lundi 18 août 2014

BARBUSSE, LE FEU, RESUME, CHAPITRES XVII à XXIV (FIN)

XVII) La sape

            Les lettres sont là. Parmi elles, on apprend que le vieux qui cherchait un trésor (voir chapitre V) en a finalement trouvé un, il l’a même reçu sur la tête pendant un dynamitage ! Ils n’en reviennent pas.
Lamuse se porte volontaire pour aider les sapeurs pompiers.
Il revient complètement défait. Il a vu le cadavre pourri d’Edoxie.


XVIII) Les allumettes

            Ils vont chercher de quoi allumer le feu. Ils ont faim. Ils ont froid. Ils vont à travers des mètres de boyaux, tombent sur un officier allemand et le tuent. Par mégarde, ils s’étaient trompés de boyau ! L’Allemand avait des allumettes de bonne qualité sur lui. Ahuris et apeurés, ils retournent aussi vite qu’ils le peuvent à leur boyau, contents tout de même de leur aventure.


XIX ) Bombardement

            Ils marchent, péniblement, sous la nuit et la neige, portant leur lourd fardeau, puis un madrier et une claie, deux par deux, à tour de rôle. Tout le monde est maintenant en sueur.
Tout à coup, un obus éclate à un kilomètre, puis un autre, et encore un autre. Les Allemands attaquent. Ils arrivent en première ligne. 
« C’est comme un feu d’artifice. » (283)

            Puis le jour paraît. « On voit les choses en sale. » (284). Ils s’installent dans un boyau pour attendre. « Enfouis dans nos trous jusqu’au menton, appuyés de la poitrine sur la terre dont l’énormité nous protège, on regarde se développer le drame éblouissant et profond. » (284)
            Ils observent le spectacle, commentent le calibre des obus, les particularités de chacun, les percutants semblant les plus impressionnants.
            « On a vu un obus éclater sur le sol et soulever, dans un éventail de nuée sombre, de la terre et des débris. On dirait, à travers la glèbe fendue, le crachement effroyable d’un volcan qui s’amassait dans les entrailles du monde.
            Un bruit diabolique nous entoure. On a l’impression inouïe d’un accroissement continu, d’une multiplication incessante de la fureur universelle. Une tempête de battements rauques et sourds, de clameurs furibondes, de cris perçants de bêtes s’acharne sur la terre toute couverte de loques de fumée, et où nous sommes enterrés jusqu’au cou, et que le vent des obus semble pousser et faire tanguer. » (286)


            Selon la taille des obus et leurs spécificités, le bruit, les formes, l’explosion sont différents. Les Allemands envoient également des gaz asphyxiants :
« - C'est des gaz asphyxiants, probable. Préparons nos sacs à figure!
- Les cochons !
- Ça, c'est vraiment des moyens déloyaux, dit Farfadet.
- Des quoi ? dit Barque, goguenard.
- Ben oui, des moyens pas propres, quoi, des gaz...
- Tu m'fais marrer, riposte Barque, avec tes moyens déloyaux et tes moyens loyaux...Quand on a vu des hommes défoncés, sciés en deux, ou séparés du haut en bas, fendus en gerbes, par l'obus ordinaire, des ventres sortis jusqu'au fond et éparpillés comme à la fourche, des crânes rentrés tout entiers dans l'poumon comme à coup de masse, ou, à la place de la tête, un p'tit coud' où une confiture de groseille de cervelle tombe, tout autour, sur la poitrine et le dos. Quand on l'a vu et qu'on vient dire : « Ça, c'est des moyens propres, parlez-moi d'ça ! »
- N'empêche que l'obus, c'est permis, c'est accepté...
- Ah là là ! Veux-tu que j'te dise ? Eh bien, tu m'f' ras jamais tant pleurer que tu m'fais rire !
Et il tourne le dos. » (290)


           Un obus tombe à 200 mètres d’eux. Il s’ensuit une discussion sur les différents obus, leurs sons, leur vitesse, et le nouveau sergent de rétorquer :
« — C’est rien d’tout ça, mes fieux, dit le nouveau sergent, qui passait et s’arrêta. I’fallait voir c’qui nous ont balancé à Verdun, là d’où je deviens justement. Et rien que des maous : des 380, des 420, des deux 44. C’est quand on a été sonné là-bas qu’on peut dire : « J’sais c’que c’est d’êt’sonné ! » «  (292)
            Les Allemands envoient des torpilles, des shrapnells , des gros percutants. « L’atmosphère finit par être opaque et encombrée, traversée de souffles pesants ; et, tout autour, le massacre de la terre continue, de plus en plus profond, de plus en plus complet. » (295)
            Les Français ripostent à coups de canon.

            Pendant que les bombardements continuent, Volpatte 
« pique un roupillon » (295), les autres discutent de choses diverses.


            Le rassemblement est ordonné, ils ne savent pas où ils vont. « Il est impossible de démêler le sens de l’immense manœuvre où notre régiment roule comme un petit rouage, ni ce qui se dessine dans l’énorme ensemble du secteur. Mais, perdus dans le lacis de bas-fonds où l’on va et vient interminablement, fourbus, brisés et démembrés par des stationnements prolongés, abrutis par l’attente et le bruit, empoisonnés par la fumée – on comprend que notre artillerie s’engage de plus en plus et que l’offensive semble avoir changé de côté. » (296)

            Ils font une halte, une fusillade éclate et atterrit sur un alignement de cadavres. « Les balles qui écorchaient la terre par raies droites en soulevant de minces nuages linéaires, trouaient, labouraient les corps rigidement collés au sol, cassaient les membres raides, s’enfonçaient dans des faces blafardes et vidées, crevaient, avec des éclaboussements, des yeux liquéfiés et on voyait sous la rafale se remuer un peu et se déranger par endroits la file des morts. » (297)

            Ils tournent autour du champ de bataille depuis le matin. 
« Pauvres semblables, pauvres inconnus, c’est votre tour de donner! Une autre fois, ce sera le nôtre. À nous demain, peut-être, de sentir les cieux éclater sur nos têtes ou la terre s’ouvrir sous nos pieds, d’être assaillis par l’armée prodigieuse des projectiles, et d’être balayés par des souffles d’ouragan cent mille fois plus forts que l’ouragan. » (299)


XX) Le feu

            C’est au tour du narrateur de monter la garde, il est deux heures du matin.

            « Les coups de fusil crépitent de tout côté » (301), il fait froid, il fait nuit, le narrateur scrute les ténèbres. « J’ai l’impression d’être tout seul, naufragé, au milieu d’un monde bouleversé par un cataclysme. » (301) Un autre veilleur veille pas très loin de lui. « Nous sommes là, tous les deux, cet homme et moi, à nous rapprocher et nous heurter sans nous connaître, montrés puis interceptés l’un à l’autre, en brusques à-coups, par le reflet du canon ; nous sommes là, pressés par l’obscurité, au centre d’un cycle immense d’incendies qui paraissent et disparaissent, dans ce paysage de sabbat.
— On est maudits, dit l’homme. » (303)

            Mais il ne se passa rien, cette nuit-là.

            « Puis je me retourne et je contemple ces morts qui peu à peu s’exhument des ténèbres, exhibant leurs formes raidies et maculées. Ils sont quatre. Ce sont nos compagnons Lamuse, Barque, Biquet et le petit Eudore. Ils se décomposent là, tout près de nous, obstruant à moitié le large sillon tortueux et boueux que les vivants s’intéressent encore à défendre. » (304) Ils ont été tués par une mitraillette, pendant une patrouille, vers minuit, en reconnaissant un nouveau poste d’écoute allemand, lors de leur retour, à 20 ou 30 mètres de leur tranchée.


            S’ensuit la description des cadavres. « Quand nous les voyons, nous disons : « Ils sont morts tous les quatre. » Mais ils sont trop déformés pour que nous pensions vraiment : « Ce sont eux. » Et il faut se détourner de ces monstres immobiles pour éprouver le vide qu’ils laissent entre nous et les choses communes qui sont déchirées. » (308)

            Il est relevé avec ses camarades. « Pour tous, repos jusqu’au soir. » (309). Il recense les morts. « C’est là, dans le passage élargi, qu’échoue l’escouade de Bertrand. Elle est bien diminuée à cette heure, puisque, sans parler des morts de l’autre nuit, nous n’avons plus Poterloo, tué dans une relève, ni Cadhilhac, blessé à la jambe par un éclat le même soir que Poterloo (comme cela paraît loin, déjà !), ni Tirloir, ni Tulacque qui ont été évacués, l’un pour dysenterie, et l’autre pour une pneumonie qui prend une vilaine tournure – écrit-il dans les cartes postales qu’il nous adresse pour se désennuyer, de l’hôpital du centre où il végète. » (309)
            Le père Blaire a de nouvelles dents et est devenu coquet. Fouillade grelotte. Marthereau n’a pas changé. Cocon est harcelé par les poux. Paradis est toujours d’aussi bonne humeur. Et tous les autres, Pépin, Volpatte, Tirette, Farfadet, Lamuse (Qui n’a pas eu le cœur de dire à Farfadet qu’il avait trouvé le cadavre d’Eudoxie) sont là.


            Mais détail anormal, au lieu des quatre jours de tranchée habituels, ils en sont à cinq et aucun bruit de relève. En outre, les permissions ont été supprimées, les lettres n’arrivent plus. « On se détache du tragique événement pressenti. Est-ce impossibilité de le comprendre tout entier, découragement de chercher à démêler des arrêts qui sont lettre close pour nous, insouciance résignée, croyance vivace qu’on passera à côté du danger cette fois encore ? Toujours est-il que, malgré les signes précurseurs, et la voix des prophéties qui semblent se réaliser, on tombe machinalement et on se cantonne dans les préoccupations immédiates : la faim, la soif, les poux dont l’écrasement ensanglante tous les ongles, et la grande fatigue par laquelle nous sommes tous minés. » (312)
            Ils mangent. Paradis sait où est Mesnil André, que son frère ne cesse de chercher, et il propose au narrateur de le lui montrer. 
« C’était lui, lavé de pluie, pétri de boue et d’une espèce d’écume, souillé et horriblement pâle, mort depuis quatre jours, tout contre notre talus, que le trou d’obus où il était terré avait entamé. On ne l’avait pas trouvé parce qu’il était trop près ! » (315) Ils ne diront rien à son petit frère qui est le dernier vivant d’une fratrie de six hommes !

            Pendant que certains jouent aux cartes, d’autres écoutent l’histoire de Tirette qui a eu des mailles à partir avec son commandant, aussi bête que méchant, pendant sa formation militaire due par les réservistes.

            L’alerte est lancée. C’est plus ou moins la panique. Il y a un contre-ordre. Pas de sac, seulement les couvertures et l’outil à la ceinture.
            « Ce ne sont pas des soldats : ce sont des hommes. Ce ne sont pas des aventuriers, des guerriers, faits pour la boucherie humaine – bouchers ou bétail. Ce sont des laboureurs et des ouvriers qu’on reconnaît dans leurs uniformes. Ce sont des civils déracinés. Ils sont prêts. Ils attendent le signal de la mort et du meurtre ; mais on voit, en contemplant leurs figures entre les rayons verticaux des baïonnettes, que ce sont simplement des hommes.
            Chacun sait qu’il va apporter sa tête, sa poitrine, son ventre, son corps tout entier, tout nu, aux fusils braqués d’avance, aux obus, aux grenades accumulées et prêtes, et surtout à la méthodique et presque infaillible mitrailleuse – à tout ce qui attend et se tait effroyablement là-bas – avant de trouver les autres soldats qu’il faudra tuer.
            Ils ne sont pas insouciants de leur vie comme des bandits, aveuglés de colère comme des sauvages. Malgré la propagande dont on les travaille, ils ne sont pas excités. Ils sont au-dessus de tout emportement instinctif. Ils ne sont pas ivres, ni matériellement, ni moralement. C’est en pleine conscience, comme en pleine force et en pleine santé, qu’ils se massent là, pour se jeter une fois de plus dans cette espèce de rôle de fou imposé à tout homme par la folie du genre humain. On voit ce qu’il y a de songe et de peur, et d’adieu dans leur silence, leur immobilité, dans le masque de calme qui leur étreint surhumainement le visage. Ce ne sont pas le genre de héros qu’on croit, mais leur sacrifice a plus de valeur que ceux qui ne les ont pas vus ne seront jamais capables de le comprendre. » (323)
            « La fin du jour répand une sombre lumière grandiose sur cette masse forte et intacte de vivants dont une partie seulement vivra jusqu’à la nuit. Il pleut – toujours de la pluie qui se colle dans mes souvenirs à toutes les tragédies de la grande guerre. Le soir se prépare, ainsi qu’une vague menace glacée ; il va tendre devant les hommes son piège grand comme le monde. » (324)

            On distribue des grenades, puis c’est à eux.

            Tout se fait très vite. Tout le monde se met à courir et à dévaler la pente, puis des flammes et des détonations épouvantables. « On voit, avec de stridents fracas et des cyclones de terre pulvérisée, vers le fond, où nous nous précipitons pêle-mêle, s’ouvrir des cratères, çà et là, à côté les uns des autres, les uns dans les autres. » (327)
            Le boyau n’est pas défendu. « Maintenant, on court presque. On en voit qui tombent tout d’une pièce, la face en avant, d’autres qui échouent, humblement, comme s’ils s’asseyaient par terre. On fait de brusques écarts pour éviter les morts allongés, sages et raides, ou bien cabrés, et aussi, pièges plus dangereux, les blessés qui se débattent et qui s’accrochent. » (328) S’ensuit la description d’une tranchée allemande recouverte de loques multicolores. Un soldat est frappé aux reins par un obus. Lorsqu’ils parviennent au sommet de la tranchée, le néant domine, « personne de vivant, mais le sol est peuplé de morts. » (330)


            « On a la notion que beaucoup perdent pied et s’affaissent à terre. Je fais un saut de côté pour éviter la baïonnette brusquement érigée d’un fusil qui dégringole. Tout près de moi, Farfadet, la figure en sang, se dresse, me bouscule, se jette sur Volpatte qui est à côté de moi et se cramponne à lui ; Volpatte plie et, continuant son élan, le traîne quelques pas avec lui, puis il le secoue et s’en débarrasse, sans le regarder, sans savoir qui il est, en lui jetant d’une voix entrecoupée, presque asphyxiée par l’effort :
— Lâche-moi, lâche-moi, nom de Dieu !… Tout à l’heure, on t’ramassera. T’en fais pas. » (331)
            « Une nuée de balles gicle autour de moi, multipliant les arrêts subits, les chutes retardées, révoltées, gesticulantes, les plongeons faits d’un bloc avec tout le fardeau du corps, les cris, les exclamations sourdes, rageuses, désespérées ou bien les « han ! » terribles et creux où la vie entière s’exhale d’un coup. Et nous qui ne sommes pas encore atteints, nous regardons en avant, nous marchons, nous courons, parmi les jeux de la mort qui frappe au hasard dans toute notre chair. » (332)

            Ils atteignent difficilement un fossé en s’arrachant des monceaux terreux causés par les canons. Une salve terrible éclate, mais trop haut pour les blesser. « Après un coup d’étourdissement, on se secoue et on rit aux éclats, diaboliquement : la décharge a passé trop haut. Et aussitôt, avec des exclamations et des rugissements de délivrance, nous glissons, nous roulons, nous tombons vivants dans le ventre de la tranchée ! » (333)

            Il y a beaucoup de fumée, ils sont à moitié aveuglés.


            « Et soudain, on sent que c’est fini. » (334) « La bataille humaine a fondu devant nous. » (334) La tranchée ennemie est prise, mais le narrateur a beaucoup de mal à reconnaître ses camarades. Il faut continuer à avancer. « Alors on continue à s’écouler dans un sens. Sans doute c’est un mouvement combiné là-haut, là-bas, par les chefs. On foule des corps mous dont quelques-uns remuent et changent lentement de place, et d’où sortent à la hâte des ruisseaux et des cris. Des cadavres sont entassés en long, en travers, comme des poutres et des décombres, sur les blessés, font effort sur eux, les étouffent, les étranglent et leur prennent leur vie. Je pousse, pour passer, un torse égorgé dont le cou est une source de sang gémissant. » (336)
            Une mitrailleuse tire sur eux. Mesnil Joseph veut l’atteindre, sans se protéger, il est touché et tombe à genoux, semblant être devenu « sage, enfantin, docile. » (337) Puis ils attendent la suite.
« On demeure là, pêle-mêle. On s’assoit. Les vivants ont cessé de haleter, les mourants finissent de râler, environnés de fumées et de lumières, et du fracas du canon, roulant à tous les bouts du monde. »  (337)
« On est délivrés, on est tranquilles, on est seuls, dans cette sorte de désert où des immensités de cadavres aboutissent à une ligne de vivants. » (338)
Les discussions reprennent :
« — L’avenir ! s’écria-t-il tout d’un coup comme un prophète. De quels yeux ceux qui vivront après nous et dont le progrès – qui vient comme la fatalité – aura enfin équilibré les consciences, regarderont-ils ces tueries et ces exploits dont nous ne savons pas même, nous qui les commettons, s’il faut les comparer à ceux des héros de Plutarque et de Corneille, ou à des exploits d’apaches ! » (340)
« — L’avenir ! L’avenir ! L’œuvre de l’avenir sera d’effacer ce présent-ci, et de l’effacer plus encore qu’on ne pense, de l’effacer comme quelque chose d’abominable et de honteux. Et pourtant, ce présent, il le fallait, il le fallait ! Honte à la gloire militaire, honte aux armées, honte au métier de soldat, qui change les hommes tour à tour en stupides victimes et en ignobles bourreaux. [...] » (340)
« — J’ai toujours pensé toutes ces choses, murmurai-je.
— Ah ! fit Bertrand.
Nous nous regardâmes sans un mot, avec un peu de surprise et de recueillement. Après ce grand silence, il reprit :
— Il est temps de commencer le service. Prends ton fusil et viens. » (341)


            L’aube se lève, il fait très froid. « Un silence de mort règne partout. » (342) Paradis et le narrateur sont relevés de leur tour de garde. Ils cherchent un endroit où dormir - ou du moins fermer les yeux. Ils croisent un bataillon qui part attaquer plus au nord. Ils se réfugient finalement dans un abris allemand.

            Le narrateur est désigné pour accompagner Joseph Mesnil au poste de secours des Pylônes. Ils rencontrent Volpatte qui fait un bout de chemin avec eux. Ils croisent le cadavre de leur camarade Pépin.
« — L’était entré dans une calebasse où des Boches s’étaient planqués. Et v’là qu’on ne l’savait pas et qu’on a enfumé la niche pour nettoyer, et l’pauv’petit frère, on l’a r’trouvé après l’opération, crampsé, et tout étiré comme un boyau d’chat, au milieu de la viande des Boches qu’il avait saignés avant – et bien proprement saignés, j’peux l’dire, moi que j’suis établi boucher dans la banlieue parisienne. » (348)
« Cette plaine, qui m’avait alors donné l’impression d’être toute de niveau et qui, en réalité, se penche, est un extraordinaire charnier. Les cadavres y foisonnent. C’est comme un cimetière dont on aurait enlevé le dessus. » (348) Suit la description du charnier et la découverte de Cocon. « Quand on apprend ou qu’on voit la mort d’un de ceux qui faisaient la guerre à côté de vous et qui vivaient exactement de la même vie, on reçoit un choc direct dans la chair avant même de comprendre. » (350)
« … Non, on ne peut pas se figurer. Toutes ces disparitions à la fois excèdent l’esprit. Il n’y a plus assez de survivants. Mais on a une vague notion de la grandeur de ces morts. Ils ont tout donné ; ils ont donné, petit à petit, toute leur force, puis, finalement, ils se sont donnés, en bloc. Ils ont dépassé la vie ; leur effort a quelque chose de surhumain et de parfait. » (352)

            Ils découvrent également le cadavre de Bertrand, il est abominable à voir.

            « Il y a dans le sol, ici, plusieurs couches de morts, et en beaucoup d’endroits l’affouillement des obus a sorti les plus anciennes et les a disposées et étalées par-dessus les nouvelles. » (353) La description du charnier se poursuit du côté allemand.

            Ils rencontrent Ramure qui est blessé et sent la mort approcher. Mais malgré sa demande, le narrateur ne peut rester à ses côtés, il doit amener Joseph qui n’en peut plus au Poste de secours. « J’espère que je t’attendrai... », dit Ramure. (356)
Mais un tir de barrage s’abat sur eux. « Joseph tombe à genoux, halète, jette un vain regard chargé de haine devant lui et derrière lui. Il répète :
— Ça n’est donc jamais fini, jamais !
Je le prends par le bras, je le relève.
— Viens, ça va être fini pour toi. » (357)

            Ramure meurt entre temps, les tirs d’obus ont repris.

            Ils parviennent à leur ancienne 1ère ligne d’où ils sont partis pour l’attaque. Ils apprennent la mort de Biquet et on leur donne la lettre qu’il avait écrite pour sa mère (voir chapitre VI).


XXI) Le Poste de secours

            Il y a beaucoup de monde au Poste de secours. Le médecin et les aides n’arrêtent pas depuis 24 heures. Ils attendent deux heures avec d’autres blessés qui n’en peuvent plus. Certains craquent.

            Joseph est passé. Sa blessure est sans gravité. Alors ils se disent adieu, sans autre forme de procès. « À la guerre, la vie, comme la mort, vous sépare sans même qu’on ait le temps d’y penser. » (363) Suit la description du Poste de secours, une sorte de tunnel qui débouche sur une cave où l’on soigne comme on peut. 
« Éclopés, balafrés, difformes – immobiles ou agités – cramponnés sur cette espèce de barque, ils figurent, clouée là, une collection disparate de souffrances et de misères. » (366)
            Le narrateur écoute le témoignage d’un aviateur qui a assisté, du haut du ciel, à deux messes simultanées identiques (Voir aussi Candide de Voltaire), l’une côté français, et l’autre côté allemand. « Plus je descendais, plus je voyais que ces deux agitations étaient pareilles, si exactement pareilles que ça avait l’air idiot. Une des cérémonies – au choix – était le reflet de l’autre. Il me semblait que je voyais double. » (368)
« — Oui, dit l’aviateur, mais il n’y a qu’un seul Dieu. Ce n’est pas le départ des prières que je ne comprends pas, c’est leur arrivée. » (369)
           
            « — Pour croire en Dieu, il faudrait qu’il n’y ait rien de c’qu’y a. Alors, pas, on est loin de compte !
Plusieurs mutilés, en même temps, sans se voir, communient dans un hochement de tête de négation.
— Vous avez raison, dit un autre, vous avez raison.
Ces hommes en débris, ces vaincus isolés et épars dans la victoire, ont un commencement de révélation. Il y a, dans la tragédie des événements, des minutes où les hommes sont non seulement sincères, mais véridiques, et où on voit la vérité sur eux, face à face. » (370)
            Un homme qui n’a plus de pieds hurle qu’on le laisse partir. Le narrateur, en attendant, entend plusieurs discussions. Deux hommes parlent d’échanger leur identité, l’un étant mortellement blessé et l’autre, qui s’en sortira, ayant un casier.
            Le sergent infirmier est frappé d’une balle dans la gorge pendant qu’il déblayait la brèche et meurt quelques instants plus tard.
            « C’est alors que le tonnerre est entré. » (378) Le Poste est bombardé, c’est la panique, l’effroi, la peur. « D’autres – le reste – impotents, estropiés, remuent, se coulent, rampent, se faufilent dans les coins, prenant des formes de taupes, de pauvres bêtes vulnérables que pourchasse la meute épouvantable des obus. » (379-380)



XXII) La virée

            En ville, ils se promènent, Volpatte, Paradis, Blaire, le narrateur... Ils sont libres jusqu’au soir. « Cette ville qui s’ouvre devant nos pas est largement impressionnante. On prend contact avec la vie, la vie populeuse, la vie de l’arrière, la vie normale. Si souvent nous avons cru que, de là-bas, nous n’arriverions jamais jusqu’ici ! » (382)
« Ainsi devisent les poilus placés tout d’un coup dans l’enchantement d’une ville. Ils jouissent de mieux en mieux du beau décor net et invraisemblablement propre. Ils reprennent possession de la vie calme et paisible, de l’idée du confort et même du bonheur pour qui les maisons, en somme, ont été faites. » (383)

            Mais ces soldats vont se renier par trois fois. Ils vont renier la réalité de la guerre et ses horreurs pour ne dire que ce que l’on attend d’eux et se conformer au discours de l’arrière :
« — Dites-moi, vous, messieurs, qui êtes de vrais soldats du front, vous avez vu cela dans les tranchées, n’est-ce pas ?
— Euh.., oui… oui.., répondent, énormément intimidés, et flattés jusqu’au cœur, les deux pauvres hommes.
— Ah !… tu vois ! Et ils en viennent, eux ! murmure-t-on dans la foule.
Quand nous nous retrouvons entre nous, sur les dalles parfaites du trottoir, Volpatte et Blaire se regardent. Ils hochent la tête.
— Après tout, dit Volpatte, c’est à peu près ça, quoi.
— Mais oui, quoi !
Et ce fut, ce jour-là, leur première parole de reniement. » (384)

« Volpatte, à qui elle s’adresse, rougit. Il a honte de la misère d’où il sort et où il va rentrer. Il baisse la tête et il ment, sans peut-être se rendre compte de tout son mensonge :
— Non, après tout, on n’est pas malheureux… C’est pas si terrible que ça, allez ! » (386)

« — Chacun son métier, mon brave, dit dans la figure de Tirette, à l’autre bout de la table, un homme dont la physionomie est pavoisée de teintes puissantes. Vous êtes des héros. Nous, nous travaillons à la vie économique du pays. C’est une lutte comme la vôtre. Je suis utile, je ne dirai pas plus que vous, mais autant.
Je vois Tirette – le loustic de l’escouade ! – qui fait des yeux ronds parmi les nuages des cigares, et je l’entends à peine dans le brouhaha, qui répond, d’une voix humble et assommée :
— Oui, c’est vrai… Chacun son métier.
Nous sommes partis furtivement. » (387)

            « Quand nous quittons le Café des Fleurs, nous ne parlons guère. Il nous semble que nous ne savons plus parler. Une sorte de mécontentement crispe et enlaidit mes compagnons. Ils ont l’air de s’apercevoir que, dans une circonstance capitale, ils n’ont pas fait leur devoir. » (387)

            Mais la rancœur grandit devant le spectacle de cette foule qui vit et jouit d’un certain bonheur loin des réalités des tranchées. « Nous errons sur les pavés de la rue, le long du crépuscule, qui commence à se dorer d’illuminations – dans les villes, la nuit se pare de bijoux. Le spectacle de ce monde nous a enfin donné, sans que nous puissions nous en défendre, la révélation de la grande réalité : une Différence qui se dessine entre les êtres, une Différence bien plus profonde et avec des fossés plus infranchissables que celle des races : la division nette, tranchée – et vraiment irrémissible, celle-là – qu’il y a parmi la foule d’un pays, entre ceux qui profitent et ceux qui peinent… ceux à qui on a demandé de tout sacrifier, tout, qui apportent jusqu’au bout leur nombre, leur force, et leur martyre, et sur lesquels marchent, avancent, sourient et réussissent les autres. » (399)
« Y’en a trop », répète encore Volpatte (Échos du chapitre IX)

XXIII La corvée

            C’est le soir. Après une journée de repos, il faut aller travailler. « On dévale, on roule. On va vers l’avant, on ne sait pas où. On ne sait rien, sinon que le ciel et la terre vont se confondre dans un même abîme. » (391)

            Sous la pluie battante, dans la boue, ils marchent des heures et des heures.

            Ils s’engagent dans un boyau souterrain.

            Ils passent un désordre de poutres peuplé de soldats morts. 
« Voilà six heures qu’on marche dans la pesanteur grandissante de la boue. » (397)

            Ils sont perdus. Ils ne peuvent faire demi-tour, et l’officier qui les guide les fait passer par un boyau qui sert de latrines. Pendant ce temps, un bombardement fait rage et éclaire le ciel.

            Puis ils sont à nouveau perdus.

            Ils arrivent à la tranchée qu’il faut creuser à deux heures du matin, il n’y a pas de temps à perdre car d’ici quatre heure il fera trop clair. « — Chaque homme, nous dit-on, a à creuser 1 m. 50 de longueur sur 0 m. 70 de largeur et 80 cm. de profondeur. Chaque équipe a donc ses 4 m. 50. Et mettez-en un coup, je vous le conseille : plus tôt ce sera fini, plus tôt vous vous en irez. » (402) Mais ce sera très difficile.
« Non, on n’aura pas fini… La terre devient de plus en plus lourde. Un enchantement semble s’acharner contre nous et nous paralyser les bras. Les fusées nous harcèlent, nous font la chasse, ne nous laissent pas remuer longtemps ; et, après que chacune d’elles nous a pétrifiés dans sa lumière, nous avons à lutter contre une besogne plus rétive. C’est avec une lenteur désespérante, à coup de souffrances, que le trou descend vers les profondeurs. » (404)
En plus, ils trouvent de l’eau au fond et une mare.

            « C’est à peu près à ce moment autant qu’il me souvient – que le bombardement a commencé. » (404)
« Les hommes se précipitèrent, se roulèrent vers le petit fossé inondé qu’ils avaient creusé. On s’y inséra, on s’y baigna, on s’y enfonça, en disposant les fers des pelles au-dessus des têtes. » (405)
« C’était vraiment une pluie de feu qui s’abattait partout, mêlée à la pluie. De la nuque aux talons on vibrait, mêlés profondément aux vacarmes surnaturels. La plus hideuse des morts descendait et sautait et plongeait tout autour de nous dans des flots de lumière. » (406)




            Ils cherchent un abris. C’est plus ou moins la débandade. Les tranchées s’écroulent. Ils atterrissent sans savoir comment dans une tranchée ennemie, font demi-tour, épuisés, « gardant juste assez d’énergie pour repousser la douceur qu’il y aurait eu à se laisser mourir. » (409)

            Ils se couchent dans une espèce de grande plaine, au bord d’un tertre. La pluie lave tout et ruissèle dans tout leur corps. « On serait peut-être tués au jour, ou prisonniers. Mais on ne pensait plus à rien. On ne pouvait plus, on ne savait plus. » (409)

XXIV) L’aube

            Ils attendent le jour. L’eau a tout inondé. « L’inondation est universelle. Le champ de bataille ne dort pas, il est mort. Là-bas, la vie continue peut-être, mais on ne voit pas jusque-là. » (410)
Beaucoup de soldats sont morts noyés dans les tranchées, dont les deux veilleurs qui ne sont pas parvenus à se dépêtrer de la boue. On ne peut même plus distinguer les Français des Allemands, ni les morts de ceux qui dorment.
« C’est la fin de tout. C’est, pendant un moment, l’arrêt immense, la cessation épique de la guerre.

À une époque, je croyais que le pire enfer de la guerre ce sont les flammes des obus, puis j’ai pensé longtemps que c’était l’étouffement des souterrains qui se rétrécissent éternellement sur nous. Mais non, l’enfer, c’est l’eau. » (414)



« Paradis me dit :
— Voilà la guerre.

— Oui, c’est ça, la guerre, répète-t-il d’une voix lointaine. C’est pa’aut’chose.
Il veut dire, et je comprends avec lui :
« Plus que les charges qui ressemblent à des revues, plus que les batailles visibles déployées comme des oriflammes, plus même que les corps à corps où l’on se démène en criant, cette guerre, c’est la fatigue épouvantable, surnaturelle, et l’eau jusqu’au ventre, et la boue et l’ordure et l’infâme saleté. C’est les faces moisies et les chairs en loques et les cadavres qui ne ressemblent même plus à des cadavres, surnageant sur la terre vorace. C’est cela, cette monotonie infinie de misères, interrompue par des drames aigus, c’est cela, et non pas la baïonnette qui étincelle comme de l’argent, ni le chant de coq du clairon au soleil ! » (417)

            « — Quand on parle de toute la guerre, songeait-il tout haut, c’est comme si on n’disait rien. Ça étouffe les paroles. On est là, à r’garder ça, comme des espèces d’aveugles… » (419)
S’ensuit un dialogue clef sur les raisons de la guerre, ses motivations . Les soldats tentent de trouver une explication acceptable à ce massacre :

            « — C’est vrai, c’qu’i’dit, fit un homme sans remuer la tête dans sa cangue. Quand j’sui’été en permission, j’ai vu qu’j’avais oublié bien des choses de ma vie d’avant. Y a des lettres de moi que j’ai relues comme si c’était un livre que j’ouvrais. Et pourtant, malgré ça j’ai oublié aussi ma souffrance de la guerre. On est des machines à oublier. Les hommes, c’est des choses qui pensent un peu, et qui, surtout, oublient. Voilà ce qu’on est.
— Ni les autres, ni nous, alors ! Tant de malheur est perdu !
Cette perspective vint s’ajouter à la déchéance de ces créatures comme la nouvelle d’un désastre plus grand, les abaisser encore sur leur grève de déluge.
— Ah ! si on se rappelait ! s’écria l’un.
— Si on s’rappelait, dit l’autre, y aurait plus d’guerre !
Un troisième ajouta magnifiquement :
— Oui, si on s’rappelait, la guerre serait moins inutile qu’elle ne l’est. » (421)


            « — On est fait pour vivre, pas pour crever comme ça !
— Les hommes sont faits pour être des maris, des pères des hommes, quoi ! pas des bêtes qui se traquent, s’égorgent et s’empestent.
— Et tout partout, partout, c’est des bêtes, des bêtes féroces ou des bêtes écrasées. Regarde, regarde ! » (422)
            « — Deux armées qui se battent, c’est comme une grande armée qui se suicide ! » (423)

            « Dans la trêve désolée de cette matinée, ces hommes qui avaient été tenaillés par la fatigue, fouettés par la pluie, bouleversés par toute une nuit de tonnerre, ces rescapés des volcans et de l’inondation entrevoyaient a quel point la guerre, aussi hideuse au moral qu’au physique, non seulement viole le bon sens, avilit les grandes idées, commande tous les crimes – mais ils se rappelaient combien elle avait développé en eux et autour d’eux tous les mauvais instincts sans en excepter un seul : la méchanceté jusqu’au sadisme, l’égoïsme jusqu’à la férocité, le besoin de jouir jusqu’à la folie. » (423)
« — C’est pas ça qu’il faut dire ! crie un autre.
C’est pas assez. Y aura plus de guerre quand l’esprit de la guerre sera vaincu ! » (424)
« — Il faut se battre ! gargouilla la voix rauque d’un corps qui, depuis notre réveil, se pétrifiait dans la boue dévoratrice. Il le faut ! – et le corps se retourna pesamment. – Il faut donner tout ce que nous avons, et nos forces et nos peaux, et nos cœurs, toute not’vie, et les joies qui nous restaient ! L’existence de prisonniers qu’on a, il faut l’accepter des deux mains ! Il faut tout supporter, même l’injustice, dont le règne est venu, et le scandale et la dégoûtation qu’on voit – pour être tout à la guerre, pour vaincre ! » (424)
           


            « — Après tout, qu’est-ce qui fait la grandeur et l’horreur de la guerre ?
— C’est la grandeur des peuples.
— Mais les peuples, c’est nous !
Celui qui avait dit cela me regardait, m’interrogeait.
— Oui, lui dis-je, oui, mon vieux frère, c’est vrai ! C’est avec nous seulement qu’on fait les batailles. C’est nous la matière de la guerre. La guerre n’est composée que de la chair et des âmes des simples soldats. C’est nous qui formons les plaines de morts et les fleuves de sang, nous tous dont chacun est invisible et silencieux à cause de l’immensité de notre nombre. Les villes vidées, les villages détruits, c’est le désert de nous. Oui, c’est nous tous et c’est nous tout entiers. » (428)
« — Les peuples luttent aujourd’hui pour n’avoir plus de maîtres qui les dirigent. Cette guerre, c’est comme la Révolution française qui continue. » (428)

            « Mais l’égalité est toujours pareille. La liberté et la fraternité sont des mots, tandis que l’égalité est une chose. L’égalité (sociale, car les individus ont chacun plus ou moins de valeur, mais chacun doit participer à la société dans la même mesure, et c’est justice, parce que la vie d’un être humain est aussi grande que la vie d’un autre), l’égalité, c’est la grande formule des hommes. Son importance est prodigieuse. Le principe de l’égalité des droits de chaque créature et de la volonté sainte de la majorité est impeccable, et il doit être invincible et il amènera tous les progrès, tous, avec une force vraiment divine. Il amènera d’abord la grande assise plane de tous les progrès ; le règlement des conflits par la justice qui est la même chose, exactement, que l’intérêt général. » (430)

            « Ah ! vous avez raison, pauvres ouvriers innombrables des batailles, vous qui aurez fait toute la grande guerre avec vos mains, toute puissance qui ne sert pas encore à faire le bien, foule terrestre dont chaque face est un monde de douleurs et qui, sous le ciel où de longs nuages noirs se déchirent et s’éploient échevelés comme de mauvais anges, rêvez, courbés sous le joug d’une pensée ! – oui, vous avez raison.

Il y a tout cela contre vous. Contre vous et votre grand intérêt général, qui se confond en effet exactement, vous l’avez entrevu, avec la justice il n’y a pas que les brandisseurs de sabres, les profiteurs et les tripoteurs.

Il n’y a pas que les monstrueux intéressés, financiers, grands et petits faiseurs d’affaires, cuirassés dans leurs banques ou leurs maisons, qui vivent de la guerre, et en vivent en paix pendant la guerre, avec leurs fronts butés d’une sourde doctrine, leurs figures fermées comme un coffre-fort.

Il y a ceux qui admirent l’échange étincelant des coups, qui rêvent et qui crient comme des femmes devant les couleurs vivantes des uniformes. Ceux qui s’enivrent avec la musique militaire ou avec les chansons versées au peuple comme des petits verres, les éblouis, les faibles d’esprit, les fétichistes, les sauvages.

Ceux qui s’enfoncent dans le passé, et qui n’ont que le mot d’autrefois à la bouche, les traditionalistes pour lesquels un abus a force de loi parce qu’il s’est éternisé, et qui aspirent à être guidés par les morts, et qui s’efforcent de soumettre l’avenir et le progrès palpitant et passionné au règne des revenants et des contes de nourrice.

Il y a avec eux tous les prêtres, qui cherchent à vous exciter et à vous endormir, pour que rien ne change, avec la morphine de leur paradis. Il y a des avocats – économistes, historiens, est-ce que je sais ! – qui vous embrouillent de phrases théoriques, qui proclament l’antagonisme des races nationales entre elles, alors que chaque nation moderne n’a qu’une unité géographique arbitraire dans les lignes abstraites de ses frontières, et est peuplée d’un artificiel amalgame de races ; et qui, généalogistes véreux, fabriquent, aux ambitions de conquête et de dépouillement, de faux certificats philosophiques et d’imaginaires titres de noblesse.

La courte vue est la maladie de l’esprit humain. Les savants sont en bien des cas des espèces d’ignorants qui perdent de vue la simplicité des choses et l’éteignent et la noircissent avec des formules et des détails. On apprend dans les livres les petites choses, non les grandes. » (434-435)

            « Et même lorsqu’ils disent qu’ils ne veulent pas la guerre, ces gens-là font tout pour la perpétuer. » (435)
« Du patriotisme, qui est respectable, à condition de rester dans le domaine sentimental et artistique, exactement comme les sentiments de la famille et de la province, tout aussi sacrés, ils font une conception utopique et non viable, en déséquilibre dans le monde, une espèce de cancer qui absorbe toutes les forces vives, prend toute la place et écrase la vie et qui, contagieux, aboutit, soit aux crises de la guerre, soit à l’épuisement et à l’asphyxie de la paix armée. » (436)
« tous ces gens-là qui ne peuvent pas ou ne veulent pas faire la paix sur la terre ; tous ces gens-là, qui se cramponnent, pour une cause ou pour une autre, à l’état de choses ancien, lui trouvent des raisons ou lui en donnent, ceux-là sont vos ennemis ! » (436)



            « — Ils te diront, grogna un homme à genoux, penché, les deux mains dans la terre, en secouant les épaules comme un dogue : « Mon ami, t’as été un héros admirable ! » J’veux pas qu’on m’dise ça ! » (437)
« Des héros, des espèces de gens extraordinaires, des idoles ? Allons donc ! On a été des bourreaux. On a fait honnêtement le métier de bourreaux. On le r’fera encore, à tour de bras, parce qu’il est grand et important de faire ce métier-là pour punir la guerre et l’étouffer. » (437)
« — Ce serait un crime de montrer les beaux côtés de la guerre, murmura un des sombres soldats, même s’il y en avait ! » (437)

            « Mais leurs yeux sont ouverts. Ils commencent à se rendre compte de la simplicité sans bornes des choses. Et la vérité non seulement met en eux une aube d’espoir, mais aussi y bâtit un recommencement de force et de courage. 
— Assez parlé des autres, commanda l’un d’eux. Tant pis pour les autres !… Nous ! Nous tous !…
L’entente des démocraties, l’entente des immensités, la levée du peuple du monde, la foi brutalement simple… Tout le reste, tout le reste, dans le passé, le présent et l’avenir, est absolument indifférent.
Et un soldat ose ajouter cette phrase, qu’il commence pourtant à voix presque basse :
— Si la guerre actuelle a fait avancer le progrès d’un pas, ses malheurs et ses tueries compteront pour peu.
Et tandis que nous nous apprêtons à rejoindre les autres, pour recommencer la guerre, le ciel noir, bouché d’orage, s’ouvre doucement au-dessus de nos têtes. Entre deux masses de nuées ténébreuses, un éclair tranquille en sort, et cette ligne de lumière, si resserrée, si endeuillée, si pauvre, qu’elle a l’air pensante, apporte tout de même la preuve que le soleil existe.

Décembre 1915 » (439)

FIN

Nathalie LECLERCQ (Merci de préciser la source de ce document en cas d'utilisation partielle ou totale)

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