mardi 28 janvier 2014

SAINT AMANT, ASSIS SUR UN FAGOT, COMMENTAIRE


Assis sur un fagot, une pipe à la main



Assis sur un fagot, une pipe à la main,
Tristement accoudé contre une cheminée,
Les yeux fixés vers terre, et l'âme mutinée,
Je songe aux cruautés de mon sort inhumain.

L'espoir qui me remet du jour au lendemain,
Essaye à gagner temps sur ma peine obstinée,
Et me venant promettre une autre destinée,
Me fait monter plus haut qu'un Empereur Romain.

Mais à peine cette herbe est-elle mise en cendre,
Qu'en mon premier estat il me convient descendre,
Et passer mes ennuis à redire souvent :

Non, je ne trouve point beaucoup de différence
De prendre du tabac à vivre d'espérance,
Car l'un n'est que fumée, et l'autre n'est que vent.

Assis sur un fagot (1623):
Problématique : Comment le poète tire-t-il d’une activité quotidienne une réflexion d’ordre philosophique ?





I) Un poème sur le quotidien
            A) Vocabulaire prosaïque
- « Fagot, pipe, cheminée, herbe, tabac, fumée » = isotopie du feu et du tabac = réalisme
- « Accoudé, assis, yeux fixés » : Mise en scène d’un moment intime du quotidien : analyse des verbes d’action

            B) Mise en scène du moi
- « Tristement » : adverbe significatif, et autres marques de l’expression des sentiments personnels
- Première personne et avatars



C) Un récit
- Schéma narratif, de la situation initiale à la situation finale, analyse de la composition du poème : 3 premiers vers = situation initiale (Voir la description de sa position et de son état d’âme), 4ème vers = élément perturbateur (il songe), strophes suivantes = Péripéties, avec au 9ème vers, la volta, le retournement (En fait il aime la paresse, et ne trouve pas que ce soit un défaut = éloge paradoxal), Dernier tercet = Elément de résolution.
- Récit d’une ascension, de la montée jusque la chute : analyse des verbes d’action « essaye à gagner » (Hiatus) + « monter plus haut » + « descendre » = Ces verbes miment la montée, l’acmé (Le sommet), puis la chute.



II) Qui fonctionne sur une analogie signifiante
            A) Clef du poème
- Analyse du vers 3 « Les yeux fixés vers terre, et l'âme mutinée/Je songe aux cruautés de mon sort inhumain » = antithèse « yeux/âme » = parallèle entre le corporel et le spirituel, le bas et le haut, le terre-à-terre et le sublime, ces antithèses annoncent la suite (Valeur proleptique) : Une action terre-à-terre et quotidienne (Fumer) va conduire à une réflexion philosophique sur « le sort humain » : Euphémisme qui dénote la condition mortelle de l’homme.
- « mutinée » = révoltée = le tabac permet la songerie = sens fort du substantif, l’esprit se révolte contre sa condition, l’instant d’une…pipe : Humour et dérision.



            B) Parallèle entre l’acte de fumer et celui d’espérer
- « Assis/une pipe à la main/Je songe » (1er quatrain) : Simultanéité des actions, la construction en parataxe met en valeur la concomitance des actions et leur relation de cause à effet, comme si l’action de fumer entraînait la songerie.
- 1er tercet : « Mais à peine cette herbe est-elle mise en cendre,
Qu'en mon premier estat il me convient descendre » : Mise en corrélation de l’action de « descendre » avec l’arrêt de l’action de fumer, la subordonnée circonstancielle temporelle (A peine…que) met bien en valeur la simultanéité, le songe cesse avec la fin du tabac.
- Rime cendre/descendre : Rime inclusive significative, jeu de mot humoristique, d’autant que les cendres tombent, elles « descendent » ! tout comme le poète qui exprime métaphoriquement le fait qu’il redescend dans un état de « peine ».


            C) Dernier tercet
- Tabac = vivre d’espérance : analogie grâce à « ne pas trouver une différence » + deux hémistiches réguliers + parallélisme du dernier vers.



III) A portée philosophique
            A) Un apologue sur le « sort humain »
- « inhumain + cruautés » = termes hyperboliques et connotés négativement = apologue sur les maux de l’humanité et sur la condition humaine


            B) Réflexion sur sa propre destinée
-2e et 3e quatrain : champ lexical de l’espoir vs désespoir, cette dichotomie renvoie à l’espoir que suscite l’action de fumer et le désespoir dans lequel retombe le poète lorsqu’il a terminé sa pipe.
- Métaphore « fait monter plus haut » + comparaison avec l’empereur = Réflexion sur sa propre condition d’homme « normal », sans aucune destinée exceptionnelle. Le tabac permet de lui donner l’illusion, pendant un instant, qu’il est plus grand qu’un empereur, mais la pipe terminée, il «redescend » et retrouve la plate et cruelle réalité. Façon de signifier, également, qu’il n’est rien qu’un homme comme tous les autres.
- Le tabac permet de mettre en valeur sa propre condition, il fonctionne comme une allégorie de sa destinée : Le poète n’est rien sur terre, par contre ses rêves, ses espoirs sont grands. Peut-être pouvons-nous analyser l’action de fumer comme une métaphore de l’action d’écrire un poème. L’écriture permet de rêver, de se libérer de sa condition d’homme mortel, mais cette euphorie ne dure que le temps du poème…



            C) Portée universelle et réflexion pessimiste
- L’espérance ne mène nulle part = le vent est une métaphore qui exprime l’impasse dans laquelle se trouve l’humanité, face aux difficultés de la vie, face à la mort= thèmes baroques. La vie n’est que vent et fumée, seule l’angoisse de la mort et la mort sont des réalités inéluctables et tangibles.



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