dimanche 25 mai 2014

DU BELLAY, LES REGRETS, HEUREUX QUI COMME ULYSSE, COMMENTAIRE

DU BELLAY « Heureux qui comme Ulysse »




DU BELLAY (1522-1560), Les Regrets, « Heureux qui comme Ulysse »

Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,
Ou comme cestuy-là qui conquit la toison,
Et puis est retourné, plein d'usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son âge !

Quand reverrai-je, hélas, de mon petit village
Fumer la cheminée, et en quelle saison
Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,
Qui m'est une province, et beaucoup davantage ?

Plus me plaît le séjour qu'ont bâti mes aïeux,
Que des palais Romains le front audacieux,
Plus que le marbre dur me plaît l'ardoise fine :

Plus mon Loir gaulois, que le Tibre latin,
Plus mon petit Liré, que le mont Palatin,
Et plus que l'air marin la doulceur angevine.


COMMENTAIRE

Problématique : Comment, à travers l’expression de ses regrets, Du Bellay donne sa propre vision de l’homme et du monde ?



I) Un éloge paradoxal, ou comment la simplicité l’emporte sur la grandeur
            A) Un tableau champêtre
- Vocabulaire prosaïque = vision du quotidien
- Description hypocoristique (Attitude affectueuse) + hypallage (Pauvre maison) = intimité
            B) Qui s’oppose à la description d’une Rome majestueuse
- Champ lexical du luxe = description méliorative et hyperbolique = amplification de la beauté et de la richesse de Rome.
- Rome (Allégorie) + front audacieux (Personnification et diérèse) = Reine de l’univers, position géographique et économique de Rome dans le monde au XVIe siècle.
            C) D’où le village sort paradoxalement magnifié
- Hypotypose = vision picturale, recherche de pittoresque (Dont la beauté est frappante)
- « Séjour… » = périphrase = amplification et valorisation du lieu
- Ardoise fine VS Marbre dur et autres jeux d’oppositions axiologiques pour mieux mettre en valeur sa préférence. Tout le sonnet est construit sur cette opposition, voir le rôle de la volta et de la chute.



II) Pour mieux se dire
            A) Registre lyrique
- « je » et ses avatars = expression du « moi »
- Sentiments enthousiastes = euphorie (« Heureux ») : Cri du cœur, valeur de l’exclamation implicite
- Sentiments dysphoriques : analyser la thématique des regrets.
            B) Reconstruction mythologique du « moi »
- Ulysse : L’Odyssée d’Homère raconte comment Ulysse, après la guerre de Troie, est empêché par Neptune de retourner à Ithaque, l’île dont il est le roi et où sa femme Pénélope et son fils Télémaque l’attendent. Il ne retrouvera sa patrie qu’après dix ans d’errance et d’aventures toutes aussi périlleuses les unes que les autres.


- La toison : Dans la mythologie grecque, Jason voit son père dépossédé du trône par son oncle Pélias. Sauvé des vues homicides de Pélias par sa mère qui à sa naissance le fait passer pour mort-né, il est exposé sur le mont Pelion et recueilli par le centaure Chiron qui l'élève. Devenu adulte, il réclame le trône d'Iolcos. Pélias promet de le lui rendre, à condition qu'il rapporte de Colchide la Toison d'or. Après avoir pris la tête de l'expédition des Argonautes, Jason parvient auprès du roi Éétès, gardien de la Toison, qui le soumet à diverses épreuves dont le jeune héros triomphe grâce à l'aide de la fille du roi, Médée, qui s'est éprise de lui. À son retour, Jason découvre que Pélias s'est débarrassé d'Éson. Médée, désormais épouse de Jason, met au point une machination qui pousse les filles de Pélias à tuer leur propre père. Exilé à Corinthe, le couple vit heureux pendant dix ans. Cependant, Jason finit par délaisser sa femme et lui préfère la fille du roi Créon. Médée tue cette dernière, met à mort ses propres enfants et s'enfuit dans un char ailé, présent du Soleil. Jason rentre alors à Iolcos et, avec l'aide de Pélée et des Dioscures, monte sur le trône.
A INTERPRETER : deux figures mythiques symbolisant le voyage, l’aventure et le retour chez soi.


            C) Portée autobiographique du poème
- Dimension autobiographique du recueil et du poème : Du Bellay est né à Liré (Village véridique) en Anjou. Voir toutes les convocations autobiographiques du texte : il est allé à Rome de 1553 à 1557, pour devenir le secrétaire du cardinal Jean du Bellay, cousin de son père et célèbre diplomate. Le poète découvre alors la ville mythique de l'Antiquité, qui n'est plus que ruines, faste et débauche, d’où ses regrets.


III) Et donner sa conception humaniste de l’homme et du monde
            A) Conception éthique et portée didactique
- Vison antithétique (Village/Rome) et dichotomique (Deux parties qui s’opposent et s’éclairent mutuellement) = valeur axiologique : Renversement paradoxal, la fameuse ville est dépréciée, alors que le village est décrit de façon méliorative et euphorique = La critique de Rome (Dur et audacieux) est dysphorique, les qualités sont transformées en défaut.
- L'enseignement à retenir consiste en le fait qu'il vaut mieux favoriser la simplicité, l'intimité du village, qui renvoie symboliquement au vécu du poète, à ses racines, sa famille, le lieu de sa naissance, plutôt que Rome, qui symbolise les voyages, la richesse la connaissance, le luxe, etc... Paradoxalement, Du Bellay défend le connu, ce qui nous définit, notre passé, à l'inconnu, l'avenir, synonyme de déception.


            B) Conception humaniste : l’homme au centre des préoccupations
- Reprendre la comparaison de supériorité (« Plus me plaît ») et insister sur le village à échelle humaine : la perception humaine (Champ lexical du village : séjour/ardoise/Loir/petit Liré/douceur angevine) permet à l’homme de retrouver sa véritable place dans l’univers. L’intimité et la douceur du village renvoient à la petitesse de l’homme, mais aussi à sa générosité, aux valeurs fondamentales humanistes d’amour, de charité, d’entraide. Le village devient l’allégorie de la douceur de vivre et du paradis sur terre.


            C) Conception poétique du monde
- Beau voyage + conquit la toison (Périphrase) = métaphore de l’écriture, car ces expressions renvoient à des figures mythologiques très connues (Voir plus haut). Du Bellay réécrit ces mythes, et se sert de l’intertextualité pour donner sa propre vision de ces récits de voyage, vision toute personnelle et humaniste. Les expressions « Beau voyage » et « conquit la toison » peuvent être analysées comme des métaphores de l’écriture, le poète étant celui qui voyage dans l’écriture, la toison représentant le Beau, l’Idéal esthétique que chaque poète chercher à atteindre dans ses poèmes.
- Retourné vivre entre ses parents = syllepse du mot parents (Prendre un mot dans tous les sens du terme) = ses collègues poètes et le monde humaniste… L’écriture est une aventure, et la France est le pays de la poésie par excellence (Du Bellay a écrit Défense et illustration de la langue française et appartenait au mouvement de la Pléiade)

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