mercredi 27 août 2014

CLAUSEWITZ, DE LA GUERRE, LIVRE 1, CHAPITRE 1, FLORILEGE DE CITATIONS CLEFS


Clausewitz, De la guerre, Livre 1, Chapitre 1 : Qu'est-ce que la guerre ? FLORILEGE DE CITATIONS CLEFS (D’après l’édition GF Flammarion, 2014) 

1. Introduction

Nous nous proposons d'examiner d'abord les divers éléments de notre sujet, ensuite les diverses parties ou membres, et enfin le tout dans son ensemble. Nous procéderons par conséquent du simple au composé.

Toutefois, il est nécessaire ici de commencer par un coup d'œil sur l'ensemble, parce que la nature du sujet exige que tout en considérant les détails, on n'en perde jamais de vue la corrélation générale.

2. Définition

La guerre n'est qu'un duel sur une grande échelle.
D'après cela, la guerre est un acte de violence ayant pour but de contraindre un adversaire à accomplir notre volonté.

La violence, c'est-à-dire la violence physique (car, en dehors du concept d'État et de loi , il n'en existe pas de morale), constitue donc le moyen ; la fin est d'imposer notre volonté à l'ennemi. Pour atteindre cet objectif avec certitude, nous devons rendre l'ennemi incapable de se défendre ; c'est là, selon son concept, l'objectif véritable de l'action militaire. Il remplace la fin et l'écarte comme n'appartenant pas à la guerre proprement dite.

3. Emploi absolu de la violence

la lutte entre les hommes repose au fond sur deux éléments différents, qui sont : le sentiment hostile et l'intention hostile. Dans notre définition de la guerre, nous avons pris le second pour base parce qu'il est plus général.

D'après cela, si les peuples civilisés ne tuent pas leurs prisonniers, ne détruisent pas les villes et les villages, cela provient de ce que l'intelligence a plus de part à la conduite de la guerre. Cette intelligence leur a révélé un emploi plus efficace de la violence que celui qui ne consisterait que dans les manifestations brutales de l’instinct.
L’invention de la poudre, le perfectionnement incessant des armes à feu font voir suffisamment que cette tendance vers la destruction de l'adversaire, tendance qui est contenue dans l'idéal de la guerre, n'a dans le fait, nullement été altérée, n'a pas été déviée, par les progrès de la civilisation.
Nous répéterons donc notre proposition : la guerre est un acte de violence à l'emploi de laquelle il n'existe pas de limites ; les belligérants s'imposent mutuellement la loi ; il en résulte une action réciproque qui, selon son concept, doit conduire aux extrêmes.
Voici donc la première action réciproque et le premier extrême auxquels nous conduit l’analyse. (Première action réciproque.)



4. L'objectif est de rendre l'ennemi incapable de combattre

Nous avons dit que le but de l'acte militaire était de mettre l'ennemi hors d'état de combattre, et nous allons faire voir que cela est nécessaire, du moins théoriquement.

Si donc l'adversaire doit être, au moyen de l'acte de la guerre, contraint d'accomplir notre volonté, nous devons le mettre ou réellement hors de combat, ou dans une situation telle que, suivant la probabilité, il soit menacé de ce résultat.

5. Poussée extrême des forces

Si nous voulons terrasser l'adversaire, nous devons proportionner notre effort à sa résistance. Cette résistance s'exprime par un produit dont les facteurs ne peuvent se séparer, savoir : la grandeur des moyens disponibles et la force de la volonté.

6. Modifications dans la réalité"

Ainsi donc, en se tenant à l’absolu et en tournant, d'un trait de plume, les obstacles pour maintenir avec une logique rigoureuse « que dans chaque cas on doit s'attendre à être conduit aux extrêmes », on arriverait à établir des lois purement spéculatives, dépourvues de toute valeur pratique.



7. La guerre n'est jamais un acte isolé

La guerre ne naît pas instantanément ; elle ne se prépare pas en un clin d'œil. Chacun peut donc déjà juger approximativement son adversaire d'après ce qu'il est, ce qu'il fait, non d'après ce que rigoureusement il devrait être et devrait faire. Or l'homme, à cause des imperfections de son organisation, reste toujours en deçà de la limite du mieux absolu. Ces restrictions, influant des deux côtés, concourent pour former un principe modérateur de la guerre.

8. La guerre ne consiste pas en un seul coup sans durée

Mais si la décision se compose de plusieurs actes successifs, il est clair que les précédents peuvent servir de mesure à ceux qui doivent suivre. Ainsi, le monde réel se substitue encore ici à l'abstraction, et modère les tendances extrêmes.

Mais nous avons vu que déjà, dans les préparatifs de la guerre, le monde réel se substitue au concept abstrait, et qu'une mesure réelle remplace une hypothèse extrême. Cela suffit donc pour que - à raison de l'influence mutuelle - les deux adversaires restent en dessous de l’extrême limite des efforts, et que par conséquent ils n'engagent pas toutes leurs forces simultanément.
De plus, la nature des forces et leur emploi impliquent l'impossibilité de leur mise en action simultanée. Les forces sont : les combattants, le pays avec sa surface et sa population, et les alliés. (Note : La relation duelle devient une relation plurielle, et ce contenu concret nous éloigne de la guerre comme montée aux extrêmes.)

D'un autre côté, ce que chaque adversaire omet par faiblesse devient pour l'autre un motif objectif de réduction, et c'est par cette influence réciproque que les tendances extrêmes sont ramenées vers des efforts de grandeurs limitées.



9. Le résultat de la guerre ne constitue rien d'absolu

Enfin, la décision finale d'une guerre entière ne doit pas être toujours considérée comme absolue. L'État vaincu n’y voit souvent qu'un mal transitoire auquel les rapports politiques de l’avenir peuvent encore apporter un remède. On conçoit facilement combien cette nouvelle restriction doit réduire la tension et la grandeur des efforts.

10. Les probabilités de la vie réelle se substituent à l'extrême et à l'absolu du concept

Par ce qui précède, on voit donc que l'acte de la guerre est soustrait à la loi rigoureuse des forces poussées à l’extrême. Dès qu'on ne craint ni ne recherche l'absolu du concept, on abandonne au jugement la fixation des limites des efforts, et cela ne peut avoir lieu que sur des données tirées de la réalité et suivant les lois de la probabilité. Les deux adversaires n'étant plus de purs concepts mais des États et des gouvernements réels, la guerre n'étant plus un idéal, mais l’action s'y enchaînant d'après une forme individuelle, il en résulte que la réalité présente livre les données pour prévoiir l’inconnu à venir.
D'après te caractère, les dispositions, la situation, les rapports de l’adversaire. chacune des deux parties peut conjecturer, suivant les lois de la probabilité, ce que fera l’autre, et régler en conséquence ses propres opérations.

11.C'est alors que la fin politique réapparait

Ainsi, la fin politique, motif primitif de la guerre, sera la mesure, tant du résultat que doit produire l’acte de la guerre que des efforts que ce résultat exige. Cependant la fin politique n'est pas une telle mesure de façon absolue, mais, parce qu'elle se rapporte aux choses réelles et non en de purs concepts, elle est une mesure relative aux deux États antagonistes.



12. Une suspension dans l'acte de la guerre ne s'explique pas encore par ce qui précède

Or, si à la guerre nous laissons à chaque opération cette durée, nous devons pourtant, au premier coup d'œil du moins, penser que toute perte de temps an dehors de cette durée, ou, autrement dit. que la suspension de l'acte de la guerre est absurde. Ne perdons pas de vue qui' il ne s'agit pas des progrès de l'un ou de l'autre des deux adversaires, mais de ceux de tout l'acte de la guerre.

13. Il n'existe qu'un motif pouvant suspendre l'action, et ce motif paraît ne pouvoir jamais exister que chez l'un des adversaires

Tant qu'elles restent armées, c'est-à-dire tant qu'elles ne font pas la paix, ce principe continue d'exister, et par conséquent la suspension ne peut reposer chez aucune des deux que sur un seul motif, savoir : de vouloir attendre un instant plus favorable pour agir.

14. Il résulterait de là une continuité dans l'action militaire dont l'effel serait une nouvelle poussée vers l'extrême

Si cette continuité existait réellement dans l'acte militaire, elle pousserait tout à l'extrême.

15. On emploie ici le principe de polarité

En nous représentant toujours l’intérêt de l'un des deux chefs opposé directement à un intérêt égal chez l'autre. nous avons admis une vraie polarité.

Dans une bataille, chacune des deux parties veut vaincre ;Il y a là une vraie polarité car la victoire de l’un détruit celle de l'autre. Mais lorsqu'il est question de deux choses différentes ayant en dehors un rapport commun, ce ne sont pas ces deux choses mais leurs rapports qui présentent cette polarité.



16. L'attaque et la défense sont choses d'espèce différente, sont de force inégale, on ne peut donc pas leur appliquer la polarité

Mais l'activité militaire se divise en deux formes, l'attaque et la défense, qui, ainsi que nous le ferons voir dans la suite, sont de force différente. La polarité s'applique donc au rapport commun de ces deux actes, c'est-à-dire au résultat, à la décision, mais non à l'attaque et à la défense en elles-mêmes.

17. L'effet de la polarité est souvent détruit par la supériorité de la défense relativement à l'attaque, et c'est ce qui explique la suspension de l'acte militaire

Si, comme nous le ferons voir plus tard, la forme défensive est plus forte que la forme agressive, on peut se demander si l'avantage d'une décision différée est chez l'un des adversaires aussi grand que celui de la défense chez l'autre.

Nous voyons par là que la force d'impulsion résultant de la polarité des intérêts peut être détruite par l'excès de force que la forme défensive possède à l'égard de ta forme offensive.

Plus les motifs d'action sont faibles, plus ils seront fréquemment absorbés et neutralisés par cette supériorité de la défensive sur l'offensive, et plus les suspensions dans l'acte de la guerre seront fréquentes ; cela est du reste d'accord avec l'expérience.

18. Une seconde cause agit dans la connaissance imparfaite des faits

Une autre cause encore peut amener la suspension de l'acte militaire ; c'est l'insuffisance des notions concernant les faits.

La possibilité d'une suspension rationnelle introduit un nouveau modérateur dans l'acte militaire. En le dissolvant pour ainsi dire dans le temps, elle dissémine le danger et multiplie les moyens de rétablir l'équilibre. Plus les tensions d'ou la guerre est sortie sont
fortes, et par conséquent plus cette guerre est énergique, plus les temps d'arrêt sont courts. Plus le principe de la guerre est faible au contraire, plus les temps d'arrêt se prolongeront. Les motifs puissants font croître la force de la volonté qui comme nous le savons, est toujours un produit des forces.



19. La grande quantité d'inaction répandue dans l'acte de la guerre l'éloigne toujours davantage de l'absolu, et le soumet de plus en plus au calcul des probabilités

Plus l’acte militaire est lent, plus les temps d'arrêt sont longs et nombreux, plus aussi il devient facile de réparer une faute, et plus les chefs seront hardis dans leurs hypothèses : en même temps, ils resteront d'autant plus au-dessous des extrêmes, en se basant sur des probabilités et des suppositions. Ainsi, la marche plus ou moins lente de la guerre laisse plus ou moins de temps disponible pour ce calcul de probabililés dans des circonstances déterminées, qui est indispensable selon la nature de chaque cas concret.

20. Pour que la guerre soit un jeu, il ne lui manque donc plus que le hasard ; or elle est loin d'en être dépourvue

Nous voyons par ce qui précède combien la nature objective de la guerre la convertit en calcul de probabilités ; il ne faut plus qu'un seul élément pour en faire un jeu, et cet élément ne lui manque pas, c'est le hasard. Aucun genre d'activité humaine n'est aussi constamment et aussi généralement que le guerre en rapport avec le hasard. Mais avec le hasard s'introduisent les chances, ce qui finit par faire une large part au bonheur.

21. Comme la guerre est un jeu par sa nature objective, de même elle l'est par sa nature subjective

Nous voyons par là que dans tes calculs dépendant de l'art de la guerre, l'absolu, l'élément mathématique, ne trouve nulle part un point d'appui ferme. A travers tout le réseau de la guerre se jouent le possible, le probable, le bonheur, le malheur. C'est ce qui fait que, de toutes les branches de l'activité humaine, c'est la guerre qui ressemble le plus à un jeu de cartes...

22. Le hasard possède un attrait pour l'esprit humain en général

Quoique notre intelligence se sente toujours poussée vers la clarté et la certitude, notre esprit éprouve pourtant souvent un attrait pour l’incertain.

Au lieu de se voir limité par l’indigence nue et aride de la nécessité, il se délecte au milieu des trésors illimités du possible, le courage s’exalte jusqu’aux nues, et c’est ainsi que les hasards et le danger deviennent l’élément dans lequel il s’élance, comme le hardi nageur dans le torrent.

L’art de la guerre a affaire à des forces vivantes et morales, et il s’ensuit qu’il ne peut nulle part atteindre l’absolu et la certitude ; il reste partout une place à l’imprévu, à l’inconnu ; il appartient au courage, à la confiance de combler ces lacunes.

23. Toutefois la guerre n’en reste pas moins un moyen sérieux relatif à un but sérieux. Développements plus amples concernant ce but

La guerre du monde réel ainsi que nous l'avons vu, n'est pas cette chose extrême dont la tension se résout par une seule décharge, mais c'est l'action de forces qui ne se développent pas d'une manière uniforme et régulière.

[...] ; bref, cet acte reste soumis à la volonté d'une intelligence dirigeante.

Ainsi, le politique se prolongera à travers tout l'acte militaire, en exerçant sur lui une influence continue, autant que le permet la nature des forces qui s'y détendent.



24. La guerre n'est qu'une continuation de la politique avec d'autres moyens

[...] ; car le dessein politique est la fin, la guerre est le moyen, et un moyen sans fin ne se conçoit pas.

25. Diversité de nature des guerres

Toutefois, afin que le lecteur ne s'y trompe pas, nous remarquerons que ce que nous avons appelé tendance naturelle de la guerre ne l'est que sous le point de vue philosophique, ou plutôt logique, et que ce n'est nullement la tendance des forces engagées réellement dans un conflit, comme si on voulait entendre par là la somme des émotions et des passions des combattants ;

Lorsque le plan n'est dirigé que vers un résultat médiocre, les masses resteront assez indifférentes pour qu'on ait plutôt besoin de leur communiquer une impulsion que de les contenir.

26. Les guerres peuvent être considérées toutes comme des actions politiques

[...]

27. Conséquences de ce point de vue pour l'intelligence de l'histoire de la guerre et pour les fondements de la théorie

Le premier acte et en même temps le plus considérable et le plus décisif qui incombe à l'homme d'État ou au chef d'armée consiste donc à juger sainement, sous ce rapport la guerre qu'il entreprend, et à ne pas l'estimer ou vouloir la faire ce qu'elle ne peut être d'après la nature des rapports.

28. Résultat pour la théorie

D'après ce qui précède, la guerre non seulement tient du caméléon, comme changeant de nature dans chaque cas particulier, mais elle forme encore dans sa généralité, sous le rapport des tendances qui règnent en elle, une singulière trinité composée : de la violence originelle de son élément, de la haine et de l'hostilité, qu'on peut considérer comme un instinct aveugle ; du jeu des probabilités et du hasard, qui y introduit l'activité libre de l'âme; de la nature subordonnée de l’instrument politique, ce qui la rapporte à l'entendement pur.
La première de ces trois faces correspond au peuple, la seconde au général et à son armée, la troisième au gouvernement. Les passions qui y seront mises en jeu doivent déjà exister dans les nations ; l'étendue qu'acquiert l'élément de courage et de talent dans le domaine de la probabilité et du hasard dépend de la qualité du chef et de l'armée ; les fins politiques, au contraire, se rapportent exclusivement au gouvernement.

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Florilège recueilli par Nathalie LECLERCQ






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