samedi 4 octobre 2014

ESCHYLE, LES PERSES, CITATIONS CLEFS (Traduction d’Edgar Poe), PARTIE 1





LE CORYPHÉE
Voici ce qu’on nomme les fidèles, gardiens de ces riches demeures abondantes en or, les autres Perses étant partis pour la terre de Hellas. Le roi Xerxès, né de Daréios, les a choisis lui-même, à cause de leur vieillesse, pour veiller sur le royaume.


Certes, toute la vigueur, née dans l’Asie, s’en est allée ; et l’Asie triste regrette sa jeunesse ; et aucun messager, aucun cavalier ne revient dans la ville royale des Perses.

Telle, la fleur des hommes a quitté la terre Persique ; et toute l’Asie qui les a nourris se lamente dans son regret amer ; et les mères et les épouses, pleines d’angoisses, comptent longuement les jours.

LE CHŒUR
Strophe I : Déjà la royale armée, dévastatrice des villes, a passé sur la terre opposée. À l’aide de nefs liées par des cordes, elle a passé le détroit de l’Athamantide Hellè, ayant mis sur le cou de la mer cette route fixée par mille clous.

Antistrophe I : Le chef belliqueux de la populeuse Asie pousse sur tout le pays de Hellas son immense armée, divisée en troupes de terre, en marins, appuyé par des chefs fermes et redoutables, tel qu’un dieu, et issu de la pluie d’or.

Strophe II : Ayant l’œil sombre et sanglant du dragon, il pousse devant lui une innombrable multitude de bras et de nefs, et, monté sur son char Syrien, il porte, aux guerriers illustres par la lance Arès, le puissant archer.

Antistrophe II : Certes, aucun héros ne soutiendra le choc de cet immense torrent de guerriers et n’arrêtera, à l’aide de barrières assez solides, l’irrésistible assaut de cette mer. Certes, l’armée et le peuple belliqueux des Perses sont invincibles.

Strophe III : Mais quel mortel peut échapper aux embûches rusées d’un dieu ? Qui peut y échapper en bondissant d’un pied assez léger ? Caressante d’abord, la fortune attire l’homme dans ses rets, et il ne lui est plus permis d’en sortir.

Strophe VI : Toute l’armée, cavaliers et hommes de pied, comme un essaim d’abeilles, s’en est allée avec le chef des troupes, traversant la mer, sur ce prolongement commun, de l’une et l’autre terre.

Antistrophe VI : Les lits sont trempés des larmes que fait verser le regret des hommes. Les femmes Perses sont en proie à une grande douleur. Chacune, regrettant son mari, reste solitaire, ayant perdu le brave guerrier compagnon de son lit.



LE CORYPHÉE 
Allons, ô Perses ! nous qui sommes assis dans ces antiques et vénérables demeures, ayons le grave souci des pensées profondes, car la nécessité nous presse.
Quelle est la destinée du roi Xerxès, né de Daréios, qui porte comme nous le nom de celui dont nous sommes tous issus ? Est-ce au jet des flèches que la victoire est restée, ou à la force de la lance au fer aigu ?
Mais voici la lumière, resplendissante comme l’œil des dieux, la mère du roi, notre reine ! Prosternons-nous. Il faut que tous la saluent avec des paroles respectueuses. – O reine, la plus haute de toutes les Perses à la large ceinture, mère vénérable de Xerxès, salut, épouse de Daréios, épouse du dieu des Perses et mère d’un dieu ! Puisse l’antique fortune de ce peuple ne point changer maintenant !

LA REINE
C’est pour cela que je viens ici, quittant mes demeures enrichies d’or et le lit nuptial commun à Daréios et à moi. L’inquiétude trouble mon cœur. Je vous dirai tout, je ne suis point tranquille, et je tremble que cette grande prospérité, promptement enfuie, ne bouleverse du pied les richesses que Daréios a amassées, non sans l’aide de quelque dieu. C’est pourquoi j’ai une double inquiétude inexprimable dans le cœur. Certes, d’immenses richesses, quand le maître est absent, sont inutiles ; mais la puissance de ceux qui les ont perdues ne brille plus du même éclat. À la vérité, les nôtres sont encore intactes, mais je crains pour les yeux ! car l’œil d’une demeure, je pense, c’est la présence du maître. Les choses étant ainsi, je veux être conseillée par vous, Perses, fidèles vieillards. Certes, tous les sages conseils doivent me venir de vous.

J’ai coutume, à la vérité, d’être agitée par de nombreux songes nocturnes, depuis que mon enfant est parti conduisant son armée dans la terre des Iaônes, plein du désir de la dévaster ; mais aucun ne s’est manifesté plus clairement que celui de cette dernière nuit. Je te le raconterai.

Certes, sachez-le, si mon fils a une heureuse fortune, il sera le plus glorieux des hommes. S’il lui arrive malheur, il n’aura nuls comptes à rendre, et, s’il survit, il commandera toujours sur cette terre.

LE CORYPHÉE
Puis, il te faut faire des libations à la terre et aux morts. Prie aussi pour que ton époux Darios, que tu as vu, dis-tu, dans ton sommeil, envoie à la lumière, du fond de la terre, les prospérités à toi et à ton fils, et pour qu’il retienne et cache les calamités dans les ténèbres souterraines. Divinateur bienveillant, je te donne ces conseils ; mais je crois que toutes ces choses sont d’un heureux présage.

C’est une armée qui a déjà causé des maux sans nombre aux Mèdes.

C’est ainsi qu’ils ont détruit la grande et magnifique armée de Darios.


LE MESSAGER.
Ô villes de toute la terre d’Asie ! ô Perse, large port de richesses ! D’un seul coup cette grande prospérité a péri, et la fleur des Perses a été tranchée ! ô malheureux ! ô douleur d’annoncer le premier de tels maux ! Cependant, il me faut raconter tout ce désastre, ô Perses ! L’armée entière des barbares a péri !

Nos arcs ne nous ont point aidés. Toute l’armée a péri, écrasée par le choc des nefs.

LA REINE
Malheureuse ! je reste muette, accablée de ces maux ; car cette calamité est telle que je ne puis ni parler, ni m’inquiéter du désastre.

LE MESSAGER.
Xerxès vit et voit la lumière.

LA REINE
Les dieux ont protégé la ville de la déesse Pallas.

LE MESSAGER.
La ville d’Athènes est inexpugnable. Ses guerriers lui sont un ferme rempart.

LE MESSAGER.
Ô reine, un daimôn mauvais et vengeur a causé le premier tout le mal. Un Hellène, de l’armée des Athéniens vint et dit à ton fils Xerxès que, dès les ombres de la nuit noire, les Hellènes ne resteraient pas, et que chacun d’eux, se rembarquant, chercherait son salut dans une fuite secrète. Aussitôt, Xerxès, ayant appris cela, et ne comprenant pas la ruse de cet Hellène et la jalousie des dieux, commanda à tous les chefs des nefs, dès que les rayons de Hèlios cesseraient de chauffer la terre et que les ténèbres envahiraient les demeures aithéréennes, qu’ils eussent à ranger la multitude des nefs sur trois lignes, à garder les passages et les détroits et à envelopper l’île d’Aias ; de sorte que si les Hellènes réussissaient à fuir par quelque moyen, chaque chef le payerait de sa tête. Il commanda ainsi, plein de confiance et d’ardeur, ne sachant point ce qui lui était réservé par les dieux. Les Perses, sans désordre, et docilement, préparèrent le repas du soir, et chaque marin lia à son banc l’aviron par la courroie. La lumière du jour tomba et la nuit vint, et chaque rameur monta dans sa nef, et chaque hoplite aussi. La flotte se mit en ligne, les nefs naviguant dans l’ordre prescrit ; et, pendant toute la nuit, ici et là, les chefs exercèrent les équipages des nefs. Et, la nuit s’écoulant, l’armée des Hellènes ne tentait nullement de quitter ce lieu par une fuite secrète. Dès que le jour aux chevaux blancs eut illuminé la terre, une immense clameur, telle qu’un chant sacré, s’éleva du milieu des Hellènes, et le son éclatant en rebondit au loin de toutes les côtes rocheuses de l’île, et la crainte envahit tous les barbares trompés dans leur espérance ; car, alors, les Hellènes ne chantaient pas le paian sacré pour prendre la fuite, mais ils s’avançaient audacieusement au combat, et le son de la trompette excitait toute cette fureur. Aussitôt, à la voix de chaque chef, ils frappèrent de leurs avirons retentissants les eaux frémissantes de la mer, et voici que toutes leurs nefs nous apparurent. L’aile droite précédait en bon ordre, puis venait toute la flotte, et on entendait ce chant immense : – Ô enfants des Hellènes, allez ! Délivrez la patrie, vos enfants, vos femmes, les demeures des dieux de vos pères et les tombeaux de vos aïeux ! Maintenant, c’est le suprême   combat ! ’ – Et le cri de la langue Persique répondit à ce cri, car il n’y avait plus à hésiter. Les proues d’airain se heurtèrent. Une nef Hellénique brisa, la première, l’éperon d’une nef Phoinikienne, et les deux flottes se jetèrent l’une sur l’autre. D’abord, le torrent de l’armée Persique résista, mais quand la multitude de nos nefs fut resserrée dans les passages étroits, elles ne purent s’entre aider. Elles se heurtèrent de leurs proues d’airain et rompirent leurs rangs d’avirons ; et les nefs Helléniques, nous enveloppant habilement, perçaient les nôtres qui se renversaient et couvraient la mer de débris de naufrage et de corps morts ; et les rochers du rivage étaient pleins de cadavres, et toute l’armée barbare prit la fuite en désordre. À coups d’avirons brisés et de bancs de rameurs les Perses étaient écrasés ou déchirés comme des thons ou d’autres poissons pris au filet, et toute la mer retentissait de sanglots et de lamentations ; et, enfin, l’œil de la nuit noire se ferma sur nous. Je ne pourrais, même en dix jours, te raconter la multitude de nos maux. Mais, sache-le, jamais en un seul jour tant d’hommes ne sont morts.


LE MESSAGER.
Tous ceux d’entre les Perses qui étaient les plus forts, les plus braves, les mieux nés, les plus fidèles au roi, ont misérablement subi une mort sans gloire.


Suivent les déplorations et les lamentations de la reine, du Coryphée et du Chœur.
Citations recueillies par LECLERCQ NATHALIE

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