tu m’illumines pour la dernière fois. Je suis arrivé, la vie finit là où elle a commencé. » Le motif de l’aveuglément trouve sa résolution dans une analyse personnelle, actualisant ainsi la célèbre injonction gravée à l'entrée du temple de Delphes :                         "Connais-toi toi-même."
                  Le motif de l’aveuglement prend aussi des résonances métaphysiques et porte en creux la question de la faute. Même si les dieux ou nos désirs dominent l’homme, on ne peut nier qu’Œdipe ait accompli plusieurs meurtres aveuglément, dont celui de son propre père. Il a réalisé cet acte de plein gré, mais sans préméditation, comme il le raconte dans Sophocle : « Il ne souffrit pas un mal égal, car, aussitôt atteint du bâton que j’avais en main, il roula à la renverse du haut de son char ; et je tuai aussi tous les autres ». Pasolini met parfaitement en scène sa rage aveugle lors de ces meurtres et la façon dont Œdipe semble hors de lui, littéralement, pris d’une folie meurtrière irrépressible. Il a commis également l’inceste, dans une cécité profonde qui l’empêche de voir la réalité en face. Œdipe est donc doublement coupable vis-à-vis des Dieux. Cet aveuglement coupable le rend orgueilleux, colérique et le pousse à accuser sans preuve Tirésias puis Créon. Il s’arroge le droit de juger et de proférer des malédictions faisant une fois de plus preuve d’hybris. Le motif motive donc la culpabilité métaphysique du personnage. Il le transforme en un monstre aveugle, colérique, incestueux, meurtrier, déshumanisé et hors norme pour mieux mettre en valeur la nature intrinsèquement pécheresse de l’homme.
                  Le motif de l’aveuglement pose finalement la question de la responsabilité de l’homme face à son destin. La réponse de Sophocle est d’ordre tragique, l’homme ne maîtrise pas son destin, il est la proie du Fatum et des Dieux. Pasolini a, quant à lui, une réponse plus personnelle et psychanalytique. Si Œdipe n’est pas responsable de ses actes, puisque, au sens freudien, ses désirs d’inceste et de parricide demeurent inconscients, il n’en demeure pas moins une ambiguïté certaine. Que dire, en effet, de la scène d’amour lors de laquelle Jocaste semble savoir qu’Œdipe est son fils et que celui-ci l’appelle mère ? Pasolini semble montrer que l’aveuglement persiste alors même que la vérité est sue, comme si l’homme n’était pas libre de voir et qu’il était l’éternel esclave de ses désirs. Le motif de l’aveuglement prend donc une dimension philosophique qui pose la question de l’homme face à sa liberté et à son libre arbitre. Il renvoie au mythe de la caverne platonicienne qui « met en scène des hommes enchaînés et immobilisés dans une demeure souterraine qui tournent le dos à l'entrée et ne voient que leurs ombres et celles projetées d'objets au loin derrière eux. Elle expose en termes imagés les conditions d'accession de l'homme à la connaissance de la réalité, ainsi que la non moins difficile transmission de cette connaissance ».[1]
                  Le motif de l’aveuglement est donc au cœur des deux œuvres par sa dimension humaniste, métaphysique et philosophique.



                  Pasolini et Sophocle mettent ainsi la thématique de l’aveuglement au cœur de la tragédie œdipienne. Le motif constitue le point de départ, le nœud et l’aboutissement de l’intrigue. Il a aussi une triple fonction définitoire, dramaturgique et cathartique. Il fonde enfin une réflexion anthropologique à la fois humaniste, métaphysique et philosophique.
                  Cette thématique de l’aveuglement interroge en creux celle de la lumière et l’on est à même de se demander dans quelle mesure cette confrontation révèle les principaux enjeux des deux œuvres.

Nathalie LECLERCQ





[1] Wikipédia