mardi 31 mars 2015

ANALYSE D'UNE REECRITURE, "LA CIGALE ET LA FOURMI", LA FONTAINE VS QUENEAU (LE TRON JEANNE, 1L, 2013-14)

LA FONTAINE VS QUENEAU

Hypotexte : «  La Cigale et la Fourmi » de Jean de La Fontaine.

La Cigale, ayant chanté
Tout l'été,

Se trouva fort dépourvue

Quand la bise fut venue.

Pas un seul petit morceau

De mouche ou de vermisseau.

Elle alla crier famine

Chez la Fourmi sa voisine,

La priant de lui prêter

Quelque grain pour subsister

Jusqu'à la saison nouvelle.

Je vous paierai, lui dit-elle,

Avant l'août, foi d'animal,

Intérêt et principal.

La Fourmi n'est pas prêteuse ;

C'est là son moindre défaut.

Que faisiez-vous au temps chaud ?

Dit-elle à cette emprunteuse.

Nuit et jour à tout venant

Je chantais, ne vous déplaise.

Vous chantiez ? j'en suis fort aise :

Et bien ! dansez maintenant.


L'hypertexte : « La cimaise et la fraction » de Raymond Queneau.

La cimaise ayant chaponné tout l'éternueur
Se trouva fort dépurative quand la bixacée fut verdie :
Pas un sexué pétrographique morio de moufette ou de verrat.
Elle alla crocher frange
Chez la fraction sa volcanique
La processionnant de lui primer
Quelque gramen pour succomber
Jusqu'à la salanque nucléaire.
"Je vous peinerai, lui discorda-t-elle,
Avant l'apanage, folâtrerie d'Annamite !
Interlocutoire et priodonte."
La fraction n'est pas prévisible :
C'est là son moléculaire défi.
"Que ferriez-vous au tendon cher ?
Discorda-t-elle à cette énarthrose.
- Nuncupation et joyau à tout vendeur,
Je chaponnais, ne vous déploie.
- Vous chaponniez ? J'en suis fort alarmante.
Et bien ! débagoulez maintenant."



            « La Cimaise et la Fraction » est une réécriture de la            « Cigale et de la Fourmi », écrite en 1973 par Raymond Queneau. Cet apologue du XXe siècle s'inscrit dans un mouvement loufoque et farfelu, proche du surréalisme. Elle constitue un exercice d'écriture et de style, en plus d'être une réécriture. La forme de la fable est entièrement conservée puisque seuls les substantifs changent et la fable de La Fontaine reste donc clairement intégrée à l'hypertexte.
            Cette réécriture est particulièrement originale puisqu'elle s'appuie sur la contrainte du S+7. Elle consiste à remplacer chaque substantif par le septième substantif qui le suit dans le dictionnaire.  Ainsi, la cigale devient la « cimaise » et la fourmi est une                « fraction » dans la réécriture de Queneau. Le sens de la fable reste donc conservé car la cimaise correspond bien au travers de la cigale dans la fable de La Fontaine. Elle devient un symbole d'instabilité artistique et d'inconscience alors que la Fourmi, au contraire, est une fraction mathématique à laquelle on associe la rigueur et l'amour de l'ordre. L'opposition entre les deux « personnages » de la réécriture et de l'hypotexte est ainsi maintenue. Mais cette fable est plus exactement une production littéraire gouvernée par des contraintes. Queneau a aussi pour but de rendre hommage à La Fontaine. Il fait appel à la culture des lecteurs afin que ceux-ci reconnaissent l’œuvre dont il s'inspire et qu'il pastiche à sa manière.


            Cette réécriture est une véritable modernisation de la célèbre fable de La Fontaine, elle passe par l'utilisation d'un vocabulaire qui, bien que choisi de façon mathématique et contraignante, fait sens. En effet, le vocabulaire scientifique est représenté par de nombreux mots comme « volcanique »,                 « tendon », « énarthrose » ou encore « pétrographique » et reste au centre de la fable tout comme la «Fraction » l'est aussi.

            Cette fable n'a pas un objectif conventionnel de réécriture, Queneau rend hommage à La Fontaine mais ne cherche pas réellement à apporter un sens nouveau à son apologue. Pourtant, il permet presque de mieux cerner « La Cigale et la Fourmi » dans un sens puisque Queneau établit plus clairement les différences entre la Cimaise et la Fraction. Il ne passe pas par une morale implicite mais par des mots de vocabulaire riches et complexes pour donner un sens à sa fable. Le hasard fait place à une logique mathématique, l’imagination faisant le reste, cette réécriture prend un aspect nouveau. 

LE TRON JEANNE

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