mercredi 2 avril 2014

CAMUS, L'ETRANGER, ECRITURE D'INVENTION, INVENTER UN AUTRE CHAPITRE, LE TRON JEANNE (1 L, 2013)


CHAPITRE II, page 119. L'écrit d'invention est inséré entre le paragraphe finissant par « un sens pour moi... » et celui débutant par « Lorsqu'un jour... ».

Au bout de quelques temps cependant, je me suis fait au rythme du monde carcéral. J'ai vécu dans un cycle régulier et constant comme l'avait été autrefois le bruit des vagues. Seules les visites de mon avocat et ses cravates noires me rappelaient l'existence d'un monde extérieur. Mais il ne m'a pas semblé que cela me dérangeait. Et puis on finissait par s'habituer à tout, c'est ce que maman disait souvent. J'avais entendu dire que l'ennui était un bien grand mal en prison mais je n'ai jamais vraiment compris comment des heures pouvaient être plus lentes que d'autres. Pour moi elles restaient des heures. Petit à petit, j'ai commencé à vivre d'une autre façon. Je peuplais mes journées de souvenirs et de lumière. Je crois même que j'ai été heureux à cette époque.
            Un jour, alors que j’observais la mer à travers une mince lucarne, un gendarme est venu m'avertir que je devrai partager quelques temps ma cellule avec un autre criminel. Durant mon séjour en prison, j’ai eu du mal à me faire à l'idée que j'en étais un moi aussi. Mais bien sûr, je n'ai fait aucune remarque car après tout, j'étais bien un assassin. Le gendarme, sans me donner davantage d'informations, semblait attendre mon accord. Ce qui était idiot car je n'avais pas mon mot à dire dans cette histoire et je le lui ai fait remarquer. Il a répondu que c'était vrai et il est reparti. J'aurais voulu lui dire que, somme toute, cette visite de quelques jours à peine me permettrait d'avoir un peu de compagnie mais il était déjà loin. Je n'ai pas eu à attendre beaucoup avant de rencontrer l'homme en question. Les gendarmes l’ont amené un peu plus tard dans la soirée. J'avais eu le temps d'observer le soleil suivre sa course dans le ciel assombri. L’homme était d'un âge moyen, quoi que sans doute plus âgé que moi. Il avait la peau brune et des rides légères autours des yeux. Je l'ai remarqué très vite, si bien que je pus l'observer en détails une fois qu'il a été installé. J'aurais voulu lui serrer la main mais c'était apparemment un geste qu'on ne pratiquait pas entre criminels. Je me suis retenu. Comme je ne savais pas trop comment me comporter, j'ai préféré faire ce qui était dans mes habitudes et j'ai regardé la mer. Au bout de quelques minutes, j'ai détourné mon regard car le soleil couchant me brûlait les yeux. J'ai voulu m'allonger un instant car j'étais un peu étourdi mais j'ai senti le poids d'un regard pesé sur moi. C'était une impression que je n'avais pas ressenti depuis longtemps puisque les juges et les gendarmes n'avaient pas pour habitude de me regarder de cette façon. J'étais un assassin. Il fallait me considérer comme tel. Je me suis retourné vers l'autre prisonnier et j'ai croisé ses deux yeux noirs. Il m'a semblé que j'ai été décontenancé par ce regard mais je ne sais pas trop car c'est un sentiment que j'avais du mal à comprendre. J'ai fini par baisser les yeux sans me préoccuper de lui. Quand la nuit a commencé à tomber, je me suis senti mieux. J'ai alors remarqué que l'homme n'avait pas bougé depuis son arrivée. Il était resté droit, assis sur une paillasse. Il me fixait toujours de ses grands yeux. Je me suis aussi rendu compte que sa bouche était demeurée close ce qui était rare pour un détenu. La solitude les rendait bavards quand ils avaient de la compagnie. Pourtant, l'homme ne semblait pas vouloir engager une conversation et c'était  mieux ainsi. Après le départ de maman, j'avais apprécié la solitude du crépuscule. J'ai pensé que c'était sans doute pour cette raison que je n'avais jamais éprouvé le besoin d'avoir des amis. Ce soir là je n’ai eu aucun mal à m'endormir. Les punaises ont arpenté mon corps toute la nuit et au petit matin, le prisonnier était toujours sur sa paillasse. Je me suis souvenu qu'à l'époque où Marie voulait m'épouser, j'avais pensé que j'aurais préféré vivre seul mais que cela n'avait pas vraiment d'importance. La solitude ne m'avait jamais paru être un problème. Le prisonnier est resté ainsi toute la matinée et j'ai pu regarder la mer par la petite lucarne. Le vent ne soufflait plus et j'ai imaginé la chaleur étouffante au dehors. Dans la journée, j'ai observé le ciel se confondre à la mer. J'ai eu chaud et je me suis assis. L'homme s'est alors mis à bouger, il s'est approché de la fenêtre et j'ai pensé qu'il observait le ciel comme je l'avais fait. Une fois de plus, il a conservé une immobilité étonnante. Il m'a semblé que ses yeux étaient plus doux au contact du ciel et j'ai eu envie d'aller l'observer aussi. J'ai fini par m'endormir. Quand je me suis réveillé, le prisonnier avait regagné sa place. Il m'a regardé une fois de plus. Son regard était profond et je me suis dit qu'il faisait un bon criminel. Je crois qu'il m'a souri. Je ne sais plus vraiment. Pour la première fois peut-être depuis mon arrivée en prison, j'ai pensé que la vie était aussi ici. La lumière avait faibli dans la cellule. J'ai eu l'impression que le calme avait saisi l'ensemble des choses. C'était un autre soir de prison.


            Nous sommes restés ainsi quelques jours, dans une cohabitation muette. J'étais libre de faire ce que je faisais habituellement et j'ai pensé que c'était là la plus grande des libertés. Celle de ne pas être dépendant des autres. J'ai fini par m'habituer entièrement à sa présence. Un gendarme est passé, il a jeté un regard dans la cellule. J'ai pensé qu'il venait vérifier notre affaire. Il a eu l'air satisfait. Le silence était agréable et j'ai éprouvé un certain contentement. L'autre homme dormait, je me suis rendu compte que je ne connaissais pas même son nom.
            Peu de temps après, je suis rentré d'un entretien avec mon avocat et le prisonnier avait disparu. La cellule était de nouveau vide quoi qu'il restait une deuxième gamelle de fer. L'air était lourd, j'avais chaud. J'ai regardé le soleil par la lucarne. J'ai pensé que le détenu avait du être emmené par les gendarmes. Plus tard, un gardien m'a appris qu'il était muet et qu'on l'avait retrouvé près du corps mutilé de sa femme, un couteau à la main. Selon lui le procès serait vite réglé et d'ailleurs il avait été transféré à Oran pour cette raison. Il disait que ce n'était pas une histoire gaie mais que dans une prison c'était toujours ainsi. Il m'a demandé ce que j'en pensais. J'ai répondu que je n'avais pas d'avis sur le sujet, après tout j'étais moi aussi un assassin. Il a ajouté que mon histoire non plus ne devait pas être gaie d'ailleurs mais j'ai pensé que ce n'était pas vrai et je n'ai rien dit. Comme il semblait attendre une réponse, j'ai déclaré que le soleil jouait parfois des tours et il s'est mis à rire. Je ne l'ai plus revu, un autre l'a remplacé.


            C'est à ce moment que j'ai vu le juge pour la dernière fois, il m'a fait venir un après-midi alors que la chaleur était étouffante. Il a longtemps parlé mais j'avais perdu l'habitude de l'écouter et je crois qu'il l'a compris. J'éprouvais déjà un certain ennui et je ne pensais déjà plus qu'à regagner la tiédeur de ma cellule. Il m'a simplement appris que mon affaire était inscrite aux dernières sessions de la cour d'assise. Il avait l'air fatigué mais après tout je l'étais aussi et j'ai eu envie de partir. Il m'a encore parlé de Dieu et j'ai senti combien ces propos m'ennuyaient. Comme je ne voyais pas l'intérêt de tout ces longs discours, j'ai préféré restait muet. Le juge me regardait d'un air las et une fois de plus, j'ai senti qu'il ne me comprenait pas. J'avais de plus en plus chaud et la tête me tournait. Il a fini par abandonner et m'a salué en m'expliquant que nous nous reverrions en juin et qu'il réglerait les derniers détails avec mon avocat. Il n'avait plus besoin de moi. J'ai eu l'impression qu'on m'écartait de l'affaire comme si elle ne me concernait qu'à moitié. Au moment de repartir, j'ai failli le remercier mais je me suis dit que c'était ridicule. Un gendarme m'a raccompagné et j'ai dormi tout le reste de l'après-midi. Lorsque je me suis réveillé, il faisait nuit noire. J'ai pensé à mon ancien compagnon de cellule et je me suis rendu compte que j'aurais pu vivre avec lui toute une vie ici. J'ai compris que j'avais  été ennuyé par la voix des hommes mais jamais par leur présence. 

LE TRON Jeanne




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