samedi 7 mars 2015

RONSARD, "ODE À CASSANDRE", "MIGNONNE ALLONS VOIR...", COMMENTAIRE



Pierre de Ronsard, « Mignonne, allons voir si la rose », Les Odes (1550).

Mignonne, allons voir si la rose
Qui ce matin avait déclose (1)
Sa robe de pourpre (2) au Soleil,
A point perdu cette vêprée (3)
Les plis de sa robe pourprée,
Et son teint au vôtre pareil.

Las ! voyez comme en peu d'espace,
Mignonne, elle a dessus la place
Las, las ! ses beautés laissé choir (4) !
Ô vraiment marâtre (5) Nature,
Puis qu'une telle fleur ne dure
Que du matin jusques au soir !

Donc, si vous me croyez, mignonne,
Tandis que votre âge fleuronne
En sa plus verte nouveauté,
Cueillez, cueillez votre jeunesse :
Comme à ceste fleur la vieillesse
Fera ternir votre beauté.

Notes :
1 Avait déclose : déclore est le contraire de clore.
2 Pourpre : rouge foncé.
3 Vêprée : soir.
4 Choir : tomber.
5 Marâtre : mauvaise mère.
6 Fleuronner : Pousser des fleurs, orner quelque chose de fleurs, de feuilles.

Problématique : Comment Ronsard livre une ode galante aux accents philosophiques et autotéliques ?



I) Une ode épidictique et galante
A) Un éloge dramatisé :
- L’amorce de l’ode qui s’ouvre sur une apostrophe caractérisante (« Mignonne ») et un impératif (« Allons ») imprime un mouvement au poème, un élan qui pousse à l’écoute = dimension phatique (« Il y a des messages qui servent essentiellement à établir, prolonger, ou interrompre la communication, à vérifier que le circuit fonctionne » + « la tendance à communiquer (qui) précède la capacité d'émettre ou de recevoir des messages porteurs d'information » = Jakobson) = Captatio benevolentiae.
- Construction d’ensemble = chaque strophe est close sur elle-même et forme une étape du « récit », le récit d’une promenade  = mimétisme de la dimension heuristique (« discipline qui se propose de dégager les règles de la recherche scientifique » (Larousse)). Le récit va du matin jusqu’au soir (voir les compléments circonstanciels de temps), métaphore de la vie qui ne dure qu’un instant et de la mort qui la clôt.
- Analyse des verbes d’action = force des impératifs qui confèrent dynamisme au poème et fonctionnent comme autant d’actes de langage = ils conduisent à une réaction du destinataire. (Un acte de langage est un moyen mis en œuvre par un locuteur pour agir sur son environnement par ses mots : il cherche à informer, inciter, demander, convaincre, promettre, etc. son ou ses interlocuteurs par ce moyen.) = fonction dramaturgique = une mise en scène rythmée et mimétique.
- Construction dramatique en trois actes (les trois strophes) = une saynète qui fonctionne comme un apologue implicite.


B) Un éloge lyrique
- La symbiose du poète et de la destinataire dans le pronom personnel de la première personne du pluriel inclus dans l’impératif (« nous = allons »), le vocabulaire des émotions et des sentiments, les interjections dysphoriques (« las ! »), amplifiées par leur répétition et par leur place en début de vers (qui brise le rythme et mime les conséquences douloureuses de la découverte) confèrent lyrisme et subjectivité à la promenade et instaurent une atmosphère intimiste de confiance et de confidence, la fonction phatique et les actes de langage ne sont jamais loin = lyrisme allusif qui met en exergue le « je » du poète comme guide et porte-parole.
- Mais le registre lyrique sert surtout à persuader la destinataire, il a une valeur hypnotique propre à transférer les émotions du locuteur sur celles de la destinataire = fonction expressive et argumentative.


C) Un éloge amoureux
- La promenade sert de prétexte à la déclaration amoureuse qui passe par le registre épidictique = vocabulaire mélioratif (Y compris l’apostrophe d’ouverture caractérisante, mais elle est plus hypocoristique que galante, elle instaure un rapport d’infériorité entre le poète et la destinataire, un rapport de maître à élève, et elle insiste surtout sur la jeunesse de la destinataire, sur son âge tendre, encore proche de l’enfance).
- Le registre épidictique est surtout exprimé à travers la métaphore filée de l’ensemble du poème = La rose métonymiquement renvoie à la femme aimée, d’où les personnifications (Robe, teint...). Les deux entités se complètent et s’éclairent mutuellement, la beauté et la fragilité de la rose renvoient métonymiquement et symboliquement à la jeune et éphémère beauté de Mignonne. L’hypallage « sa robe de pourpre » (c’est le teint de la jeune fille qui est « pourpre ») révèle le processus fusionnel à l’œuvre et la fonction symbolique de la rose.
- L’éloge de la beauté féminine est suggéré également par la beauté du poème et sa perfection formelle = respect des caractéristiques de l’ode (poème célébratoire) = vers pairs en octosyllabes, alternance rimes féminines et masculines, respect de la rime pour l’œil et pour l’oreille (exemple : ée/ée ; eil/eil etc.), jeu des rimes plates au début, puis des rimes embrassées... La forme est au service du fond et réciproquement.


II) Qui livre une leçon humaniste et Philosophique
A) Une leçon argumentative
- Tous les procédés de l’argumentation indirecte sont convoqués dans ce poème : La conviction (voir par exemple les modalisateurs « si vous m’en croyez » ou les impératifs péremptoires qui convoquent la raison de la destinataire et le savoir du poète) + La persuasion (le poète en appelle aux sentiments de sa destinataires par une apostrophe hypocoristique (« Mignonne »), par le registre lyrique et ses interjections, et par des comparaisons flatteuses « son teint aux vôtre pareil », mélioratives et épidictiques).
- L’argumentation indirecte est également soulignée par la composition d’ensemble du poème construit sur un syllogisme : La rose est comme la femme, la rose est mortelle, donc la femme est mortelle et doit profiter de l’instant présent. (Voir notamment les conjonctions de subordination « puis que, tandis que » et de coordination « donc ».) = Le poème est un véritable manifeste de l’amour et de l’hédonisme, un appel à profiter des plaisirs de la vie avant qu’elle ne s’éteigne.


B) Une leçon humaniste
- La portée humaniste du poème est annoncée dès l’ouverture : « Mignonne » = la majuscule lui confère une portée allégorique et universelle, l’antonomase fonctionne comme le déclencheur du mécanisme qui s’opère, la jeune fille devenant alors le parangon de la beauté et de la jeunesse louée dans la poésie humaniste pétrarquiste.
- Symbolique du regard « Allons voir », qui invite d’emblée au plaisir de la découverte et de la curiosité qui conduit à la sagesse.
- Adresses à la nature = mimétisme et symbiose de l’homme et du monde.
- « Cueillez, cueillez » = Rappelle le « carpe diem » d’Horace qui incite à savourer le présent parce que le futur est incertain et que tout est appelé à disparaître = innutrition.


C) Une leçon hédoniste
- Un appel sensuel = La mise en scène d’un moment intime (registre lyrique), la complicité instaurée par l’apostrophe hypocoristique et le pronom personnel de la première personne (nous) et certaines métaphores à teneur érotique (« Déclose sa robe de pourpre = se déshabiller, et autres connotations sexuelles liées à la symbolique de la rose qui s’ouvre et se referme et à la « verte nouveauté », « ses beautés laisser choir » fonctionne également sur le même mécanisme de lexique ambigu, les beautés étant le pendant métonymique de la robe et de tous les accessoires nécessaires à la beauté que la rose/jeune fille laisse choir) sont comme autant d’invites au plaisir et à la volupté.
- A la lumière de ces analyses, la dernière strophe acquiert une portée plus ironique et amère, l’isotopie de la fleur et de la verdure se connotent sexuellement et deviennent paradoxalement une façon détournée de plaider en faveur de la concrétisation du désir pendant qu’il en est encore temps. La certitude du memento mori impose le memento amare.


III) Aux accents parodiques et autotéliques (Qui n’a pas d’autre but que soi-même, en parlant d’un objet artistique).

A) Une dimension parodique
- Le poème, sous des apparences de poème galant (Personnification de la Rose, lexique mélioratif et hyperbolique), se présente davantage comme une démonstration mathématique qui prend appui sur une saynète pour convaincre (et non pas persuader) du bien-fondé de la thèse : « Cueillez, cueillez votre jeunesse ». La métaphore sensuelle aux consonances érotiques revêt un caractère impérieux, voire comminatoire, et les métaphores dysphoriques (« laissé choir, Marâtre nature, ternir ») fonctionnent comme autant de menaces de décrépitude et de mort.
- Sous le compliment percent le reproche et le blâme, et le registre épidictique est employé dans les deux sens. L’interjection anaphorique « las » renvoie à la fois à la souffrance du poète, et à sa lassitude, comme si, dans un clin d’œil sarcastique, le poète signifiait son ennui et son dégoût d’attendre un moment charnel qui tarde à venir.
- De façon plus prosaïque, le poète sous-entend que seules la beauté et la jeunesse suscitent le désir et l’amour, la laideur et la vieillesse étant synonymes de désamour.
- « elle a dessus la place [...] ses beautés laissé choir » : L’hyperbate permet à la métaphore de déployer tout un réseau de significations révélatrices. La périphrase verbale renvoie à la décrépitude due à l’effet du temps, mais aussi, plus cyniquement, au fait qu’une autre jeune fille, plus jeune et plus belle, « a pris la place » de Cassandre, reléguée au second plan tant syntaxique (voir le signifié passif du verbe « laisser ») que sentimental (le poète pourrait finalement se lasser d’attendre).


B) Une dimension cathartique
- La symbolique de la Rose personnifiée fonctionne comme une invitation bucolique à venir profiter de l’enseignement prodigué par la nature. L’isotopie du regard prend une fonction herméneutique et cathartique, l’observation des processus naturels conduisant à mieux se connaître et à mieux accepter sa condition d’homme mortel.
- Le pouvoir cathartique de la poésie est ainsi évoqué en creux dans sa capacité à sublimer et à révéler le monde dans un double processus de connaissance et de reconnaissance. L’isotopie du regard annonce le poète « voyant » de Rimbaud et sa propension à transfigurer la réalité pour mieux la dévoiler.


C) Une dimension autotélique
- La marâtre nature est une personnification oxymorique qui va à l’encontre des clichés habituels de la nature bienveillante (et l’allitération en [r] et en [t] renforce cette caractérisation péjorative). Paradoxalement, c’est le poème (du grec poíêsis = « action de faire, création »), donc l’art, et non la nature, qui confère l’immortalité à l’homme par le pouvoir atemporel de l’écriture.
- L’injonction hédoniste (« Cueillez, cueillez votre jeunesse ») peut ainsi se lire comme une invite à la lecture, ou comme la métaphore de l’écriture poétique qui grave dans le marbre versifié la beauté de l’homme et du monde.
- La mise en scène du « moi » que le registre lyrique exacerbe tend à faire du poète démiurge l’unique détenteur de la vérité et de la connaissance.

Nathalie LECLERCQ (Merci de citer la source de ce commentaire et son auteur en cas d'utilisation partielle ou totale)


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