mercredi 2 avril 2014

CAMUS, L'ETRANGER, ECRITURE D'INVENTION, INVENTER UN AUTRE CHAPITRE, VIGIER MANON (1L, 2013)


Après le chapitre VI, après que Meursault a tué l’homme.

            Mes doigts ont desserré leur emprise sur le revolver et il est tombé sur le sable brûlant. Il m’a alors semblé que tout basculait autour de moi et que le sol lui-même s’ouvrait comme un gouffre béant. Je me suis senti défaillir, mais je n’ai pas pu esquisser de mouvement. La lumière m’aveuglait. Elle recouvrait mes yeux d’un voile blanc. Je ne sentais plus que la chaleur accablante du soleil sur ma peau et mon cœur qui battait à tout rompre dans ma poitrine. La sueur ruisselait sur mon visage. C’était toujours le même soleil, c’était toujours la même lumière sur le même sable. La journée n’était pas plus avancée qu’au moment où tout avait basculé. Même le bruit des vagues était toujours aussi paresseux, toujours aussi  étale qu’auparavant. Rien n’avait changé, si ce n’était que l’Arabe gisait à présent sur le sol. Il n’avait plus sa longue lame étincelante au creux de la main. Il n’était plus là, son image dansant devant mes yeux, sous cette lumière aveuglante. Je me suis pris la tête entre  les mains. Je sentais mon front enfler sous ce soleil de plomb. Mes mâchoires se crispaient à chaque fois qu’un souffle chaud venait balayer mon visage. Je suis resté longtemps sans bouger.


            Le soleil n’était encore pas couché quand j’ai entendu des voix. Elles résonnaient en échos indistincts. Je devinais que c’était Masson, Raymond et Marie. Je suis tout juste parvenu à démêler mon nom de ce vacarme incessant. Je n’ai pas répondu. Je ne sais pas combien de temps je suis resté là. Peut-être une heure, peut-être deux heures ou bien même plus. Le soleil dardait déjà sur les terres ses ultimes rayons et nimbait le monde de couleurs chatoyantes. J’aimais ce spectacle. Je me suis dit que rien n’avait changé, qu’aujourd’hui était un jour comme tous les autres. Après, je ne sais plus. Je crois que je me suis endormi. Des cris d’effroi m’ont sorti de ma torpeur. A ce moment, une main vigoureuse s’est posée sur mon bras et je me suis senti tiré en arrière. Les cris, eux, ne cessaient pas. Ils m’étourdissaient et m’emplissaient la tête. J’ai eu l’impression qu’ils ne s’interrompraient jamais. Masson s’est penché au-dessus de moi et m’a regardé, effaré. Il m’a alors parlé de l’Arabe. Mais je ne l’écoutais pas. Je lui ai juste répondu : « Ce n’est pas de ma faute. » Il n’a pas eu l’air de comprendre. Je restais étourdi par les cris stridents. C’était une voix de femme, mais pas celle de Marie. C’était Mme Masson. J’ai jeté un laconique coup d’œil vers elle. Je l’ai vu qui me regardait, horrifiée. Elle se tenait le visage entre les deux mains. J’ai voulu lui répéter que ce n’était pas de ma faute, mais je me suis senti empreint d’une apathie effrénée. Je n’ai rien dit.  
            Mon regard a fixé sur l’horizon. On était le soir, à présent. La nuit recouvrait le monde de son litham d’ébène. Les étoiles parsemaient la voûte céleste. La brise légère soufflait sans discontinuer sur mon visage. Je me suis remémoré les soirées passées avec Marie au balcon, à regarder la ville animée. Masson continuait de me parler précipitamment, mais le vent semblait charrier ses paroles. Je lui ai seulement dit de me lâcher le bras, qu’il me faisait mal à force. Il n’a pas réagi. Je lui ai répété une autre fois. Il a fini par desserrer son étreinte et m’a adressé une moue décontenancée. Il s’est éloigné à grands pas en maugréant des paroles inaudibles que je n’ai pas pu saisir. Je l’ai vu prendre sa femme par le bras. Ils ont marché. Je les ai suivis du regard jusqu’à ce qu’ils ne soient plus que des silhouettes informes à l’horizon.


            Il ne restait plus que Marie et Raymond. Peu m’importait. Je me sentais bien, seul. Les vagues refluaient nonchalamment et venaient lécher le sable. Je me suis couché et j’ai fermé les yeux. Je suis resté quelques minutes jusqu’à ce que Marie me rejoigne. Elle s’est contentée de s’assoir à mes côtés et de faire glisser le sable fin entre ses doigts. Elle semblait anxieuse. J’aurais voulu qu’elle rie, mais elle ne l’a pas fait. Son rire me réchauffait habituellement le cœur. Je lui ai alors demandé où était Raymond. Elle m’a informé  qu’il était retourné chez les Masson. Je suis resté silencieux, surtout parce que je n’avais rien à dire. J’ai pris la main de Marie et nous sommes restés longtemps à regarder le ciel nocturne. La nuit m’a paru courte. Déjà, le soleil au loin faisait son apparition et illuminait la plage.

            Je me suis levé en même temps que Marie. Mon regard s’est immédiatement posé sur le corps de l’Arabe qui gisait encore sur le sable, près de la source. Je me suis dit que les charognards et la vermine s’en chargeraient bien. Il semblait déjà que quelques mouches se soient amassées dessus et que quelques vers aient commencé à consommer cette chair en décomposition. J’ai regardé au loin et j’ai vu deux silhouettes. Elles se rapprochaient. Marie regardait dans leur direction. « Ce sont les gendarmes » a-t-elle dit. Elle a eu l’air triste. Je n’ai pas bougé, je me suis contenté d’attendre. Ils sont arrivés. Je n’ai pas compris tout ce qu’on me disait. J’ai juste retenu qu’on allait m’emmener loin de cette plage. On me reprochait d’avoir tué un homme. J’aurais voulu dire, presque avec douceur, que je ne n’avais jamais pu regretter un acte et que je ne regrettais pas beaucoup celui-là. J’étais toujours pris par les évènements qui se succédaient. Mais je n’ai rien dit. Je me suis livré aux mains des gendarmes. Ils m’ont emmené loin de la plage. A ce moment, j’ai vu Masson qui courait vers moi. Il était essoufflé. Il m’a regardé droit dans les yeux et m’a dit : « Ce n’est pas moi qui ai appelé les gendarmes. Tu es un honnête homme. » Je suis passé sans un mot. Je me suis demandé un moment pourquoi il m’avait dit ces mots. Puis j’ai oublié. Je n’ai pas jeté un seul regard en arrière.

VIGIER Manon





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