mercredi 10 septembre 2014

CLAUSEWITZ, DE LA GUERRE, LIVRE 1, CHAPITRE 2, FLORILEGE DE CITATION CLEFS


Chapitre II, Fin et moyen dans la guerre

Après avoir appris à connaître dans le chapitre précédent la nature complexe et variable de la guerre, nous allons nous occuper de rechercher quelle peut en être l'influence sur le moyen et sur la fin dans la guerre.

Nous allons d'abord considérer cette fin, qui découle du concept, mais dont un grand nombre de cas réels se rapprochent, à la lumière de la réalité.
Dans la suite, en traitant du plan de guerre, nous examinerons plus en détail œ qu'on entend par rendre un État impuissant : pour le moment nous devons distinguer trois objets principaux qui renferment en eux tout le reste : ce sont la force militaire, le pays et la volonté de l'ennemi.

 Mais cet objectif de la guerre abstraite, ce moyen ultime d'atteindre la fin politique et qui doit comprendre tous les autres, c'est-à-dire la réduction de l'adversaire à l'impuissance, n'est pas toujours poursuivi dans la réalité ; Il n'est pas non plus la condition nécessaire de la paix, et ne peut par conséquent être érigé en loi par la théorie. Il existe d'innombrables traités de paix avant que l'une des parties contractantes ait pu être considérée comme hors de combat, et même avant que l'équilibre des forces ait été sérieusement troublé. Il y a plus : lorsque nous considérons l'ensemble des cas particuliers, nous devons nous dire que toute une classe de ces cas ne comporte l’idée de terrasser l'adversaire que comme un jeu futile de l'imagination : c'est ce qui a lieu lorsque l'adversaire est beaucoup plus fort.

Si donc nous avons vu exister des guerres entre des États de puissances très inégales, cela provient de ce que la guerre dans la réalité s'écarte souvent très loin da son concept originel.
Deux choses se substituent dans la réalité comme motifs de paix, à l'impossibilité de continuer la résistance : la première est l'invraisemblance du succès ; la seconde, les exorbitantes dépenses qu'elle occasionne.
Ainsi que nous l'avons vu au chapitre précédent, toute la guerre doit abandonner la loi rigoureuse de sa nécessité interne, pour s'appuyer sur des calculs de probabilité.

La considération de la dépense d'énergie déjà faite et de celle qui reste à faire exerce une influence encore plus générale sur les délibérations concernant la paix.

Par conséquent, dès que ta dépense de force devient si grande que la valeur de ta fin politique ne peut plus lui servir de compensation, cette fin doit être abandonnée, et la paix s'ensuivra.


Car ainsi que nous le ferons voir dans la suite, en admettant même que ce but soit de ta plus haute Importance, nous avons dû ici nous maintenir à un point de vue plus élevé, et cela attendu que les vues politiques primitives se modifient beaucoup durant la guerre, et changent même du tout au tout, précisément parce qu'elles subissent la réaction du succès des armes et des événements probables.
Maintenant se présente la question de savoir comment on peut agir sur la probabilité du succès. Ce sera naturellement d'abord par les mêmes moyens qui conduisent au renversement de l'adversaire : /a destruction de ses forces militaires et la conquête de ses provinces.

Cependant, aucune des deux n'est plus exactement la même selon la fin visée. En attaquant la force militaire de l'ennemi, nous agirons d'une manière tout à fait différente, si après avoir frappé le premier coup nous le faisons suivre d'une série d'autres jusqu'à la ruine complète de l'adversaire, ou si nous nous contentons d'une seule victoire pour troubler la confiance de l'adversaire, lui inoculer le sentiment de notre supériorité et par conséquent lui inspirer des inquiétudes sur l'avenir. Ne voulant atteindre que ce dernier résultat, nous ne ferons dans l'œuvre de la destruction de ses forces que les efforts suffisants. De même, la conquête de provinces est une mesure différente, lorsqu'il ne s'agit plus de renverser l'adversaire. Dans ce dernier cas, l'opération efficace et essentielle, c'est l'anéantissement de la force militaire, et l'occupation territoriale n'en est que la conséquence. Occuper les provinces avant d'avoir désorganisé la force militaire, cela ne pourrait jamais être considéré que comme mal nécessaire ; mais lorsqu'il ne s'agit pas de la destruction totale de la puissance ennemie, et lorsque nous sommes convaincus que l'ennemi ne cherche pas lui-même et craint au contraire la voie d'une décision sanglante, l'occupation d'une province faiblement défendue ou abandonnée constitue déjà par elle-même un avantage.

Nous arrivons maintenant à un nouveau moyen d'agir sur la probabilité du succès, sans détruire la force militaire de l'ennemi ; ce sont les entreprises qui ont une relation immédiate avec la politique. S'il existe des combinaisons particulièrement appropriées à rompre ou à paralyser les alliances de notre adversaire, à nous en former de nouvelles, à susciter chez lui des factions politiques en notre faveur, on conçoit aisément qu'elles puissent accroître de beaucoup la probabilité du succès, et faire atteindre le but par un chemin bien plus court que la destruction des forces de l'ennemi.


Outre ces deux moyens, il y a encore trois voies particulières suivant lesquelles on peut agir directement pour accroître la dépense de force de l'ennemi. La première est l'invasion, c'est-à-dire l'occupation des provinces de l'ennemi sans dessein de les conserver, mais dans le but d'y lever des contributions de guerre, ou même de les ravager. Dans ce cas, le but immédiat n'est ni la conquête du pays ni la destruction de sa force militaire, mais seulement en général le dommage de l'ennemi. La deuxième consiste à diriger nos entreprises de préférence sur des objets qui puissent accroître le dommage de l'ennemi.

Suivant les habitudes existantes, on pourrait dire que la première méthode est plus militaire, la seconde plus politique. Mais, lorsqu'on se place au point de vue le plus élevé, l'une des deux parait aussi militaire que l'autre, et chacune d'elles semble rationnelle, pourvu qu'elle convienne aux circonstances. La troisième voie, qui est la plus importante sous le rapport du grand nombre de cas qu'elle comprend, consiste à fatiguer l'adversaire . Nous choisissons ce terme non seulement pour désigner l'objet par un seul mot mais aussi parce qu'il exprime entièrement l'idée et n'est pas aussi figuré qu'il pourrait le paraître au premier coup d'œil. L'idée de la fatigue amenée par le combat comprend un épuisement des forces physiques et de la volonlé, graduellement amené par la durée de l'action.

[...] mais le moindre but que nous puissions nous proposer, c'est la pure résistance, c'est-à-dire le combat sans intention positive.
La résistance doit être active et détruire assez des forces de l’ennemi pour que celui-ci soit obligé d'abandonner ses projets. Voilà le résultat auquel nous visons dans chaque acte isolé, et c'est ainsi que doit s'entendre ta nature négative de notre but

Voila l'origine de cette différence entre l'offensive et la défensive, différence qui joue un rôle si important dans tout le domaine de la guerre.

Si l'intention négative, ou la concentration de tous les moyens vers la simple résistance, procure une supériorité dans la lutte, cette supériorité peut être assez grande pour compenser une prépondérance de force existant chez l'adversaire ; mais alors la durée seule de la lutte peut suffire à amener graduellement la dépense de force de l'ennemi à un point tel que sa fin politique ne puisse plus lui servir de compensation, et qu'alors il doive l'abandonner. On voit d'après cela que ce moyen qui consiste à fatiguer l'adversaire comprend le grand nombre des cas où le faible veut résister au puissant.

Nous voyons, d'après cela, qu'à la guerre il y a bien des chemins qui conduisent au but, que chaque cas ne suppose pas le renversement de l'adversaire, enfin que la destruction des forces militaires de l'ennemi, la conquête de ses provinces, leur simple occupation, leur invasion. les entreprises dirigées immédiatement vers des effets politiques, et finalement l'attente passive du choc, sont autant de moyens qu'on peut employer, chacun en lui-même, pour vaincre la volonté de l'ennemi, suivant que les circonstances font juger l'un ou l'autre plus efficace.


En comptant ceux-là, on peut bien dire que le nombre des sentiers qui conduisent au but s'étend à l'infini.

Les moyens se réduisent à un seul le combat. Aussi variées que soient les formes du combat, quelle que soit sa distance à l'égard de la haine et de l'animosité du pugilat, quel que soit le nombre d'événements qui peuvent s'intercaler et qui ne sont pas le combat, il n'en est pas moins vrai que le concept de guerre implique le combat comme origine commune de tout ce qui s'y manifeste.

À la guerre, on ne se bat pas d'individu à individu ; c'est un tout composé de nombreuses articulations. Dans ce grand tout, nous pouvons distinguer des unités de deux espèces : les unes déterminées d'après le sujet, les autres d'après l'objet. Dans une armée, le nombre des combattants se range en fractions multiples s'agglomérant entre elles pour en former d'autres d'un ordre supérieur. Par conséquent, le combat de chacune de ces dernières forme lui-même une unité plus ou moins distincte. Enfin, le but du combat, c'est-à-dire son objet, forme également une unité d'une nouvelle espèce.
Chacune de ces unités qui se diversifient dans la lutte générale a reçu le nom générique d'engagement.

Maintenant, dans l'engagement, toute l'activité est dirigée vers la destruction de l'adversaire, ou plutôt vers sa mise hors de combat ; cela est dans le concept même de l'engagement ; la destruction de la force combattante de l'ennemi est donc toujours le moyen pour atteindre le but de l'engagement.

Si la décision par les armes est la base de toute combinaison, Il s'ensuit que l'adversaire peut rendre toute combinaison inefficace par une décision favorable des armes.

En parlant de la destruction des forces de l'ennemi nous devons faire une remarque essentielle. c'est que rien ne nous oblige à borner ce concept à la force physique seule, mais que nécessairement la force morale doit y être comprise. En effet, ces deux forces sont combinées jusque dans les moindres particules de l’ensemble, et ne peuvent aucunement être disjointes.

Que le moyen soit coûteux, c'est ce qu'il est facile de concevoir : car notre propre dépense de force, toutes choses égales d'ailleurs, est d'autant plus grande que nous visons davantage à la destruction de celles de l'ennemi.


Les autres voies sont donc moins dispendieuses en cas de succès, et moins dangereuses en cas d'insuccès ; mais cela repose sur la condition essentielle qu'elles soient dirigées vers les semblables, c'est-à-dire que l'ennemi suive les mêmes voies ; car si celui-ci préférait celle des grandes décisions par les armes, par lui même notre choix deviendrait le sien contre notre volonté.

Ainsi, le défenseur se réfugiera, pour ainsi dire, dans l'attente des instants décisifs. La suite de cette résolution est ordinairement l'éloignement de l'action dans le temps, et si l'espace s'y rapporte, l'action s'y déplacera également, autant que les circonstances le permettent. A l'instant où cela ne peut plus se prolonger sans désavantage marqué, l'utilité de l'effort négatif doit être considérée comme épuisée, et dès lors revient, inchangé, l'effort tendant à la destruction des forces ennemies, qu'un contrepoids avait suspendu mais qui n'a jamais été abandonné.

Les efforts pour détruire la force ennemie supposent la fin positive, et mènent au résultat positif, dont l'objectif final serait la mise hors de combat de l'adversaire. La conservation de nos propres forces armées suppose la fin négative, conduit à la neutralisation du dessein de l'ennemi, c'est-à-dire à la résistance pure, dont l'objectif final ne peut être autre chose que la prolongation de l'action, afin qu'elle épuise l'adversaire.

 Nous avons vu, par les considérations qui précèdent, qu'à la guerre il existe beaucoup de chemins qui mènent au même résultat c'est-à-dire à la réalisation de la fin politique, mais que l'unique moyen c'est l'engagement, ce qui fait que tout relève d'une loi suprême, la décision par les armes. Nous avons vu aussi que, quand on l'exige réellement de l'adversaire, celui-ci ne peut refuser cette décision ; que par conséquent quiconque veut suivre une voie différente doit être sûr que son adversaire ne préférera pas recourir à l'épreuve sanglante ; sinon il s'expose à perdre son procès devant cette juridiction suprême. Nous avons vu enfin, qu'en un mot, parmi toutes les fins qu'on peut se proposer à la guerre, la destruction de la force armée ennemie domine toujours toutes les autres.

Florilège recueilli par LECLERCQ Nathalie

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