mercredi 14 mai 2014

LERY, HISTOIRE D'UN VOYAGE (...), chapitre XIII, HUMANISME, COMMENTAIRE

BAC BLANC EAF, 1ères L
Objet d'étude : Vers un espace culturel européen : Renaissance et humanisme.


Corpus : 
Texte A : Jean de Léry, Histoire d’un voyage fait en la terre du Brésil, chapitre XIII, 1578 (orthographe modernisée).
Texte B : Michel de Montaigne, Essais, Livre III, chapitre VI « Des coches », 1588 (adaptation en français moderne par André Lanly).
Texte C : Claude Lévi-Strauss, Tristes Tropiques, 1955.



TEXTE A : Jean de Léry, Histoire d’un voyage fait en la terre du Brésil, chapitre XIII, 1578.
 [Artisan d’origine modeste et de religion protestante, Jean de Léry participa à une expédition française au Brésil. A cette occasion, il partagea pendant quelque temps la vie des indiens Tupinambas. Vingt ans après son retour en France, il fit paraître un récit de son voyage.]

            Au reste, parce que nos Tupinambas sont fort ébahis de voir les Français et autres des pays lointains prendre tant de peine d’aller quérir1 leur Arabotan, c'est-à-dire bois de Brésil, il y eut une fois un vieillard d’entre eux qui sur cela me fit telle demande : « Que veut dire que vous autres Mairs et Peros, c'est-à-dire Français et Portugais, veniez de si loin pour quérir du bois pour vous chauffer, n’y en a-t-il point en votre pays ? » A quoi lui ayant répondu que oui et en grande quantité, mais non pas de telles sortes que les leurs, ni même2 du bois de Brésil, lequel nous ne brûlions pas comme il pensait, ains3 (comme eux-mêmes en usaient pour rougir leurs cordons de coton, plumages et autres choses) que les nôtres l’emmenaient pour faire de la teinture, il me répliqua soudain : « Voire4, mais vous en faut-il tant ? 
 - Oui, lui dis-je, car (en lui faisant trouver bon5) y ayant tel marchand en notre pays qui a plus de frises6 et de draps rouges, voire même (m’accommodant7 toujours à lui parler de choses qui lui étaient connues) de couteaux, ciseaux, miroirs et autres marchandises que vous n’en avez jamais vu par deçà8, un tel seul achètera tout le bois de Brésil dont plusieurs navires s’en retournent chargés de ton pays.
 - Ha, ha, dit mon sauvage, tu me contes merveilles. » 
 Puis ayant bien retenu ce que je lui venais de dire, m’interrogeant plus outre, dit : 
 « Mais cet homme tant riche dont tu me parles, ne meurt-il point ? » 
 - Si fait, si fait, lui dis-je, aussi bien que les autres. » Sur quoi, comme ils sont aussi grands discoureurs, et poursuivent fort bien un propos jusqu’au bout, il me demanda derechef :  - « Et quand donc il est mort, à qui est tout le bien qu’il laisse ? ». « - A ses enfants, s’il en a, et à défaut d’iceux9 à ses frères, sœurs et plus prochains    parents. » « - Vraiment, dit alors mon vieillard (lequel comme vous jugerez n’était nullement lourdaud), à cette heure connais-je10 que vous autres Mairs, c'est-à-dire Français, êtes de grand fols : car vous faut-il tant travailler à passer la mer, sur laquelle (comme vous nous dites étant arrivés par-deçà) vous endurez tant de maux, pour amasser des richesses ou à vos enfants ou à ceux qui survivent après vous ? La terre qui les a nourris n’est-elle pas aussi suffisante pour les nourrir ? Nous avons (ajouta-t-il), des parents et des enfants, lesquels, comme tu vois, nous aimons et chérissons ; mais parce que nous nous assurons qu’après notre mort la terre qui a nous a nourris les nourrira, sans nous en soucier plus avant, nous nous reposons sur cela. » 
Voilà sommairement et au vrai le discours que j’ai ouï de la propre bouche d’un pauvre sauvage américain.

1- Quérir : aller chercher. 
2- Ni même : ni surtout. 
3- Ains : mais. 
4- Voire : soit. 
5- En lui faisant trouver bon : pour le persuader.
6- Frises : étoffes de laine. 
7- M’accommodant : essayant. 
8-           Par deçà : chez les Tupinambas, au Brésil.
9- A défaut d’iceux : s’il n’a pas d’enfants.
10- Connais-je : je me rends compte.


TEXTE B : Michel de Montaigne, Essais, Livre III, chapitre VI « Des coches », 1588.
 [Dans ce passage de ses Essais, Montaigne se fonde sur les témoignages qu'il a lus pour critiquer le comportement des conquérants européens dans le Nouveau Monde.]

            La plupart de leurs réponses et des négociations faites avec eux1 montrent que [ces hommes] ne nous étaient nullement inférieurs en clarté d'esprit naturelle et en justesse [d'esprit]. La merveilleuse magnificence des villes de Cusco2 et de Mexico et, parmi beaucoup d'autres choses semblables, le jardin de ce roi, où tous les arbres, les fruits et toutes les herbes, selon l'ordre et la grandeur qu'ils ont dans un jardin [normal], étaient excellemment façonnés en or, comme, dans son cabinet3, tous les animaux qui naissaient dans son État et dans ses mers, et la beauté de leurs ouvrages en joaillerie, en plume, en coton, dans la peinture, montrent qu'ils ne nous étaient pas non plus inférieurs en habileté. Mais en ce qui concerne la dévotion, l'observance des lois, la bonté, la libéralité4, la franchise, il a été très utile pour nous de ne pas en avoir autant qu'eux. Ils ont été perdus par cet avantage et se sont vendus et trahis eux-mêmes. Quant à la hardiesse et au courage, quant à la fermeté, la résistance, la résolution contre les douleurs et la faim et la mort, je ne craindrais pas d'opposer les exemples que je trouverais parmi eux aux plus fameux exemples anciens que nous ayons dans les recueils de souvenirs de notre monde de ce côté-ci [de l'Océan]. Car, que ceux qui les ont subjugués suppriment les ruses et les tours d'adresse dont ils se sont servis pour les tromper, et l'effroi bien justifié qu'apportait à ces peuples-là le fait de voir arriver aussi inopinément des gens barbus, différents d'eux par le langage, la religion, par l'aspect extérieur et le comportement, venant d'un endroit du monde où ils n'avaient jamais imaginé qu'il y eût des habitants, quels qu'ils fussent, [gens] montés sur de grands monstres inconnus, contre eux qui non seulement n'avaient jamais vu de cheval mais même bête quelconque dressée à porter et à avoir sur son dos un homme ou une autre charge, munis d'une peau luisante et dure5 et d'une arme [offensive] tranchante et resplendissante, contre eux qui, contre la lueur qui les émerveillait d'un miroir ou d'un couteau, échangeaient facilement une grande richesse en or et en perles, et qui n'avaient ni science ni matière grâce auxquelles ils pussent, même à loisir, percer notre acier ; ajoutez à cela les foudres et les tonnerres de nos pièces [d'artillerie] et de nos arquebuses, capables de troubler César lui-même, si on l'avait surpris avec la même inexpérience de ces armes, et [qui étaient employées] à ce moment contre des peuples nus, sauf aux endroits où s'était faite l'invention de quelque tissu de coton, sans autres armes, tout au plus, que des arcs, des pierres, des bâtons et des boucliers de bois ; des peuples surpris, sous une apparence d'amitié et de bonne foi, par la curiosité de voir des choses étrangères et inconnues : mettez en compte, dis-je, chez les conquérants cette inégalité, vous leur ôtez toute la cause de tant de victoires.

1- Il s'agit des peuples indiens d'Amérique du Sud victimes des conquérants européens. 
2- Cusco, alors capitale du Pérou. 3- Cabinet : bureau. 
4- Libéralité : générosité. 
5- Peau luisante et    dure : il s'agit de l'armure.


TEXTE C : Claude Lévi-Strauss, Tristes Tropiques, 1955.
 [Lors d’une expédition au Brésil, en 1938, l’ethnologue Claude Lévi-Strauss a partagé la vie quotidienne d’un peuple indien, les Nambikwara.]

            Pour moi, qui les ai connus à une époque où les maladies introduites par l’homme blanc les avaient déjà décimés, mais où – depuis des tentatives toujours humaines de Rondon1 – nul n’avait entrepris de les soumettre, je voudrais oublier cette description navrante2 et ne rien conserver dans la mémoire, que ce tableau repris de mes carnets de notes où je le griffonnai une nuit à la lueur de ma lampe de poche : « Dans la savane obscure, les feux de campement brillent. Autour du foyer, seule protection contre le froid qui descend, derrière le frêle paravent de palmes et de branchages hâtivement planté dans le sol du côté d’où on redoute le vent ou la  pluie ; auprès des hottes emplies des pauvres objets qui constituent toute une richesse terrestre ; couchés à même la terre qui s’étend alentour, hantée par d’autres bandes également hostiles et craintives, les époux, étroitement enlacés, se perçoivent comme étant l’un pour l’autre le soutien, le réconfort, l’unique secours contre les difficultés quotidiennes et la mélancolie rêveuse qui, de temps à autre, envahit l’âme nambikwara. Le visiteur qui, pour la première fois, campe dans la brousse avec les Indiens, se sent pris d’angoisse et de pitié devant le spectacle de cette humanité si totalement démunie ; écrasée, semble-t-il, contre le sol d’une terre hostile par quelque implacable cataclysme ; nue, grelottante auprès des feux vacillants. Il circule à tâtons parmi les broussailles, évitant de heurter une main, un bras, un torse, dont on devine les chauds reflets à la lueur des feux. Mais cette misère est animée de chuchotements et de rires. Les couples s’étreignent comme dans la nostalgie d’une unité perdue ; les caresses ne s’interrompent pas au passage de l’étranger. On devine chez tous une immense gentillesse, une profonde insouciance, une naïve et charmante satisfaction animale, et, rassemblant ces sentiments divers, quelque chose comme l’expression la plus émouvante et la plus véridique de la tendresse humaine. »

1- Rondon (1865-1958), explorateur brésilien qui tenta d’adapter les Indiens à la vie moderne tout en cherchant à préserver leurs mœurs et coutumes. 
2- Lévi-Strauss vient de lire un compte-rendu ethnologique indiquant que la situation de la tribu dont il avait partagé la vie quinze ans auparavant s’est extrêmement dégradée.

I- Après avoir lu tous les textes du corpus, vous répondrez à la question suivante (4 points) :
  Quelles qualités des peuples du Nouveau Monde les textes proposés mettent-ils en relief ?

II. Vous traiterez ensuite, au choix, l'un des sujets suivants (16 points) :
       Commentaire
 : Vous ferez le commentaire du premier texte de Jean de Léry (texte A).
       Dissertation : 
Dans le premier livre des Essais, Michel de Montaigne explique que, pour se former, il faut «frotter et limer notre cervelle contre celle d’autrui ».
En quoi peut-on dire que l’humanisme, à la Renaissance, se caractérise par une ouverture à l’autre et une interrogation sur l’autre ? 
Vous répondrez à cette question en vous appuyant sur les textes du corpus et sur vos connaissances et lectures personnelles.
       Invention : 
Quelques années plus tard, l’un des Indiens Tupinambas qui avait reçu Jean de Léry (texte A) raconte à son peuple, lors d’une cérémonie publique, l’arrivée et le séjour de cet Européen dans leur village du Brésil.



COMMENTAIRE, Jean de Léry, Histoire d’un voyage fait en la terre du Brésil, chapitre XIII, 1578.

Problématique : En quoi Léry propose-t-il un dialogue qui révèle ses préoccupations humanistes ?

I) Un dialogue argumentatif
A) Une rencontre, un dialogue
- « tupinambas », « arabotan », « mairs », « peros » : Champ lexical de l’exotisme et du voyage qui fait couleur locale et transporte le lecteur dans un monde inconnu de lui = préparation de l’état de l’esprit du lecteur qui doit accepter « l’altérité » et accepter un autre point de vue que le sien. L’exotisme le prépare à la différence.
- Toutes les marques énonciatives et typographiques du discours direct sont présentes : guillemets, verbes de parole (incise), deux points, tirets, interrogations, embrayeurs, présent dénonciation = réflexion dynamique et vivante, comme si le lecteur y assistait.
- « Il y eut une fois un vieillard d’entre eux qui sur cela me fit telle demande » : Présentation des circonstances du dialogue qui rappelle le « il était une fois » des contes, ce ne sera pourtant pas un récit, mais un dialogue, pour preuve la façon dont le jeu des questions du vieil indien et des réponses du narrateur fait avancer la discussion = rôle actif du vieil indien.

B) Un narrateur persuasif et convaincant
- « en lui faisant trouver bon » = Vocabulaire axiologique + gérondif qui marque la simultanéité. Le voyageur veut persuader son interlocuteur du bien-fondé de son argumentation.
- « m’accommodant toujours à lui parler de choses qui lui étaient connues » : Le gérondif marque encore la simultanéité et la volonté du narrateur de se mettre au niveau de son interlocuteur. L’utilisation du vocabulaire simple et courant (parler + choses) met en valeur sa préoccupation première : se faire comprendre, veiller à ne pas utiliser des mots incompréhensibles pour être sûr d’être entendu = art de la conviction en se mettant au niveau de son interlocuteur et en veillant à être compris. En témoin fidèle qui reconnaît aussi que sa relation est une transcription, il se comporte en scientifique, en précurseur des ethnologues.

C) Le vieux Tupinamba
- L’indien possède les qualités et les défauts de son peuple. Il est d’abord « ébahi ». L’adjectif au sens fort rend compte d’un sentiment d’incompréhension qui va susciter la curiosité et enclencher le dialogue. Finalement, c’est l’étonnement du vieil indien qui catalyse la conversation.
- « m’interrogeant plus outre » : Le jeu des adverbes mettent en valeur la curiosité de l’indien et sa soif de comprendre.
 - C’est « un vieillard » ce qui connote a priori la sagesse. Mais quelques petits indices axiologiques viennent nuancer ce        propos : « grands discoureurs » a une portée ironique et peut signifier que le vieil homme est un bavard impénitent. Cependant son insistance n’est pas logorrhée car il « poursui[t] fort bien [son] propos jusqu’au bout ». Le propos axiologique et épidictique met en valeur la qualité de l’éloquence du vieil homme et ses facultés argumentatives. Il fait même preuve de beaucoup d’esprit ce que le narrateur lui reconnaît par la litote modalisatrice « lequel comme vous jugerez n’était nullement lourdaud ». Tous ces procédés rendent compte d’un dialogue intéressant car les deux interlocuteurs sont à l’écoute de l’autre et soucieux de se faire comprendre.



II) Un réquisitoire contre l’exploitation et la possession des biens terrestres
A) L’accord primaire avec la nature
- « veni[r] de si loin pour quérir du bois pour [se] chauffer ». L’adverbe d’intensité « si » s’oppose au complément circonstanciel de but « pour venir » et marque l’incompréhension du vieil indien. Le Tupinamba n’accorde pas d’autre valeur qu’utilitaire à l’arbre. Ce bois sert principalement au chauffage. Il est utilisé en outre pour obtenir cette teinture rouge qui a donné son nom au Brésil. L’indien comprend donc mal la valeur marchande que les commerçants attribuent à ce bois précieux, il ne peut admettre la spéculation sur cette matière première.
- Il la dénonce au moyen de plusieurs arguments : les dangers encourus n’en valent pas la peine. Le gain résultant n’est pas sûr. Les étrangers ne font pas confiance à la Nature. Le Tupinamba professe une sagesse naturelle pleine de bon sens et de mesure.
- Pour lui donc les Français sont de « grand fols », des êtres déraisonnables, et l’adjectif dépréciatif met bien en valeur le jugement réprobateur et l’incompréhension du personnage.

B) L’avidité des étrangers
- « tel marchand en notre pays qui a plus de frises et de draps rouges, voire même […] de couteaux, ciseaux, miroirs et autres marchandises que vous n’en avez jamais vu ». Le rythme accumulatif mis en valeur par la juxtaposition révèle l’avidité des Européens qui ont une soif de possession qui va bien au-delà de leurs besoins.
- « un tel seul achètera tout le bois » : Le jeu des antithèses entre les adjectifs indéfinis « seul » et « tout » met en valeur le système social et économique inégalitaire et individualiste des Européens.
- « cet homme tant riche » ; « tout le bien qu’il laisse » : les hyperboles (adverbe « tant » et le déterminant indéfini « tout ») insistent sur la richesse de l’Européen et s’opposent à la question du vieillard « ne meurt-il point ? ». En creux, le vieil homme insinue l’absurdité d’un tel comportement face à l’inuctabilité de la mort. A quoi bon accumuler tant de richesses alors que la nature pourvoit à tout et que la mort est certaine ?
- Mais surtout, c’est la notion d’héritage et de droit qui est inconnue des sauvages, et qui est (selon Rousseau que ce texte préfigure) à l’origine des inégalités entre les hommes : « À ses enfants, s’il en a, et à défaut d’iceux à ses frères, sœurs et plus prochains parents » : L’accumulation dénote la dispersion de l’héritage et connote le non sens d’un tel comportement qui pousse chaque homme à thésauriser, mais au prix de grandes souffrances : « tant travaillez », sens étymologique de la torture (du latin tripalium, instrument de torture à trois poutres) sens inconnu des Tupis.
- « Arabotan » = bois du Brésil : le nom du bois de braise (rouge) devient celui donné au pays par les Européens (on retrouve cela au Cameroun par exemple). Cette antonomase souligne l’obsession des richesses matérielles des Européens.

C) L’éloge du sauvage
- Opposition entre « quérir du bois pour vous chauffer » et « lequel nous ne brûlions pas comme il pensait » : dévoiement de la nature, les sauvages demeurent proches de la nature et l’utilisent de façon raisonnable, alors que l’isotopie de la profusion et de la richesse connote un comportement gaspilleur de la part des Européens.
- « La terre qui vous a nourris n’est-elle pas aussi suffisante pour les nourrir ? » Interrogation cruciale qui révèle le véritable enjeu du dialogue et qui rend compte de l’opposition entre un temps cyclique et « naturel », qui s’oppose au temps linéaire des Européens (Dû au progrès avec ses corollaires, guerres, conquêtes).
- Pas de « je » chez le sauvage : « nous avons […] des parents et des enfants, lesquels, comme tu vois, nous aimons et chérissons ». Le rythme binaire, qui souligne le naturel de cette affection distributive, s’applique collectivement, et non d’un parent à son enfant = parenté collective.
- Relevé significatif des déterminants, adjectifs possessifs ou articles, qui montrent le parti pris de Léry pour les sauvages : nos tupis / mon sauvage / mon vieillard « un pauvre sauvage américain » : la leçon est terminée, il donne « son » sauvage comme un indéfini, modèle de son peuple. « les Français » ; « les nôtres » ; « grands fols » = L’auteur oppose les Français aux sauvages en signifiant clairement sa désapprobation pour les premiers. Si le narrateur ne prend jamais explicitement parti dans ce dialogue, le jeu des modalisateurs, les questions du vieillard et l’attitude du Français dénotent un jugement négatif et un point de vue partial. Même s’il semble relater sa discussion d’avec le vieillard de façon factuelle, le lecteur sent sa préférence pour le point de vue de l’Indien.
- « Mairs » = Français : jeu de mots avec « mer » à la ligne suivante, ce qui s’oppose à la parenté étymologique de « sauvage » avec la « selva » latine, la forêt. Proximité avec la nature du            « sauvage » maîtrise d’une nature extérieure du Français



III. Un point de vue humaniste
A) Maître et élève
- Progression du dialogue : Au début, la demande du « sauvage » le place dans une relation de dépendance à l’égard de celui qu’il a sollicité. Le narrateur répond comme un professeur qui prend soin de fournir des éléments compréhensibles, des explications complètes et détaillées. Mais à partir du moment où il se rend compte que son interlocuteur a assimilé rapidement la leçon, qu’il      a « bien retenu ce qu’[il] venai[t] de dire », c’est à son tour de subir l’ascendant du vieillard tout auréolé de sa sagesse. Léry devient son disciple attentif et muet.
- « tu me contes merveilles » : Le substantif hyperboliques rend compte de l’incrédulité de l’Indien, le sauvage n’est pas dupe et conserve, jusqu’au bout, sa faculté de penser par lui-même.
- Vivacité de la réplique « Voire, mais vous en faut-il tant ? », stichomythie, qui s’oppose aux phrases alambiquées, pleines d’incises, du narrateur. Les incises (« en lui faisant trouver bon ») jouent le rôle de didascalies et soulignent l’absence de naturel de l’argumentation du Français.
- Analyse des périodes finales du sauvage, qui maîtrise les grandes comme les courtes phrases + Utilisation du rythme binaire (« des parents et des enfants » / « nous aimons et chérissons ») et ternaire (« après notre mort la terre qui nous a nourris les nourrira, sans nous en soucier plus avant, nous nous reposons sur cela. ») = Le vieillard prend l’ascendant et délivre des vérités sages et emplies de bon sens.

B) L’ouverture d’esprit
- Au cours de l’entretien, nous nous rendons compte que les personnes manifestent une grande ouverture d’esprit. Chacune s’efforce de comprendre l’autre, la laisse s’exprimer complètement. Léry respecte les « sauvages », il les dénomme initialement par une affectueuse condescendance « nos Tupinambas », « mon vieillard » = valeur hypocoristique qui marque le respect et l’écoute.
- « Il me répliqua soudain + Puis ayant bien retenu ce que je lui venais de dire, m’interrogeant plus outre, dit + Sur quoi, comme ils sont aussi grands discoureurs, et poursuivent fort bien un propos jusqu’au bout, il me demanda derechef » = Verbes de parole qui marquent une progression et un véritable échange. Le vieil indien réfléchit à ce que le voyageur lui dit et pousse plus loin la discussion en demandant d’autres explications = pensée en acte, le lecteur réfléchit en même temps que lui = dialogue maïeutique (La maïeutique, par analogie avec le personnage de la mythologie grecque Maïa, qui veillait aux accouchements, est une technique qui consiste à bien interroger une personne pour lui faire exprimer (accoucher) des connaissances. La maïeutique consiste à faire accoucher les esprits de leurs connaissances. Elle est destinée à faire exprimer un savoir caché en soi. Son invention remonte au ive siècle av. J.-C. et est attribuée au philosophe Socrate, en faisant référence au Théétète de Platon. Socrate employait l'ironie (ironie socratique) pour faire comprendre aux interlocuteurs que ce qu'ils croyaient savoir n'était en fait que croyance.)



C) L’usage universel de la raison
- Cependant les marques les plus significatives de l’esprit humaniste résident dans la reconnaissance d’un principe rationnel chez tous les hommes, ce que René Descartes exprimera un siècle plus tard dans le Discours de la méthode : « Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée […] La puissance de bien juger, et distinguer le vrai d’avec le faux, qui est proprement ce qu’on nomme le bon sens, ou la raison, est naturellement égale en tous les hommes. » Léry, quant à lui, par son mutisme et son éloge final, reconnaît implicitement sa défaite devant la radicalité naïve du       « pauvre sauvage ».
- La sagesse de l’indigène ressemble à la morale naturelle et aux préceptes évangéliques. L’étudiant en théologie protestant a dû être sensible à ces confluences d’autant plus que le courant évangéliste avait préparé le terrain dans la vieille Europe judéo-chrétienne en professant le sens littéral de la Bible. Certaines formulations se rejoignent étrangement. « Mais cet homme tant riche dont tu me parles, ne meurt-il point ? » avec le « fol » qui suit ne rappellent-ils pas Luc 12, 20 : « Mais Dieu lui dit : Insensé ! cette nuit même ton âme te sera redemandée ; et ce que tu as préparé, pour qui cela sera-t-il ? ». Plus loin « La terre qui vous a nourris n’est-elle pas aussi suffisante pour les nourrir ? » ne serait-elle pas une version païenne de Matthieu 6, 26 : « Regardez les oiseaux du ciel : ils ne sèment ni ne moissonnent, et ils n’amassent rien dans des greniers ; et votre Père céleste les nourrit. Ne valez-vous pas beaucoup plus       qu’eux ? »
- S’agit-il de simples coïncidences ou de la reformulation « chrétienne » d’une sagesse païenne ? Il est probable que l’étudiant a retrouvé chez ces Amérindiens des « hommes de bonne volonté », qu’il a reconnu en eux des frères bien disposés qui savent « aim[er] et chéri[r] ». Le vocabulaire mélioratif dénote le triomphe de l’optimisme devant l’unité de la condition humaine, devant ces « sauvages » qui connaissent le bonheur paisible d’une vie selon la Nature.

Nathalie LECLERCQ


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