vendredi 29 janvier 2016

ANOUILH, LA CIGALE, AZENCOTT, LE LIEVRE ET LA TORTUE, DESMARES, LE PRUSSIEN ET LE FRANÇAIS VS LA FONTAINE, PAR LEO ROGER, 1L, 2013-14

Travail individuel : Rechercher 3 réécritures différentes de 3 fables de La Fontaine et les commenter.

Textes choisis :
-   Jean Anouilh, "La Cigale", Fables, 1962.
Jean-Louis Azencott, "Le Lièvre et la Tortue", Les fables de La Fontaine en argot, 2010.
-  Eugène Desmares, "Le Prussien et le Français", Les Métamorphoses du jour ou La Fontaine, 1831.




   
La Fontaine, qui mit toute son œuvre sous le signe de "l’imitation", sera à son tour non seulement imité et plagié, mais adapté et pastiché à l’infini. En effet, les Fables de La Fontaine sont, sans aucun doute, l’œuvre la plus réécrite et travestie de toute la littérature française. On ne saurait énoncer un nombre précis pour ces adaptations puisqu’elles doivent se compter en milliers de textes depuis trois siècles, la première parodie connue datant de l’époque même du poète. Voici donc ici trois exemples de réécritures de fables célèbres et leurs analyses.


Jean Anouilh, "La Cigale"

La cigale ayant chanté 
Tout l’été, 
Dans maints 
casinos, maintes boîtes 
Se trouva fort bien pourvue 
Quand la bise fut venue. 
Elle en avait à gauche, elle en avait à droite, 
Dans plusieurs établissements. 
Restait à assurer un fécond placement. 
Elle alla trouver un renard, 
Spécialisé dans les prêts hypothécaires 
Qui, la voyant entrer l’œil noyé sous le fard, 
Tout enfantine et minaudière, 
Crut qu’il tenait la bonne affaire. 
« Madame, lui dit-il, j’ai le plus grand respect 
Pour votre art et pour les artistes. 
L’argent, hélas ! n’est qu’un aspect 
Bien trivial, je dirais bien triste, 
Si nous n’en avions tous besoin, 
De la condition humaine. 
L’argent réclame des soins. 
Il ne doit pourtant pas, devenir une gêne. 
À d’autres qui n’ont pas vos dons de poésie 
Vous qui planez, laissez, laissez le rôle ingrat 
De gérer vos économies, 
À trop de bas calculs votre art s’étiolera. 
Vous perdriez votre génie. 
Signez donc ce petit blanc-seing 
Et ne vous occupez de rien. » 
Souriant avec bonhomie, 
« Croyez, Madame, ajouta-t-il, je voudrais, moi, 
Pouvoir, tout comme vous, ne sacrifier qu’aux muses ! » 
Il tendait son papier. « Je crois que l’on s’amuse », 
Lui dit la cigale, l’œil froid. 
Le renard, tout sucre et tout miel, 
Vit un regard d’acier briller sous le rimmel. 
« Si j’ai frappé à votre porte, 
Sachant le taux exorbitant que vous prenez, 
C’est que j’entends que la chose rapporte. 
Je sais votre taux d’intérêt. 
C’est le mien. Vous l’augmenterez 
Légèrement, pour trouver votre bénéfice. 
J’entends que mon tas d’or grossisse. 
J’ai un serpent pour avocat. 
Il passera demain discuter du contrat. » 
L’œil perdu, ayant vérifié son fard, 
Drapée avec élégance 
Dans une cape de renard 
(Que le renard feignit de ne pas avoir vue), 
Elle précisa en sortant : 
« Je veux que vous prêtiez aux pauvres seulement... » 
(Ce dernier trait rendit au renard l’espérance.) 
« Oui, conclut la cigale au sourire charmant, 
On dit qu’en cas de non-paiement 
D’une ou l’autre des échéances, 
C’est eux dont on vend tout le plus facilement. » 
Maître Renard qui se croyait cynique 
S’inclina. Mais depuis, il apprend la musique.

 
            De nombreux auteurs du XXème siècle se sont inspirés des fables de La Fontaine. Jean Anouilh (1910 – 1987) en fait partie. C’est donc en adaptant, et en détournant la morale de la fable d’origine « La Cigale et la Fourmi » à son époque qu’Anouilh, dans son recueil Fables, rédige l’apologue « La Cigale ». D’ailleurs, il ne se satisfait pas seulement de la reprendre et de l’adapter, il décide d’en faire une création amusante en lui donnant une autre signification.

            Ici, la fable commence avec les deux mêmes premiers vers que la fable de la Fontaine (« la cigale ayant chanté tout l’été ») puis est transposée dans une époque contemporaine (celle des années 60 : période plus engagée, où se met en place la critique de la « société du spectacle »), afin de favoriser l'identification du  lecteur. En effet, il emploie des lieux modernes (« casinos », «boites »). Il fait aussi allusion à des métiers communs ("avocats"), mis en scène par le serpent (vers 43). La cigale interprète l’artiste et le renard, le banquier malhonnête. Le but de la fable est de surprendre et d’amuser le lecteur. Grâce à un récit vivant, l’auteur parvient à interroger les rôles des personnages.
Ainsi, Anouilh transforme complètement la fable du poète classique. Les personnages sont en totale opposition avec les personnages d’origine de La Fontaine. C’est bien sûr dans l’humanisation des animaux qu’Anouilh va faire preuve de fantaisie, tout en respectant les codes de la fable. Il inverse totalement les caractères, trompant donc les attentes du lecteur. Dès le début on constate la pauvreté de l’une et la richesse de l’autre. La cigale de la Fontaine est insouciante et démunie, honnête, modeste dans sa demande et sans défense. Alors que la cigale d’Anouilh est une artiste de cabaret, devenue héroïne de la fable, très riche (vers 4,5,6,7), malhonnête, cupide, autoritaire, menaçante et manipulatrice. Pour ce qui est du deuxième personnage, Anouilh choisit même dans sa fable non pas une fourmi mais un renard, banquier suspect voulant gérer les économies de la cigale. Mais pourtant ce nouveau personnage est conforme aux attentes du lecteur. Son discours est celui d’un beau parleur (« tout sucre et tout miel »), manipulateur, sûr de lui (référence au Roman de Renart, XIIème siècle). Il tient un discours douceureux, hypocrite (persuasif) dont il ne pense pas un mot (vers 14-28) : il feint de placer les artistes au-dessous de tout, présente l’argent comme « un aspect bien trivial » (vers 16-17), et va même jusqu’à faire référence à la « condition humaine » Mais l’arroseur est arrosé, le renard est tombé sur plus rusée que lui (« drapée (…) dans une cape de renard »), et surtout plus cynique (« œil froid », « regard d’acier»). On s’amusera de voir «cynique» rimer avec «musique» dans la moralité et du double sens d’ "apprendre la musique" qui au sens figuré signifie devenir moins naïf. Le "maître" (Renard) a trouvé son maître et il "s’incline".  
  
            Anouilh joue et retourne efficacement les stéréotypes associés à ces deux personnages. Mais Anouilh a surtout voulu faire une satire d’une société du spectacle qu’il connaît bien. Dans cette fable, une fois sa tournée achevée, la cigale cherche à placer ses économies. Anouilh nous fait une leçon d’économie («établissements », « placements », « prêt hypothécaires », « taux d’intérêts »). La cigale est profondément individualiste, et se montre cynique. Elle est plus préoccupée par l’argent que par l’art. Elle n’a aucune compassion, surtout envers les pauvres (« œil froid»). Derrière une sympathie et bienveillance se cache la cruauté. Derrière les animaux se cachent des hommes, et derrière une histoire plaisante se cache une réalité assez dure.
            Cette fable est donc une satire très moraliste du milieu artistique. Même s’il parodie d’une certaine façon sa fable par un contexte et une histoire totalement différente, Anouilh rend hommage à La Fontaine avec ce pastiche satirique et parodique en prenant beaucoup de libertés, tout en respectant les codes de la fable. 



Jean-Louis Azencott, "Le Lièvre et la Tortue"

Par une belle matinée de printemps, une tortoche, les lotos grands ouverts, bonit au lièvre d'un air inspiré :

— Dis donc marsupilami, toi qu'as des fumerons à rallonge, t'es pas cap de faire aussi fissa que mézigue sur cent mètres départ arrêté, chrono en pogne.

Gueulement du kangourou (c'était un lièvre à longues flûtes bien sûr) :

— ARRRGGHHH ! Taille-toi d'ma vue graine d'andouille, tu vois pas que t'as la lenteur d'un escargmuche, non ? Insolente de mes trois, va ! Allez, dégage de là ou tu vas goûter au ragoût d'ma vengeance !

— Vas donc, eh, prétentieux ! J'te parie bien un chewing-gum à bulles que j'arrive avant tézigue, éructa la ménesse en rajustant son calecif et en remontant ses doudounes atrophiées ; puis elle poursuivit désinvolte :

— Allez toto, crachouille ta morve, débagoule le top départ qu'on en finisse, c'est pas pour chiquer c'te course !

— OK, répondit le gibelot, elle doit avoir la moule qui bataille et l'citron chaviré c'te gisquette caravanée pour défier une espèce montée sur foret d'six comme ma pomme, elle va bigler de quel bois j'me chauffe, foi d'Bunny Rabbit !
Et sur ce, nos deux compères allèrent prendre le départ.
Il sortit son gun : PAN !
« Quelle vantarde c'te chouquette au porte-pipe pincé et au tarin qui pète aux angles, confia le Lièvre à sa poire, avec ses p'tits panards elle va ramer, ouais ! Bon voyons un peu... Y a l'bourguignon qui cogne sévère sur mes antennes, j'partirai à la fraîche, allons plutôt en griller une et gambader dans la mouscaille, elle est vraiment nave c'te romano... vouloir battre un lièvre ! Non mais...»
Et il se mit à renâcler les lauriers, zyeuter les flamants roses en arrêt devant des pescales appétissants, un léger zef lui parcourant le quart de brie. Des paillettes de jonc ballotant les rayons chauds du moulana où il étendait ses fumerons, s'offraient à sa pogne. Ici, quelques abeilles goupillaient un gâteau de miel, là un colibri lui chatouillait le colbac. Il faisait aussi râper ses valseuses sur le gazon en y prenant un malin plaisir, puis, avec une lyre imaginaire en pogne, y s'pieuta dans l'herbe pour piquer un roupillon mérité, quand soudain il esgourda dans ses paraboles mobiles :
— Victoire ! Eurêka ! Ah ah ah...
O stupeur ! C'était la tortoche qui, sans tarder, s'était débinée au trot et qui, fîère de son exploit, lui adressait le cri de la victoire depuis l'poteau d'arrivée ; puis, avec un balancement calculé de son pétard, elle y molarda dans l'beignet :
— Eh, l'rongeur d'mes patounes, remets-toi d'tes émotions, c'est drôlement choucard de faire la course avec un loser comme tézigue. J’t’ai gagné mon chewing-gum à bulles malgré ma piaule sur mon dos et mes soixante-dix berges, on dirait ! On r'met ça quand tu veux ! En attendant, gueule de raie, envoie la soudure et fissa, au lieu d'gicler des mirettes comme une morue en chagrin, ta cavale elle est un chouïa tardive, mon lapin !

    

    Jean-Louis Azencott est un écrivain français né au Maroc en 1946. Par son livre, Les Fables de La Fontaine en argot , publié en 2010, Azencott montre qu’encore aujourd’hui, près de quatre siècles après que Jean de La Fontaine les ait écrites, les fables sont détournées, transformées, et adaptées de toutes les façons par les auteurs contemporains.
            Dans ce livre, il réécrit des célèbres fables telles que « Le Renard et le Bouc », « La Cigale et la fourmi », « Les deux Mulets»… Toutes ces célèbres fables sont parodiées de façon ludique et comique, dans le langage ancien et presque vulgaire qu’est l’argot.
            Tout d’abord, cette réécriture est une transposition d’abord du registre de langue avec l’argot, mais aussi de la forme. Ainsi, la fable d’origine de la Fontaine écrite en vers passe en prose. Ce récit débute par une description qui exprime d’emblée la nature comique du texte (« tortoche » pour la tortue, « lotos » pour les yeux). L’histoire est de toute évidence la même, une tortue lente de par la carapace qu’elle porte sur son dos défie un lièvre de faire une course pour savoir qui est le plus rapide. Les personnages ont les mêmes traits de caractère que l'hypotexte, mais le fait qu’ils parlent tous deux en argot provoque le sourire du lecteur.
            On devine très explicitement que le texte a été écrit récemment, par des détails tels que « marsupilami », un « chewing-gum à bulles » que la tortue parie au lièvre si elle arrive avant lui, «Bunny Rabbit » ou encore le « gun » pour parler d’un pistolet qui donne le top départ. Le récit se déroule en grande partie sur un dialogue entre les deux concurrents, qui se disputent en argumentant l’un contre l’autre (« - Taille-toi d’ma vue graine d’andouille, tu vois pas que t’as la lenteur d’un escargmuche ? – Vas donc, eh, prétentieux ! ( …) – Allez toto, crachouille ta morve»). C’est donc toujours de la même façon que le lièvre se moque de la tortue, l’évidence pour lui étant qu’elle n’arrivera jamais avant lui (« elle doit avoir la moule qui bataille et l’citron chaviré c’te gisquette caravanée pour défier une espèce montée sur forêt d’six comme ma pomme (…) », « (…) avec ses p’tits panards elle va ramer, ouais ! »). D’après lui, elle est vieille et sa carapace la ralentit forcément. Tout comme la fable d’origine, le lièvre, très sûr de lui, va se prélasser et se reposer près d’un arbre, mais on assiste à une amplification du texte, puisque l’auteur donne des détails et une description précise sur les activités du lièvre (« il se mit à renâcler les lauriers, zyeuter les flamants roses (…) des paillettes de jonc ballotant les rayons chauds du moulana (…) quelques abeilles goupillaient un gâteau de miel, là un colibri lui chatouillait le colbac. ») Alors que pendant ce temps, rien n’est dit sur le parcours de la tortue. La fin change donc légèrement. Dans la fable de la Fontaine, le lièvre « vit que l’autre touchait presque au bout de la carrière » et il « partit comme un trait ». Alors que dans la version d’Azencott, le lièvre est surpris trop tard lorsque la tortue crie haut et fort la défaite de son adversaire depuis le poteau d’arrivée : « Victoire ! Eurêka ! Ah ah ah… » C’est donc triomphante que la tortue lui rend la monnaie de sa pièce, en lui riant au nez que malgré son âge et le poids de la maison qu’elle porte sur le dos, elle a gagné contre lui (« J’t’ai gagné un chewing-gum à bulles malgré ma piaule sur mon dos et mes soixante-dix berges, on dirait ! On r’met ça quand tu veux ! »).


            La morale est similaire, lorsqu’on lit le texte, mais alors que La Fontaine écrit la morale au début de sa fable, annonçant déjà l’issue de l’histoire (« Rien ne sert de courir, il faut partir à point ») Azencott lui, écrit de façon très comique sa variation de la morale, toujours en usant de l’argot : « Moralité : Vaut mieux perdre une course, finalement, que d’choper des caries ! »  
            C’est donc avec une version très comique de la fable de La Fontaine que Jean-Louis Azencott adapte l’apologue à sa façon, en utilisant un registre de langage qui ajoute un humour parlant qui se lit aujourd’hui avec un second degré évident. A travers cette réécriture, Azencott offre donc au lecteur une parodie du "Lièvre et la Tortue", en utilisant un registre de langage qui montre au lecteur qu’encore aujourd’hui les fables peuvent êtres reprises avec des moyens que les gens n’auraient peut-être pas soupçonné auparavant.       



Eugènes Desmares, "Le Prussien et le Français"

La liberté doit toujours être la plus forte
Et je le prouve de la sorte :
Un Douanier français buvait
Au courant du Rhin de l’eau claire ;
Lors un Prussien survient, qui gardait sa frontière,
Et qui de loin au bord l’apercevait :
Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage ?
Dit cet ennemi plein de rage :
Tu seras châtié de ta témérité.
Qu’ici, dit le Français, ta légitimité
Ne se mette pas en colère,
Mais plutôt qu’elle considère
Que je fus placé par le sort
Près de ce bord
Plus de quarante ans avant elle ;
Et que depuis ce temps c’est de cette façon
Elle qui trouble ma boisson.
Au large ! au large ! crie alors la sentinelle :
Par toi mes ennemis sont aidés en secret.
Avec mes gouvernants comment l’aurais-je fait ?
Dit le Français : je suis tout monarchique.
– Si ce n’est toi, c’est la Belgique.
– Elle est en droit. – Ce sont ces Polonais.
Car vous voulez la république
Dont nous ferions, nous, tous les frais.
Je le vois bien ; il faut que je me venge.
Assez causé, dit le Français,
Ou je te rosse et je te mange,
Sans autre forme de procès.

            C’est dans un tout autre esprit qu’Eugène Desmares, journaliste et parolier républicain du XIXème siècle, mort en 1839, convertit un très grand nombre de Fables de la Fontaine en pamphlets révolutionnaires dans Métamorphoses du jour ou La Fontaine en 1831. Il y réécrit des fables en adaptant les titres selon un contexte historique précis, ici au lendemain des évènements de juillet 1830 (tels que « Le Juge et le Héros de Juillet » pour « La Cigale et la Fourmi » ou encore « Le Gendarme et l’Homme du Peuple » pour « Le Corbeau et le Renard »). 


            Avec "Le Prussien et le Français", Desmares crée un pastiche du "Loup et l’Agneau" de La Fontaine. Ce pastiche réadapte de façon très bien exécutée le style de la Fontaine. Cette fable est écrite en vers, et on retrouve des rimes tout le long de la fable (« forte/sorte », « breuvage/rage », « français/procès »…) tout comme dans la fable d’origine (« meilleure/heure » et comme dans la réécriture de Desmares « breuvage/rage »…). Le premier vers est dans les deux cas une réflexion moralisatrice. Dans la fable de La Fontaine, le premier vers est « La raison du plus fort est toujours la meilleure ». Desmares, lui, adapte ce début de fable selon les troubles de l’époque qu’il souhaite dénoncer, ici il prône la liberté : « La liberté doit toujours être la plus forte ». Le thème et l’époque sont transposés par l’auteur, de façon à donner une dimension plus dénonciative à ce pastiche. Le thème devient les révolutions de juillet 1830 et les évènements qui ont opposé les Allemands de l’empire Prussien et l’empire Français quant aux frontières définies entre les deux territoires. Ainsi, « l’onde pure » du Loup et l’Agneau devient « courant du Rhin de l’eau claire », en relation avec les conflits entre France et Prusse quant à l’appartenance de l’Alsace-Moselle qui entraînera plus tard la guerre franco-prussienne de 1870.
            Aussi, les personnages changent, et en contradiction avec les codes de la fable donnés par La Fontaine, les animaux deviennent des humains. En effet, le Loup devient le Prussien, et l’Agneau devient le Français. Le style de La Fontaine est pastiché par l’auteur, qui en vient même à réutiliser quasi-parfaitement deux vers de l’hypotexte : « Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage ? Dit cet ennemi plein de rage ». Desmares écrit donc explicitement la nature conflictuelle entre les deux pays à l’époque, en désignant le Prussien comme « l’ennemi » à la place de «l’animal».

            L’intrigue demeure similaire à celle de la fable de La Fontaine, puisque le Prussien surprend un douanier Français buvant dans le Rhin. Il faut ainsi considérer que le Prussien reproche au français de « troubler » son « breuvage ».  Alors que dans « Le Loup et l’Agneau », l’Agneau se met en position d’infériorité par rapport au loup face à la colère de celui-ci (« Plus de vingt pas au-dessous d’Elle »), dans « Le Prussien et le Français », le Français réplique, et rappelle au Prussien qu’il (voulant dire la France) « fut placé près de ce bord plus de quarante ans avant elle ». Par conséquent il finit par en conclure que c’est « elle », en parlant de sa « légitimité » qui trouble sa boisson. L’auteur ironise en remplaçant « votre Majesté » par l’allégorie « ta légitimité ».
            La suite de la fable se poursuit sur un dialogue similaire à celui de la fable-source (« Comment l’aurais-je fait ? (…) – Si ce n’est toi (…) ») Ainsi, des allusions historiques constantes seront faites à la suite, (« c’est la Belgique. – Elle est en droit. », en référence au traité pour l’indépendance de la Belgique en 1831, ou encore lorsque « ton frère » est remplacé par « ces Polonais », en référence à l’amitié franco-polonaise). La fin définit encore explicitement le message que l’auteur veut faire passer. « Car vous voulez tous la République/Car vous ne m’épargnez guère » : Desmares veut dire que tout le monde semble en désaccord avec la Prusse de l’époque. « Dont nous ferions, nous, tous les frais. », la Prusse refuse la République, contrairement à l’aspiration de la France, pendant les révolutions de juillet 1830.


            La fin de la fable change totalement. Dans « le Loup et l’Agneau », « Le Loup l’emporte, et puis le mange », tandis que dans "Le Prussien et le Français", sans que ni l’un ni l’autre ne mange l’autre évidemment, le Français, dérangé par les propos mal venus du Prussien, le menace (« Assez causé (…) Ou je te rosse et je te mange »).  Le dernier vers est le même : « Sans autre forme de procès ».  Dans l’hypotexte et l’hypertexte, celui qui tue/menace son adversaire ne lui donne pas le choix de se défendre véritablement. Tandis que le Loup, sans réfléchir, répond à son instinct d’animal en emportant l’agneau pour le manger, le Français lui fait comprendre au Prussien qu’il est nécessaire de couper court à la conversation, sous peine de répercussions plus violentes.
            Dans cette fable, Desmares donne une morale inverse de celle donnée par La Fontaine. En effet, selon lui, le plus fort n’est pas toujours celui qu’on croit. Avec ce pastiche adapté aux conflits historiques de son temps, Desmares rend hommage à La Fontaine en réutilisant son style, en signe d’admiration. Mais tout en donnant une morale moins brutale.  


Les Fables de la Fontaine est donc une œuvre réadaptée, réécrite, revisitée de façons très différentes. Les auteurs de ces textes peuvent donc choisir une fable et la considérer de leur point de vue en écrivant une satire critiquant la société contemporaine (Anouilh), en faisant une parodie tout en gardant la base de la fable et en choisissant un langage prêtant à rire (Azencott) ou encore en adaptant une fable à un contexte historique précis, visant à faire réagir le lecteur sur un sujet sérieux (Desmares).

LEO ROGER 








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