vendredi 3 janvier 2014

ZOLA, NANA, RESUME et NOTES DIVERSES, CHAPITRE I


- « A neuf heures, la salle du théâtre des Variétés était encore vide. Quelques personnes, au balcon et à l’orchestre, attendaient, perdues parmi les fauteuils de velours grenat, dans le petit jour du lustre à demi-feux. »
- Première phrase du livre : « seuil » selon Genette, et mise en abyme romanesque doublement théâtralisée, puisque le lecteur pénètre dans le roman en pénétrant dans un théâtre. Mais entrée déceptive et proleptique : le théâtre est vide. Pourtant l’adverbe modifiant l’adjectif : « encore » dénote ou une itération, ou une probabilité de changement.



- « Neuf heures » : heure nocturne, heure qui ouvre la nuit, la débauche et la fête. Isotopie de luxure connotée par le velours grenat et le petit jour du lustre : éclairages artificiels et voilés, propices au vice et à la luxure. La métaphore caractérisante des personnes perdues parmi les fauteuils annonce aussi cette isotopie en demi-teinte des âmes perdues, vouées au mal.
                                   - Conclusion sur cet incipit : plongée in medias res, lieu symbolique et propre aux développements naturalistes : les lieux ont une fonction déterminante, ils caractérisent le personnage. Présentation implicite de Nana : Actrice dépravée et vouée à une fin tragique.

- Fonction spéculaire de cet incipit : le lecteur pénètre dans la diégèse, comme les spectateurs dans le théâtre des Variétés. A noter : Le sémantisme du terme « variétés » : objectif naturaliste : roman expérimental : variétés de types sociaux…
- Point de vue omniscient du narrateur : projet naturaliste.
- « Pas un bruit ne venait de la scène… » : Entrée déceptive, sous le signe de la vacuité : effet proleptique. Isotopie du vide se poursuit tout au long du paragraphe + Imparfait itératif : les spectateurs arrivent = mimétisme de l’acte de lecture, le lecteur entre dans la diégèse peu à peu.



- Nous sommes dans un théâtre : élaboration du cadre, fonction descriptive, mais aussi dramatique : lieu de l’action, champ lexical du théâtre, le lecteur est plongé dans l’univers de l’artificialité. Fonction proleptique.

- Ce qui est à noter : le lecteur s’attend à une pièce de théâtre au niveau diégétique, et assiste à une saynète entre deux actants : Zola, dans ce premier chapitre, n’a de cesse de reporter à plus tard l’entrée en scène de Nana, à proprement parler (au niveau dramatique), et donc, au sens figuré : entrée du personnage éponyme dans la diégèse. Effets : suspense, exacerbation de l’attente du lecteur, forte théâtralisation : on serait tenté de dire : « Enfin ! », lorsque Nana paraît. Stratégie d’écriture qui se joue des codes et des attentes (dans tous les sens du terme). Si l’incipit crée des « horizons d’attente » (Jauss), cet incipit en joue, en reportant toujours à plus tard l’entrée en scène de Nana.

Andréa del Lungo, L’Incipit romanesque, et les quatre fonctions de l’incipit :
- Fonction codifiante : codes naturalistes ; fonction matérielle, doublée d’une fonction spéculaire : entrée dans l’univers fictif par la porte théâtrale, mise en abyme et exacerbation de l’artificialité ; fonction dramatique : art du suspens et de l’attente trompée, liée à la fonction séductive de cet incipit : le lecteur désire lire la suite, désire connaître enfin Nana, mais ce sont deux jeunes gens qui s’offrent à lui. Nana se fait vraiment désirer, symbolique du personnage.

- « Deux jeunes gens parurent à l’orchestre. Ils se tinrent debout, regardant » : Les personnages prennent le relais de la description, premiers actants du roman, comme doubles du lecteur qui pénètre également dans cet espace romanesque, mise en abyme, fonction spéculaire. + A travers le personnage de Nana, description des hommes.
- Discours direct : stylisation de l’écriture et théâtralisation. Toujours dans cet incipit : esthétique de la variation, séquentialité descriptive, puis dialogique. Suscite l’intérêt du lecteur et le relance. Les répliques suppléent au rôle du narrateur en plaçant le cadre de l’intrigue dans le milieu bourgeois ou aristocratique d’une soirée théâtrale (voir la description de l’homme en habit et de sa compagne). Le dialogue apparaît d’emblée comme la colonne vertébrale du récit romanesque, permettant la variation des points de vue et exposant les actants, le cadre et les prémices de l’intrigue.
- A noter : « Nous venons trop tôt » : ces personnages jouent à plein le double du lecteur, car c’est bien le sentiment de celui-ci, d’arriver trop tôt dans cet univers romanesque, puisque Nana n’est pas encore là. Humour de l’auteur et effet de mimétisme : tout le monde attend la jeune fille, son entrée va être vécue comme un véritable coup de théâtre, tant elle aura été préparée et doublement mise en scène. Zola soigne ses effets. Même effet : mort retardée, épanadiplose inversée, mais c’est son cadavre que l’on va découvrir.
- Le premier qui parle : inconnu, mais plus âgé que l’autre, se nomme M. Fauchery.
- Et Hector, l’interlocuteur. Il connaît une des actrices de la pièce : Clarisse.
- Répétition du même procédé descriptif qu’au début, mais changement de point de vue : à travers leur regard, le théâtre est toujours aussi vide, isotopie du vide et de l’obscurité : décidément, le lecteur ne « verra » encore rien !
- Mais un nouveau personnage in absentia : Lucy, pour qui Fauchery a pu avoir une place en avant-scène. Il dit qu’Hector a de la chance puisque c’est sa première (donc novice : profil d’une éducation sentimentale ?) « La blonde Vénus (Nana) sera l’évènement de l’année ». Portait in absentia de Nana, de façon biaisée on pressent qu’il s’agit bien d’elle. C’est donc une actrice qui joue la déesse de l’amour, symbolique. Avant même qu’elle ne paraisse, sa principale caractéristique nous est présentée: une séductrice, et qui sait jouer de ses charmes et se faire désirer en se faisant attendre ! Sa réputation la précède et le désir du jeune homme (qui exaspère d’ailleurs Fauchery) ne fait qu’exacerber notre propre désir de la voir enfin.
- Mimétisme du langage et idiolecte de Fauchery, qui rejoint d’ailleurs la notion de sociolecte : Il parle comme un jeune de sa classe parle, tournures orales, répétition symbolique du démonstratif deshumanisant, voire péjoratif « ça » (Nana est d’emblée objectivé, déshumanisée) et des exclamations, qui mettent en valeur son exaspération. Élaboration d’une éthopée : jeune homme sûr de lui, quelque peu imbu, aimant les actrices et les divertissements débauchés.
- Hector semble plus naïf, débutant, découvre Paris et ses divertissements.


- L’exposition se met en place par le biais de la discussion entre des personnages qui se connaissent, se comprennent à demi-mot, dans un lieu très fréquenté. La présence d’un « non-initié », La Faloise qui doit tout apprendre et d’un « familier » (Fauchery) permet en outre de donner des explications de manière naturelle.
- Lieu où tout le monde cherche/rencontre des personnes qu’il connaît dans le public (ainsi Fauchery arrivera à être présenté aux Muffat que connaît son cousin).
- Un grand nombre de personnages est déjà présenté aussi bien les protagonistes que des personnages secondaires : Nana, Bordenave, Faloise, Fauchery, Rose Mignon, Mignon, Steiner, Clarisse, Lucy, Caroline, Vandeuvres, Daguenet, Georges, le comte Muffat, sa femme, le marquis de Chouard, Labordette, Fontan, Bosc, la Tricon, Satin, Mme Robert.- Nana n’est pas là, mais on parle déjà d’elle (voir les nombreuses occurrences de son prénom dès ces premières lignes).
- « Nana est une invention de Bordenave » : intéressant, Nana semble une marionnette, un personnage fictif créé par un metteur en scène, toute réelle personnalité lui est d’emblée dénié. Actrice, avant tout, c’est un personnage public.
- A bout de patience, Fauchery entraîne Hector à l’extérieur, pour rechercher des détails auprès de Bordenave. Encore double du lecteur qui est aussi à bout et en mal de détails ! Portée comique, Zola semble se moquer gentiment de nous !
- Mais le public commence à se montrer en bas. Même procédé que précédemment, mais stratégie inversée : le théâtre se remplit (imparfait itératif et verbes d’action : on pénètre plus avant dans le drame en tant que tel). Mais cadre théâtral et artificialité exhibés, description dysphorique, fonction proleptique. Les hommes lisent les affichent : métaphore de leur désir futur de connaître Nana. « Comme accrochés au passage » : symbolique, fonction métonymique de l’affiche racoleuse, description caractérisante biaisée de Nana.
- « Un homme épais, à farce large rasée, répondait brutalement aux personnes qui insistaient pour avoir des places » : prosopographie et éthopée, physionomie comme physiognomonie, fonction naturaliste de la description, personnage d’emblée antipathique, le lecteur pressent déjà qu’il va jouer un rôle déterminant dans le destin de Nana, et qu’il peut devenir un redoutable opposant, même s’il est, pour l’instant, un adjuvant.
- Par le dialogue qui se noue entre Bordenave et Fauchery, on comprend que ce dernier est chroniqueur pour Le Figaro et qu’il est là en tant que critique (encore jeu de double avec le lecteur, qui va poser son regard critique sur ce qu’il est en train de lire).
- Nous apprenons également qu’Hector est son cousin, M. Hector de La Faloise (donc milieu aristocratique), qui, comme nous le pensions, « venait achever son éducation à Paris ». Effet humoristique de ce discours indirect libre: achever son éducation dans un « bordel » ! Éducation sexuelle, alors ? Le ton du roman est posé. Beaucoup de sous-entendus salaces, de discours à double sens (pour ne pas choquer la censure, peut-être). Nous apprenons à mieux connaître Bordenave à travers le regard admirateur du naïf Hector (procédé de la variation, faire varier les points de vue pour amplifier l’effet de réel, mais aussi pour diversifier les approches et en même temps permettre de caractériser aussi Hector, qui semble vouer un véritable culte à « ce montreur de femmes » : procédé doublement efficace sur le plan pragmatique). Deux personnalités s’affrontent donc, l’un hostile et l’autre admiratif, la conjonction de coordination oppositive le mettant en valeur. Le dialogue qui suit va d’ailleurs se montrer très révélateur des différentes personnalités qu’il met en scène. Bordenave, cru et direct, manquant peut-être d’éducation à sa manière, mais en ayant reçu une toute autre que le bec-jaune, Hector, qui fait tant d’efforts pour paraître ce qu’il n’est pas. Zola met au jour les enjeux de tels échanges, les conflits et les désirs sous-jacents, nous donnant à voir et à entendre une « scène de la vie parisienne » à la Balzac (voir les différences). Le trio met bien en valeur les différences de caractère, Fauchery est bien plus intégré et à l’aise dans ce milieu qui est le sien.


- Puis Zola joue subtilement de ces caractères antinomiques pour nous présenter un portrait in absentia de Nana fortement contrasté, construit sur le motif du blason et du contre-blason. Les répliques fortement dysphoriques de Bordenave répondant symétriquement et inversement à celles d’Hector ne manquent pas de saveur et ont une double fonction : Peindre les personnages eux-mêmes, et poursuivre leur description que sous-tendent leurs réactions et leurs propos, et peindre Nana. A ce sujet, le lecteur peut être surpris, tant l’héroïne semble dénuée de toutes les qualités qui font une bonne actrice, et pressent que sa réputation ne se fera pas grâce à son talent, à proprement parler. Rien, d’ailleurs, dans L’Assommoir, n’indiquait des prédispositions de Nana pour le théâtre, si ce n’est sa grande maîtrise de la séduction, et ce, dès son plus jeune âge. Mais Nana paradait déjà et aimait plaire. L’insistance de Bordenave sur l’appellation de son théâtre en « bordel » en dit long sur les véritables talents de la jeune fille. Seul le niais Hector peut ne pas comprendre !
- Sur les doutes de Fauchery quant au succès de la pièce et de Nana (qui pourraient faire pendant à ceux du lecteur, s’il n’était lecteur averti par L’Assommoir), Bordenave émet donc un pronostic sans appel : « [Nana] n’a qu’à paraître, toute la salle tirera la langue. » Ce détail rappelle la manie qu’elle avait prise de tirer la langue, parce qu’elle se trouvait plus jolie ainsi. Renversement intéressant et hautement symbolique et salace !
- Bordenave alors s’anime, et ses propos rapportés sur le mode du discours indirect libre, permet de donner au lecteur une sorte de genèse du drame ou de l’avant-drame : les circonstances, fortement elliptiques, qui ont amené Nana à devenir actrice dans ce théâtre et la « révolution » que cette venue entraîna, ce qui proleptiquement annonce l’effet qu’elle aura sur la salle et dans la société parisienne.
- Cette sorte de tirade, fortement théâtralisée, complète le personnage : manipulateur, ne recherchant pas le commerce des femmes pour le plaisir sexuel, mais pour en faire des bêtes de foire lucratives. Nana est une bête de cirque, que Bordenave semble avoir domptée. Chef de sa meute féminine, il n’hésite pas à user de la force pour les faire marcher droit et mène son petit monde à la baguette. De façon sous-jacente, le lecteur entrevoit les luttes intestines qui opposent ces femmes, mi-courtisanes, mi-actrices, et le mot qui clôt le discours : « Il en vendait, il savait ce qu’elles valaient, les garces ! » en dit long sur l’estime que l’homme a de « ses protégées ». Deshumanisées, ravalées au simple rang de marchandises, les femmes sont des objets, qui, quand elles ne rapportent plus, doivent être jetées sans ménagement. Connaissant le goût de Zola pour les lentes descentes aux enfers, le lecteur comprend que Nana va vivre un destin tragique et lugubre.
- A noter : Parlure, idiolecte et sociolecte, procédés naturalistes : le personnage se révèle aussi par sa parlure.


- Deux nouveaux personnages sont introduits par Bordenave, lui-même. Procédé très efficace qui permet de varier le mode d’introduction des personnages, et de nous les faire connaître par un autre personnage,  à travers ce qu’il dit de lui. Mignon (saveur de l’onomastique) et Steiner. Le premier étant le mari de Rose et le second son amant, que le mari veut garder en tant que tel : se profile une société d’hommes à femmes, qui s’en servent comme des marchandises, des objets lucratifs, même lorsqu’ils sont mariés avec elles ! Univers fait de perversion et de lubricité, où le sexe sert de monnaie courante la femme faisant l’objet d’un troc. Zola dépeint une société de débauche, où les hommes ne considèrent leurs homologues féminins que comme des objets de plaisir ou de lucre, ça promet !
- Mais le public continue à entrer (variation du procédé, Zola alterne descriptions, dialogues, dynamisme de cet incipit et réalisme). Lumières malgré la nuit, peuple nocturne de débauche et de lumières artificielles. Beaucoup d’hommes : monde surtout masculin, venu ici pour « manger de la femme », mais ce sont eux qui vont être mangés et à quelle sauce !
- Description de Mignon (« un gaillard très grand, très large, avec une tête carrée d’Hercule de foire » : prosopographie et éthopée naturaliste) qui contraste avec celle de Steiner (banquier, tout petit, le ventre déjà fort, face ronde et barbe grisonnante) : en quelques lignes, Zola sait créer des types, et conférer une grande force réaliste et caractéristique à ses personnages. Bien sûr, ils parlent de Nana. Omniprésente, malgré son absence (le lecteur et les personnages attendent toujours de la voir). Steiner n’a pu que l’entrevoir. Inquiétude de Mignon : il craint que Steiner ne préfère Nana à Rose (à noter, il joue le rôle de proxénète de sa propre femme !).
- Et pour exacerber cette attente, et ce désir qu’ont les personnages et le lecteur de voir enfin la jeune fille, « une queue s’écrasait au contrôle, un tapage de voix montait, dans lequel le nom de Nana sonnait avec la vivacité chantante de ses deux syllabes ». « Personne ne connaissait Nana ». Ainsi, c’est tout le public qui devient le double du lecteur, qui devient un « lector in fabula » (Umberto Eco). Il devient, en effet, actant de la diégèse, au même titre que ce public assoiffé de l’héroïne, dans un jeu spéculaire, qui le pousse à voir en ces cris et ces interrogations, l’expression de sa propre attente de comblement. Zola a su si bien ménager ses effets, que le lecteur ne peut que poursuivre sa lecture, impatient d’en savoir davantage, comme le public l’est de voir la pièce, pris de « cette fièvre de curiosité ».


- Bordenave « disparut, enchanté d’avoir allumé son public » : nous pouvons dire, Zola aussi ! Bordenave devient ainsi le double de l’auteur, échauffant son lecteur. A noter, ce personnage manipule aussi son public, tout comme Zola le fait de son lecteur. Cette idée trouve son point d’aboutissement dans le fait que Nana va apparaître sur scène, et non dans un épisode quelconque de sa vie quotidienne. Jeu complexe de la part de Zola, son héroïne nous est présentée jouant un rôle, et c’est ce qui va la caractériser fondamentalement. Mais en filigrane, elle est la marionnette de Bordenave et de Zola, elle ne maîtrise pas son destin. Être d’artificialité, elle ne voit pas l’artifice qui tisse sa propre ruine.
- Puis entrée en scène de nouveaux personnages : Lucie Stewart, femme laide d’une quarantaine d’années, mais qui a du charme, paradoxalement+ sa mère et Caroline Héquet : art du croquis en quelques traits savamment dessinés.
Art du paradoxe : laide mais pleine de charme, annonce la description de Nana in visu, pas belle, mais si envoutante. La beauté n’est pas dans la beauté !
Lucy va se fâcher au refus de Fauchery de l’accompagner : honte d’elle ? Indice pour le lecteur, toutes les femmes décrites ne semblent être que des prostituées ! Mais se ravise ! (pourquoi ?) peut-être parce que ce genre de femmes est habitué aux infidélités ! et puis pas si amoureuses que ça : voir Nana et ses sentiments envers les hommes.
- Mais arrivée du « greluchon de Nana » : Amant de cœur d'une femme entretenue par un autre homme, donc, portrait in absentia de Nana. + Daguenet : un garçon qui avait mangé trois cent milles francs avec les femmes et qui maintenant bibelotait à la Bourse, pour leur payer des bouquets et des dîners de temps à autre : mignon, Lucy lui trouve de beaux yeux.
- Arrivée de Blanche, c’est elle qui a dit à Lucy que Fauchery avait couché avec Nana : univers de cancans et de médisances, un des sujets de prédilection : le sexe !
Blanche de Sivry, une grosse fille blonde dont le joli visage s’empâtait accompagnée d’un homme fluet, très soigné, d’une grande distinction : Le comte Xavier de Vandeuvres. Même procédé que précédemment le lecteur découvre un nouveau personnage à travers le regard d’un autre, Fauchery le présente à La Faloise et donc au lecteur : esthétique de la variation et importance des points de vue.
- Dispute inaudible entre Lucy et Blanche (A propos des commérages de Blanche ?), nom de Nana prononcé… Scène de la vie parisienne, monde des courtisanes : parler haut, sans gêne, le monde est à elles.


- Mais le ton monte, désir accru par l’attente : Mimétisme de celui du lecteur ! La foule s’impatiente. Mais bousculade : on a sonné l’entracte. Le spectacle va enfin commencer ! Impatience qui irrite Lucy : jalousie inconsciente ?
- Dans la salle, Fauchery et La Faloise, devant leurs fauteuils, regardaient de nouveau. Maintenant, la salle resplendissait. Reprise de l’incipit, mais situation inversée, dysphorie laisse place à euphorie. A comparer, la salle vide et crue, et la salle pleine : lumières, couleurs, artifices qui cachent la réalité et la transfigure. Le cadre prépare aussi l’arrivée de Nana : une actrice qui n’en est pas une, mais dont le charme cache ses défauts. Brouhaha général des musiciens, du public : « Il faisait déjà chaud » : syllepse.
- Les deux cousins en profitent pour observer le monde, et La Faloise est particulièrement ému par une grosse femme, Gaga, ancienne blonde devenue blanche et teinte en jaune, boursouflée. Il la trouva encore très bien, mais n’osa pas le dire…
- Les musiciens attaquent l’ouverture, on continue d’entrer, Paris était là, le Paris des lettres, de la finance et du plaisir, journalistes, écrivains, hommes de Bourse, plus de filles que de femmes honnêtes ; monde singulièrement mêlé, fait de tous les génies, gâté par tous les vices…
- La Faloise, à la grande surprise de Fauchery, connaît le comte Muffat de Beuville, Les Muffat avaient une propriété près de la leur. Le comte est avec sa femme et son beau-père, le marquis de Chouard. Et par vanité, il donne des détails : le marquis était conseillé d’État, le comte venait d’être nommé chambellan de l’impératrice. Fauchery regarde la femme à la jumelle : brune à la peau blanche, potelée, avec de beaux yeux noirs. Donc première fois qu’il la voit. Fauchery lui demande de le présenter à l’entracte, il veut aller à leurs mardis.
- Les bruits ne cessent pas, mais peu à peu silence, l’orchestre joue une valse dont le rythme canaille avait le rire d’une polissonnerie. Le public, chatouillé, souriait déjà.
- Nana est le roman de la force du désir masculin et le spectacle va montrer des hommes en rut.
- But de Zola : étudier la puissance de la chair.
- Acte I de La Blonde Vénus : Dans un Olympe en carton. Iris et Ganymède
Iris et Ganymède chantaient le chœur, Iris est jouée par Clarisse Besnus. La Faloise précise à Fauchery, assez fort pour être entendu, qu’elle a dû retirer sa chemise pour mettre son costume, car on la voyait. Comble de l’indécence, à l’époque.
Rose Mignon est en Diane. Maigre et noire, mais charmante : comme une raillerie même du personnage : phrase clef : parodie des dieux, pervertissement salace. Elle se plaint de Mars qui est en train de la lâcher pour Vénus. Chanté avec une réserve pudique, si pleine de sous-entendus égrillards, que le public s’échauffa.


Prullière, en Mars de pacotille, plut énormément. Il en a assez de Diane ; elle faisait trop sa poire. Alors elle jurait de le surveiller et de se venger. Le duo se terminait par une tyrolienne bouffonne.
Scènes suivantes trouvées ennuyeuses, le défilé des dieux faillit même tout gâter. On s’impatientait. Cette Nana se faisait bien attendre.
Mais une députation de mortels entra en scène, bourgeois, maris trompés venant se plaindre à Jupiter de Vénus qui enflammait leurs femmes de trop d’ardeur. On le nomma : le chœur des cocus, et Vulcain d’arriver en vociférant, il réclamait sa femme, disparue depuis trois jours. Joué par Fontan, un comique d’un talent canaille et original, qui avait un déhanchement d’une fantaisie folle ;
Puis une scène qui sembla interminable, Jupiter n’en finissait pas d’assembler le conseil des dieux pour soumettre la requête des maris trompés. Et toujours pas de Nana ! Les murmures recommençaient.
A ce moment là (quelle stratégie dramatique et dramaturgique !), Nana parut, très grande, très forte, pour ses dix-huit ans, dans sa tunique blanche de déesse (immaculée conception !), ses longs cheveux blonds simplement dénués sur les épaules (symbole de virginité), elle commence à chanter, le public n’en croit pas ses oreilles ! Elle chantait comme une seringue ! Et elle ne savait même pas se tenir en scène. Mais l’échappé du collège  lança avec conviction : « Très chic ! » Le public est désarmé, les jeunes messieurs en gants blancs, empoignés eux-aussi par le galbe de Nana, se pâmaient, applaudissaient. Nana leur fait comprendre qu’elle sait qu’elle n’a aucun talent, mais ça ne fait rien, elle sait qu’elle a autre chose. Elle continuait à se balancer, ne sachant faire que ça. Elle n’arrive même pas à chanter jusqu’au bout, mais ce n’est rien, elle se déhanche et hop, le public est conquis, les applaudissements devinrent furieux.


La fin de l’acte fut plus froide, Vulcain voulait gifler Vénus. Les dieux décident d’aller mener une enquête sur terre pour vérifier les dires des maris trompés.
- Entracte, un même mot courait : « C’est idiot ! » Mais la pièce importait peu, on causait surtout de Nana.
Mignon, Steiner, La Faloise, Fauchery parlent d’elle, certains sont sûrs de l’avoir déjà vue dans des endroits mal famés.
Un petit homme en casquette disait d’une voix traînante : « Oh ! là, là, elle est bien boulotte ! Y a de quoi manger ! »
Mignon (en fait jaloux, car il a peur que le public préfère Nana à Rose, soucieux pour son commerce) jure que la pièce ne finirait pas.
- 2e acte, le décor surprit : bastringue de barrière, à La Boule Noire, en plein mardi gras. Des dieux déguisés incognito venaient là faire leur enquête. Jupiter en roi Dagobert, avec sa culotte à l’envers, par exemple. Mais les rires devinrent scandaleux : Neptune en blouse et en pantoufles ! Dès lors, la pièce était sauvée. Ce carnaval des dieux, l’Olympe traîné dans la boue, toute une religion, toute une poésie bafouées, semblèrent un régal exquis. Fièvre de l’irrévérence. On piétinait sur les légendes, on cassait les antiques images. Depuis longtemps, au théâtre, le public ne s’était vautré dans de la bêtise plus irrespectueuse. Cela le reposait.
Mais l’action marchait : Vulcain cherche toujours Vénus, qui arrive en poissarde, si blanche, si grasse, si nature dans ce personnage fort des hanches et de la gueule, que tout de suite elle gagna la salle toute entière. Toute-puissance de femme, dont le public se grisait. Dès ce second acte, tout lui fut permis. Se tenir mal en scène, chanter faux, oublier son texte, elle n’avait qu’à se tourner et rire, pour enlever les bravos. Et son fameux coup de hanche allume la salle. Elle était là chez elle, le poing à la taille, asseyant Vénus dans le ruisseau, au bord du trottoir.


La valse est encore bissée. L’acte se clôt en cocuages en tout genre. Jupiter déclare que les petites femmes de la Terre étaient délicieuses et que les hommes avaient tous les torts.
- Entracte, La Faloise présenta son cousin au comte Muffat de Beuville, qui se montra très froid. Mais au nom de Fauchery, la comtesse avait levé la tête, elle avait lu ses articles du Figaro. On évoque l’Exposition universelle, la comtesse invite La Faloise à son prochain mardi, et Fauchery aussi. On ne parla pas de la pièce, ni de Nana. Le comte explique sa présence en disant que son beau-père aimait le théâtre.
Mais La Faloise remarque que La Bordette connaît vraiment toutes les femmes. Fauchery : 
« Évidemment !  D’où sors-tu donc, mon cher ? »
Au café des Variétés, Mignon surveille Steiner, il parle de Nana avec enthousiasme, il sait que s’il l’aide à tromper Rose (comme il l’a déjà fait par deux fois), le caprice passé, il reviendrait à Rose, repentant et fidèle.
Satin y est aussi, seule, dix-huit ans, on lui a posé un lapin, figure de vierge, chapeau défoncé par des gifles ! Fauchery dit à La Faloise que ce n’est qu’une rouleuse de boulevards, mais elle était si voyou, qu’on s’amusait à la faire causer : « Que fais-tu là ? » (Fauchery) « Je m’emmerde », répondit tranquillement Satin, sans bouger. (Zola sait croquer les personnages en quelques lignes). Mignon convient avec Steiner de lui présenter Nana sans rien dire à Rose.
La Faloise et Fauchery retournent à leur place.
L’échappé de collège demande l’adresse de Nana à Daguenet, mais il comprend qu’il a commis une inconvenance. Tous les hommes sont donc pris dans les filets de Nana, du plus jeune au plus vieux.


- 3e acte : Grotte du mont Etna et forge de Vulcain au fond. Diane s’entend avec lui, il doit feindre un voyage, pour laisser la place à Mars et Vénus. A peine Diane seule, Vénus apparaît : entièrement nue ! Avec une tranquille audace, certaine de la toute-puissance de sa chair. Une simple gaze l’enveloppait. Il n’y eut plus d’applaudissement, la salle ne riait plus, sourde menace : Tout d’un coup, dans la bonne enfant, la femme se dressait apportant le coup de folie de son sexe, ouvrant l’inconnu du désir. Nana souriait toujours, mais d’un sourire aigu de mangeuse d’hommes. Diane s’en va furieuse, scène de séduction très chaude (jamais on n’avait osé si chaud), entre vénus et Mars. Mais Fontan/Vulcain en mari outragé arrive et enserre les deux amoureux dans son filet. Peu à peu, Nana avait pris possession du public, et maintenant chaque homme la subissait. Le rut qui montait d’elle, ainsi que d’une bête en folie, emplissait la salle. Fauchery regarde tour à tour le blondinet, Vandeuvres, Steiner, Labordette, Daguenet et même Muffat ! Ils ont tous une moue, un facies qui montre que eux aussi ils sont pris. Jusqu’au marquis de Chouard ! La salle entière vacillait, glissait à un vertige, lasse et excitée, prise de ces désirs ensommeillés de minuit qui balbutient au fond des alcôves. Nana en face de quinze cents personnes pâmées restait victorieuse avec sa chair de marbre, son sexe assez fort pour détruire tout ce monde et n’en être pas entamé.

La pièce s’achève sur un revirement en faveur de Vénus, le chœur des cocus, à nouveau introduit par Iris, supplie Jupiter de ne pas donner suite à leur requête. La vie était trop ennuyeuse depuis que les femmes restaient au logis, ils préféraient être cocus et contents. Vulcain obtient une séparation de corps, se remet avec Diane... On retire l’amour de son cachot (Jupiter l’y met au premier acte), où il avait fait des cocottes au lieu de conjuguer le verbe « aimer ». Apothéose final : Chœur des cocus agenouillés et chantant un hymne de reconnaissance à Vénus, souriante et grandie dans sa souveraine nudité.
- La scène crie et rappelle, puis se vide. Salle est éteinte, noire, tombe dans un lourd sommeil, odeur de moisi et de poussière monte. La comtesse Muffat regarde l’ombre.
Chaque homme part avec une femme, Satin avec un gros homme.
Bordenave rappelle à Fauchery sa promesse pour la chronique, La Faloise lui dit obligeamment : « En voilà pour deux cents représentations dans votre théâtre », mais Bordenave, en montrant cette cohue d’hommes aux lèvres sèches, aux yeux ardents, tout brûlants encore de la possession de Nana, cria avec violence :
« Dis donc à mon bordel, bougre d’entêté ! »

Notes diverses recueillies ça et là, augmentées de mes propres analyses.
Nathalie LECLERCQ, Maud PERRENX

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