mercredi 1 avril 2015

ANALYSE D'UNE REECRITURE, "LE LOUP ET LE CHIEN", LA FONTAINE VS LERY (LE TRON JEANNE, 1L, 2013-2014)


L'hypotexte : « Le Loup et Le Chien » de La Fontaine, Les Fables, Livre I

Un Loup n'avait que les os et la peau,

Tant les chiens faisaient bonne garde.

Ce Loup rencontre un Dogue aussi puissant que beau,

Gras, poli, qui s'était fourvoyé par mégarde.

L'attaquer, le mettre en quartiers,

Sire Loup l'eût fait volontiers ;

Mais il fallait livrer bataille,

Et le Mâtin était de taille

A se défendre hardiment.

Le Loup donc l'aborde humblement,

Entre en propos, et lui fait compliment

Sur son embonpoint, qu'il admire.

" Il ne tiendra qu'à vous beau sire,

D'être aussi gras que moi, lui repartit le Chien.

Quittez les bois, vous ferez bien :

Vos pareils y sont misérables,

Cancres, haires, et pauvres diables,

Dont la condition est de mourir de faim.

Car quoi ? rien d'assuré : point de franche lippée :

Tout à la pointe de l'épée.

Suivez-moi : vous aurez un bien meilleur destin.
"
Le Loup reprit : "Que me faudra-t-il faire ?

- Presque rien, dit le Chien, donner la chasse aux gens

Portants bâtons, et mendiants ;

Flatter ceux du logis, à son Maître complaire :

Moyennant quoi votre salaire

Sera force reliefs de toutes les façons :

Os de poulets, os de pigeons,

Sans parler de mainte caresse.
"
Le Loup déjà se forge une félicité

Qui le fait pleurer de tendresse.

Chemin faisant, il vit le col du Chien pelé.

" Qu'est-ce là ? lui dit-il. - Rien. - Quoi ? rien ? - Peu de chose.

- Mais encor ? - Le collier dont je suis attaché

De ce que vous voyez est peut-être la cause.

- Attaché ? dit le Loup : vous ne courez donc pas

Où vous voulez ? - Pas toujours ; mais qu'importe ?

- Il importe si bien, que de tous vos repas

Je ne veux en aucune sorte,

Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor.
"
Cela dit, maître Loup s'enfuit, et court encor. 




L'hypertexte : « Le chat, le loup et le chien », Maxime Léry, 1937.

Le loup hurlait, vive la liberté!
Elle est mon plus bel apanage,
Et le chien répondait: j'accepte l'esclavage
Pour prix de ma sécurité.

Le chat les écoutait, caché dans le feuillage,
Il leur dit à mi-voix: « noble loup, pauvre chien,
Vos façons de juger sont lourdes,
Vous ne comprenez rien à rien,
En un mot, vous êtes deux gourdes.
Songez que moi, le chat, j'ai trouvé le moyen
De garder mon indépendance,
Et de vivre avec l'homme en bonne intelligence.
Il me sert mes repas, il m'apporte mon lait.
Si j'autorise une caresse,
Je reste indifférent, lointain. Pas de bassesse,
Je suis un chat, non un valet. »

C'est merveilleux, pensa le loup. En somme,
Le serviteur du chat, c'est l'homme.


            Maxime Léry a écrit « Le Chat, Le Loup et le Chien » en 1937. Cet apologue constitue une réécriture inspirée de « Le Loup et le Chien» de La Fontaine.
            Dans cette réécriture, Léry s'appuie sur la culture des lecteurs et leur fait un clin d’œil en faisant allusion à la célèbre fable de La Fontaine. Il conserve la forme de l'apologue et la versification en alexandrins propre au texte source. Les premiers vers constituent le bilan que Léry fait des valeurs défendues par chacun des deux personnages dans l’œuvre de la Fontaine et donc un rappel de celles-ci. La  morale de La Fontaine devient ainsi l'introduction de Léry et du récit qu'il va faire. L'auteur ne se contente donc pas de réécrire, il dépasse la morale de l'hypotexte en ajoutant un autre personnage à son apologue, le chat.
            En effet, dans la fable de Léry, le Chien et le Loup symbolisent toujours respectivement « l'esclavage pour prix de ma sécurité » et la « liberté ». L'un et l'autre constituent deux extrêmes dont le chat se moque ouvertement. Maxime Léry écrit « en un mot, vous êtes deux gourdes » et ajoute ainsi une portée critique à sa réécriture. L’auteur donne une dimension parodique à sa fable en faisant parler le chat. Il devient le personnage clef de l'hypertexte, celui qui livre la morale. Il propose en fait un compromis entre deux raisonnements radicaux, celui du Chien et celui du Loup. L'animal n'est donc pas choisi au hasard, Léry associe le chat à la sagesse quand il écrit « vivre avec l'homme en bonne intelligence ». Il apporte une dimension nouvelle à la fable de La Fontaine en expliquant que le chat vit avec les hommes sans en être l'esclave. Tout comme La Fontaine, il fait un éloge de la liberté mais il ajoute cependant que la faim et la mauvaise santé ne doit pas en être les conséquences.


            En conclusion, Léry tempère les propos de la morale dont son texte est inspiré. Il critique celle-ci en portant un regard comique sur la situation du Chien et du Loup. Enfin, la morale de sa réécriture remet en cause la position de l'Homme dans la fable puisque Léry écrit simplement « En somme/ Le serviteur du chat, c'est l'Homme. »  et oblige donc le lecteur à une réflexion plus poussée et subtile encore de la liberté, dans un renversement judicieux.

LE TRON JEANNE

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