dimanche 10 mai 2015

HUGO, "DEMAIN DES L'AUBE", COMMENTAIRE


Victor Hugo, « Demain, dès l’aube… », Les Contemplations, 1856.

Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne,

Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends.

J’irai par la forêt, j’irai par la montagne.

Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.

Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,
Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,
Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,
Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.

Je ne regarderai ni l’or du soir qui tombe,
Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur,
Et quand j’arriverai, je mettrai sur ta tombe
Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur.

Problématique : En quoi Hugo se sert-il du thème du voyage pour rendre un hommage romantique et symbolique à sa fille ?


I) Un voyage romantique
A) Un voyage
- Schéma narratif du départ à l’arrivée = toutes les étapes du voyage sont présentes à travers l’utilisation de verbes de mouvement (« Partir » qui répond à « tu m’attends » qui est le motif, la raison du voyage, aller, demeurer, marcher, arriver.) = le poème annonce un voyage à venir, une longue promenade.
- Le voyage et ses différentes péripéties sont précisément décrits, les lieux traversés (forêt, montagne, Harfleur), les bruits, la position du marcheur (« le dos courbé, les mains croisées »), le moment     (« le jour »), et la durée (de l’aube au soir = le voyage dure toute une journée). L’itinéraire demeure vague, sauvage et difficile, mais le changement de paysage (il devient maritime et fluvial, ce que suggèrent "les voiles", et le nom propre "Harfleur") souligne indirectement la progression temporelle.) La destination finale est enfin précisée : la tombe = le cheminement poétique suit le cheminement du poète qui se rend sur la tombe de sa fille, le rythme mime la progression, le lecteur suit pas à pas le parcours.


B) Lyrique
- « Je » : Première personne du singulier répété 11 fois qui s’oppose au « tu », auquel s’adresse le « je » mais qui demeure absent du poème = opposition pathétique, mais aussi élégiaque = un poème d’amour.
- « Seul », « Triste » (mis en valeur par l’enjambement) : Adjectifs dysphoriques = Expression des sentiments du poète + impression d’intimité, le lecteur partage avec le poète un moment intime de profonde émotion.
- « Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps. » : La négation et l’adverbe de temps « plus longtemps » donne au voyage un caractère inéluctable que la douleur implicite exacerbe. Le rythme très régulier du vers (3/3/3/3) confère à cette fin de strophe la musicalité d'une incantation obsessionnelle.
- Une chanson d’amour : « Loin de toi / Pour moi » = parallélisme qui renforce l’impression d’amour partagé + Les anaphores et les constructions symétriques font penser à des refrains + rythme lancinant et langoureux du poème + intimité du tutoiement.


C) Romantique ?
- Un poème intime, un couple : « je sais que tu m'attends » : Le poète semble ressentir la présence de sa fille et lui parle (Apostrophe : « Vois-tu »). La modalisation « je sais » et la complétive (« que tu ... ») montrent sa certitude et sa détermination, comme s’il se rendait à un rendez-vous galant avec une femme dont il est sûr d’être aimé. Toute l’ironie tragique de cette certitude est que cette attente est marquée du sceau de la fatalité et de la mort, étant donné que la femme que souhaite rejoindre le poète est décédée et « l’attend » dans sa tombe. Le pathétisme de cette certitude est poignant. L’utilisation du présent renforce l’impression que la jeune fille est vivante, et le rythme régulier du vers 4 (3/3/3/3) donne à la strophe un ton obsessionnel qui amplifie le pathétisme du « dialogue » et sa dimension romantique.
- Une quête = Le voyage peut se lire comme un rite initiatique qui est jonché d’obstacles (Champ lexical de la nature à traverser + Préposition « sans » et adverbes de négation = des épreuves, des pièges à éviter) et qui rendent l’amant digne d’être aimé et de rejoindre celle qu’il aime.
- Mais un romantisme nié = « Je ne regarderai ni l’or du soir qui tombe, Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur » = Le thème du regard (qui reprend en écho « vois-tu ») est ici nié par les adverbes négatifs et la conjonction de coordination « ni » répétée. Toute perception visuelle et auditive est rejetée par l’anaphore de la préposition « sans » (« sans rien voir », « sans entendre »). De même, la confusion entre le jour et la nuit, qui s'exprime au vers 7 montre l'incapacité du voyageur à rester sensible à ce qui l'entoure. La synecdoque « voiles » (pour voilier) met en valeur les parties d’un monde que le poète se refuse à envisager, concentré entièrement sur sa douleur et sur le but de son voyage. Tous les thèmes romantiques du crépuscule (métaphore de l’or) et de la description du port (Harfleur) sont rejetés, mis de côté, pour ne laisser transparaître que l’introspection et l’objectif du voyage = la tombe.


II) Un voyage symbolique
A) Une maturation (il prévoit tout + prolepse = tombe)
- Le 1er vers = Rythme 2/2/8 + place inhabituelle de la césure qui rompt le rythme régulier de l’hémistiche + juxtaposition de compléments circonstanciels de temps qui marque la précision du moment du départ + symbolisme de l’aube + Syllepse du verbe      « blanchir » qui annonce proleptiquement la fin du poème (Le blanc annonce la pureté et la mort de la jeune femme) = vers proleptique qui marque la décision, la détermination et la promesse d’une rencontre insolite.
- « je partirai » : rejet + futur catégorique repris dans tout le poème = un projet, le poète planifie, prépare son voyage, y pense et se projette dans sa réalisation comme pour bien marquer sa détermination et la force de sa décision, si douloureuse qu’elle soit.
- Les yeux fixés, les mains croisées, les négations de la vie, le refus de toutes perceptions visuelles et auditives, la comparaison dysphorique « le jour pour moi sera comme la nuit », la métaphore symbolique de « l’or du soir qui tombe » (homonyme proleptique de la « tombe ») sont autant de signes précurseurs qui préparent la chute : « je mettrai sur ta tombe ». Le rendez-vous n'est pas celui de la vie, mais celui de la mort. Le choc du deuxième hémistiche du vers 11 conduit à une lecture rétrospective.


B) Une méditation
- « Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées » : Trimètre métaphorique qui indique l’introspection et la méditation (CCL « sur mes pensées). Le rythme monotone du vers, sans aucune rupture, met en valeur le fait que la méditation est toute intérieure et continue. C’est un voyage intérieur méditatif qui plonge le poète dans une profonde mélancolie.
- « Je ne regarderai ni l’or du soir qui tombe, Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur » : L’insistance de la négation du regard amplifie la méditation et le fait que le poète ne se laissera divertir par aucun élément extérieur à sa douleur.
- Alternance antithétique de l’immobilisme (champ lexical « demeurer », « fixés », « courbé » qui met en valeur la passivité du « je ») et du mouvement qui favorise paradoxalement le recueillement et la méditation = promenade propédeutique qu’accentue le rythme régulier du poème construit comme une incantation.
- « Les mains croisées » renvoient au rimes croisées du poème = posture de recueillement, voire de prière.


C) Un pèlerinage
- « j'irai par la forêt, j'irai par la montagne » : La répétition du verbe de mouvement « irai » marque la détermination du marcheur, et la construction symétrique paratactique amplifie la difficulté des obstacles à franchir et le rôle de la volonté du marcheur (le futur met d’ailleurs en valeur encore la détermination sans faille du poète).
- « Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps » : La coupe à l'hémistiche après « demeurer » met en évidence l’adverbe de lieu « loin » qui semble allonger le temps et l'espace qui sépare Hugo de sa fille. La distance sacralise le lieu où se rend le poète, en fait un espace symbolique de recueillement.
- « Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées » : Trimètre progressif qui mime la marche par son rythme et l’attitude d’un pèlerin (Compléments circonstanciels de manière « le dos courbé » et « les mains croisées ») qui fait un pèlerinage religieux. 
- La chute révèle la véritable teneur du voyage et son caractère funéraire.


III) Un voyage poétique
A) Une poésie funèbre
- « Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit » : La répétition de la préposition « sans » et la symétrie syntaxique de la proposition crée un rythme régulier qui mime la marche funèbre et l’allitération en [R] amplifie cette musicalité sépulcrale.
- Jeu d’alternance dysphorique entre le jour (les deux premiers quatrains) et la nuit (chute du deuxième quatrain) + symbolisme de la longue descente du marcheur (Participe passé adjectivé « courbé » + participe présent « descendant ») = le poète s’adonne à une marche funèbre vers la mort.
- Jeu des allitérations en [t], [d] et [p] du 1er quatrain donne une dimension saccadée et sonore à la marche, l’allitération en [s] du 2ème mime le sifflement du vent, et la surdité du poète qui ne veut rien entendre, sinon sa douleur. Cette allitération mime proleptiquement également le « silence » de la mort. L’allitération en [r] du dernier quatrain est plus musicale, elle mime l’hymne à la défunte, et signe l’apothéose, le but ultime et épiphanique de cette marche funèbre.


B) Une poésie cathartique
- La solitude du poète est omniprésente : « Loin de toi » = adverbe qui marque l’éloignement et la solitude + adjectif « seul » mis en valeur par l’enjambement + Déterminant indéfini négatif « aucun » + Préposition privative et Pronom indéfini « sans rien ». Mais il n’est pas seul, la présence de la défunte est obsessionnelle (4 occurrences du pronoms personnel de la deuxième personne et de ses avatars) et naît du rythme langoureux du poème. La poésie permet de faire revivre l’être aimé et de dépasser, transcender et sublimer la douleur de la perte.


C) Une poésie immortelle
- « Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur » : Fleurs qui symbolisent l'immortalité et qui mettent en valeur l’amour d’un père à sa fille qui perdure au-delà la mort, de la même manière que la poésie traverse le temps.
- La chute conduit le lecture à une relecture rétrospective comme une invitation à interpréter différemment la mort et son caractère inexorable.
- « Inconnu » = l’adjectif confère au jeu des pronoms personnels une certaine forme d’universalité. Ce moment intime prend ainsi des résonnances allégoriques et semble devenir celui de tout père désirant rendre hommage à sa fille défunte et lui offrir l’immortalité par le pouvoir de l’écriture.

Nathalie LECLERCQ (Merci de citer l'origine de ce commentaire et son auteur en cas de reproduction partielle ou totale).


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