dimanche 13 décembre 2015

COMMENTAIRE, BAUDELAIRE, Les Fleurs du Mal, « L’Albatros »



Souvent, pour s'amuser, les hommes d'équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
Le navire glissant sur les gouffres amers.

A peine les ont-ils déposés sur les planches,
Que ces rois de l'azur, maladroits et honteux,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d'eux.

Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !
Lui, naguère si beau, qu'il est comique et laid !
L'un agace son bec avec un brûle-gueule,
L'autre mime, en boitant, l'infirme qui volait !

Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l'archer ;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l'empêchent de marcher.

Problématique : En quoi Baudelaire livre-t-il un apologue à triple fonction ?


I) Un apologue dynamique
A) Un récit
- Analyse du cadre spatio-temporel = isotopie marine + adverbe « souvent » : Cadre caractérisant + Valeur généralisante de l’adverbe, annonce l’universalité du propos.
- Présent de narration : Propos atemporel et généralisant.
- Description de l’albatros = caractérisation topique du personnage grâce aux adjectifs = un oiseau, grand, qui vole bien, mais maladroit sur terre = réaliste.

B) Dynamique
- Verbes d’actions et de mouvements  = dramatisation
- « L'un agace son bec avec un brûle-gueule, L'autre mime, en boitant, l'infirme qui volait ! » = Pittoresque, réalisme, actions simultanées (Pronom indéfini « l’un, l’autre » + Symétrie syntaxique) = vivacité, mise en scène visuelle.

C) Didactique
- De nombreux adverbes temporels qui font progresser le récit (Souvent, à peine, naguère) + Schéma narratif des trois premières strophes + Comparaison de la dernière = Une démonstration = Raisonnement inductif (Du particulier au général)
- Organisation syntaxique rigoureuse = 1 phrase pour présenter, décrire l’oiseau en vol, Une autre phrase = 2ème strophe = description au sol, 3ème strophe = rythme plus haché et saccadé (Trois phrases exclamatives) : Souffrance de l’albatros (registre pathétique) + Dernière phrase = analogie. Donc, une ensemble structuré qui déroule une démonstration illustrative.
- « le poème se présente sous la forme de quatre strophes de quatre vers chacune qui manifestent typographiquement le thème de la symétrie, de la correspondance et de la dualité : symétrie des ailes de l'albatros, correspondance entre le bateau et l'oiseau, le poète et l'albatros, dualité entre la liberté et la capture, la noblesse et la trivialité, le ciel et la terre, le fini et l'infini, le poète et les autres hommes. »[1]


II) Un apologue symbolique
A) Une analogie (Théorie des correspondances)
- Expression clef : « Le poète est semblable » qui marque le but du poème, la comparaison de l’oiseau et du poète + Chaque vers du dernier quatrain reprend et interprète les strophes précédentes.
- Symbiose de l’albatros et de son milieu : Analyse des hypallages = Adjectifs « vaste », « amers », « indolents » = Symbiose du poète et de la création artistique.
- « « indolents compagnons de voyage » (+ assonances en [o]) : « Indolent » est un adjectif qui signifie insouciant, qui n'est pas atteint par les soucis, la douleur (et donc l'idée d'ataraxie, de sérénité, d'absence de troubles), mais aussi de vie aristocratique : l'albatros n'a pas besoin de travailler, de faire d'efforts, l'envergure de ses ailes (jusqu'à 3,50 m. chez l'albatros hurleur) lui permet de se laisser porter par les courants. »[2]


B) Une opposition
- Construction dichotomique et antithétique = analyses les termes antithétiques qui caractérisent l’albatros en vol VS l’albatros au sol, puis repris dans le dernier quatrain : Terre VS Ciel, Sol VS élévation
- La verticalité, l'aspect aérien : Enjambement des vers 1 et 2 qui suggère l'immensité des espaces que l'albatros a à parcourir + hypallage du vers 2 ("vaste oiseau des mers" = oiseau des vastes mers) qui suggère l’immensité infinie dans laquelle se meut l’oiseau + assonance (Voyelles ouvertes de « vaste oiseau des mers) VS jeu des antithèses :
- « roi » (vers 6) / « maladroit » et « honteux » (vers 6) + « voyageur ailé » (vers 9) / « gauche et veule » (vers 9).
- « naguère si beau » (vers 10) / « comique et laid » (vers 10) de plus, ici, la rime intérieure croisée associe encore à l'idée de l'albatros celle d'un animal ayant perdu son rang et son titre de roi.
- « infirme » / « volait » (vers 12).
+ Jeu de l’assonance en [en] (vers 1, 2, 4, 13, 14, 16) et l’allitération en [v] (vers1, 2, 3, 4), appréciatives puis dépréciatives. La 3ème strophe = assonances et allitérations désagréables à l’ouïe ([e], [eu], [c], [gu]) = les sons miment le sens.


C) Une allégorie
- Jeu des personnifications : Les trois premières strophes comparent l'albatros à un roi déchu (« roi » vers 6), à un voyageur ailé tombé du ciel.
- L’albatros = allégorie du poète = Voir le fonctionnement allégorique de l’article défini généralisant et symbolique
- La mer = allégorie de la société dont les marins sont les représentants cruels et stupides = Ils sont les sujets actifs des phrases, alors que l’albatros est passif, comme le poète subit parmi ses congénères, mais est prolixe dans les limbes de la création artistique (quand il vole parmi les muses).


III) Un apologue autotélique
A) Le poète et l’albatros
- Jeu des métaphores : un « prince des nuées » (vers 13) aux « ailes de géant » (vers 16) : Symbiose totale entre l’oiseau et le poète qui est caractérisé par les mêmes métaphores. La description initiale éclaire, illustre le dernier quatrain = l’analogie permet de « faire correspondre » l’oiseau au poète = Symbolisme.
- « L'albatros évoque le Christ, « bouc émissaire » tourné en dérision et finalement crucifié par les hommes , mais aussi Socrate, lynché par ses compagnons, dans le mythe de la caverne de Platon (République, VII). »[3]


B) Le poète et les hommes (Satire)
- Satire des hommes : « Les hommes », « L’équipage » = Groupe indifférencié, cruauté généralisée = voir les actions violentes + Brutalité de la capture suggérée par l’enjambement des vers 1 et 2, qui met l’accent sur le verbe « prendre » et qui s’oppose au mobile dérisoire (Complément circonstanciel de but « pour s’amuser »).
- « Pour s'amuser » : « on est ici en présence du thème pascalien du divertissement. Les hommes se divertissent, se détournent de l'essentiel en se livrant à des "occupations", pour meubler l'ennui, en particulier la chasse. »[4]
- Resémantisation des premiers quatrains à la lecture du dernier : le voyageur ailé devient le poète, les hommes d'équipage : la foule et les planches : le théâtre social = C’est l’axe paradigmatique (Vertical) du poème qui permet cette relecture symbolique et autotélique = la poésie parle d’elle-même, elle se sert de la réalité extérieure pour s’expliquer elle-même.
- L'albatros est désigné par les expressions suivantes : des périphrases aux vers 2, 3, 6, 9, 13, 19 qui ont toutes une valeur emphatique : de périphrase en périphrase, c'est tout l'aspect majestueux et souverain qui est déployé. La dernière strophe développe la comparaison entre le poète et l'albatros. C'est la même souveraineté dans la solitude mais c'est la même déchéance lorsqu'il redescend au niveau de l'humanité vulgaire.[5]
- « La comparaison entre l'oiseau et le poète permet de dégager la signification allégorique du poème : comme l'albatros, le poète est victime de la cruauté des hommes ordinaires comme les hommes d'équipage au vers 1 qui ne sont pas des "indolents compagnons" (vers 9). De plus, les "nuées" du vers 13 / "huées" du vers 15. Les marins du vers 11 agacent et provoquent l'animal. Le poète est donc déchiré entre le monde sublime (la poésie) et la vulgarité dégradante de la société. Bien plus, l'agressivité des hommes qui se manifeste par les huées de la foule va jusqu'à une volonté de meurtre symbolisée par l'archer du vers 14. On n'hésitera pas à mettre à mort le poète symboliquement mais il reste un homme incompris. L'albatros poète se moque des flèches qui ne peuvent l'atteindre. Il est exilé, c'est-à-dire étranger du milieu dans lequel il vit et est très mal vu et ses ailes, c'est-à-dire le génie, le gênent. »[6]


C) Le poète et la création
« A prendre au sens physique et au sens moral du terme, la chute du poète oiseau est suggérée par des images symboliques : perdant la liberté dont il jouit quand il « hante la tempête » (vers 14). C'est une métonymie du climat pour désigner le lieu, il est désormais prisonnier des « planches » au vers 5, synecdoque pour désigner le pont du navire. On note le caractère ridicule de l'oiseau lorsqu'il est en dehors de son élément car un roi sur une planche, ce n'est pas sa place. L'anacoluthe des deux derniers vers (« exilé » est au masculin singulier, on attend donc un sujet au masculin singulier mais on a « ses ailes » qui est au féminin pluriel) accentue le déchirement du poète entre ses deux vies : celle de la réalité et celle de l'idéal. L'art est pour Baudelaire une affaire personnelle : le poète ne se mêle pas au public vulgaire. Leurs cultures sont trop éloignées. Le poète doit donc s'exiler, être seul et cette singularité s'est cristallisée dans le symbole de l'albatros. »[7]
- La supériorité de l’oiseau lorsqu’il vole = supériorité du poète lorsqu’il crée = supériorité morale et spirituelle, même au prix de l’exclusion, de l’incompréhension, de la solitude.
- « Le Poète « se rit de l'archer » car il plane si haut que les flèches ne peuvent l'atteindre, mais il est lui impossible de demeurer toujours dans l'élément spirituel ; il est obligé de gagner sa vie, de se mêler aux autres hommes, de vivre dans un siècle où les valeurs spirituelles n'ont plus aucun sens, où seul compte l'argent et la réussite sociale, de se plier aux règles d'une existence banale, sans grandeur et sans noblesse, strictement réduite à la satisfaction des besoins matériels, à l'observance d'une morale sociale hypocrite et desséchante et à de vagues devoirs religieux, de s'exiler sur le sol où ce qui était un avantage (le libre jeu des émotions, de la sensibilité et des facultés créatrices) devient un obstacle insurmontable, et où, par un paradoxe d'une ironie tragique qu'exprime la clausule du poème : « ses ailes de géant l'empêchent de marcher ».[8]
- « Ses ailes de géant l’empêche de marcher » = Métaphore antithétique qui reprend l’analogie avec l’oiseau, mais qui met surtout en évidence l’inadéquation du poète incapable de s’adapter socialement, de s’intégrer = le génie exclut, est incompris par l’humanité terre-à-terre, cruelle et stupide.
- L'albatros représente « la dualité de l'homme » cloué au sol et aspirant à l'infini.

Nathalie LECLERCQ

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