dimanche 1 décembre 2013

TROIS REECRITURES DES FABLES DE LA FONTAINE PAR ANOUILH et BOCHOLIER, MANON VIGIER (1L, 2013)


Jean de La Fontaine, Fables, livre I,  « Le Chêne et le Roseau », 1668 :



Le chêne un jour dit au roseau :
« Vous avez bien sujet d'accuser la nature ;
Un roitelet pour vous est un pesant fardeau ;
Le moindre vent qui d'aventure
Fait rider la face de l'eau,
Vous oblige à baisser la tête.
Cependant que mon front, au Caucase pareil,
Non content d'arrêter les rayons du soleil,
Brave l'effort de la tempête.
Tout vous est aquilon ; tout me semble zéphyr.
Encor si vous naissiez à l'abri du feuillage
Dont je couvre le voisinage,
Vous n'auriez pas tant à souffrir :
Je vous défendrai de l'orage ;
Mais vous naissez le plus souvent
Sur les humides bords des royaumes du vent.
La nature envers vous me semble bien injuste.
- Votre compassion, lui répondit l'arbuste,
Part d'un bon naturel ; mais quittez ce souci :
Les vents me sont moins qu'à vous redoutables ;
Je plie, et ne romps pas. Vous avez jusqu'ici
Contre leurs coups épouvantables
Résisté sans courber le dos ;
Mais attendons la fin. » Comme il disait ces mots,
Du bout de l'horizon accourt avec furie
Le plus terrible des enfants
Que le nord eût porté jusque là dans ses flancs.
L'arbre tient bon ; le roseau plie.
Le vent redouble ses efforts,
Et fait si bien qu'il déracine
Celui de qui la tête au ciel était voisine,
Et dont les pieds touchaient à l'empire des morts.




Jean Anouilh, Fables, « Le Chêne et le Roseau », 1962 :

Le chêne un jour dit au roseau :
« N'êtes-vous pas lassé d'écouter cette fable ?
La morale en est détestable ;
Les hommes bien légers de l'apprendre aux marmots.
Plier, plier toujours, n'est-ce pas déjà trop,
Le pli de l'humaine nature ? »
« Voire, dit le roseau, il ne fait pas trop beau ;
Le vent qui secoue vos ramures
(Si je puis en juger à niveau de roseau)
Pourrait vous prouver, d'aventure,
Que nous autres, petites gens,
Si faibles, si chétifs, si humbles, si prudents,
Dont la petite vie est le souci constant,
Résistons pourtant mieux aux tempêtes du monde
Que certains orgueilleux qui s'imaginent grands. »
Le vent se lève sur ses mots, l'orage gronde.
Et le souffle profond qui dévaste les bois,
Tout comme la première fois,
Jette le chêne fier qui le narguait par terre.
« Hé bien, dit le roseau, le cyclone passé -
Il se tenait courbé par un reste de vent -
Qu'en dites-vous donc mon compère ?

(Il ne se fût jamais permis ce mot avant)
Ce que j'avais prédit n'est-il pas arrivé ? »
On sentait dans sa voix sa haine
Satisfaite. Son morne regard allumé.
Le géant, qui souffrait, blessé,
De mille morts, de mille peines,
Eut un sourire triste et beau ;
Et, avant de mourir, regardant le roseau,
Lui dit : « Je suis encore un chêne. »




            Jean Anouilh est un dramaturge du XXe siècle né en 1910 et mort en 1987. En 1962, il publie un recueil intitulé Les Fables dans lequel il réécrira, notamment, l’apologue du « Chêne et du Roseau », de la Fontaine.

            Tout d’abord, l’apologue d’Anouilh est bien une réécriture de la fable de la Fontaine puisqu’elle reprend les mêmes éléments qui la constituent.
            Nous avons la mise en scène des mêmes protagonistes ainsi qu’un recours à la personnification des végétaux qui se retrouvent dotés de la faculté de parler, nous pouvons lire ainsi : « Le chêne un jour dit au roseau ». Les animaux sont également capables d’éprouver des sentiments humains : « On sentait dans sa voix sa haine ».  C’est cette même faculté qui va d’ailleurs permettre au chêne d’émettre un jugement critique sur la fable originale, soit celle de la Fontaine : « N'êtes-vous pas lassé d'écouter cette fable? / La morale en est détestable ». Ici, les deux végétaux sont doués de réflexion. Les personnages animaliers ont donc les mêmes caractéristiques humanisées dans les deux fables.
            Nous avons parallèlement un schéma narratif commun, avec la discussion des deux végétaux, puis la venue de la tempête. La Fontaine écrit notamment : « Et fait si bien qu'il déracine// Celui de qui la tête au ciel était voisine // Et dont les pieds touchaient à l'empire des morts. » Nous pouvons lire chez Anouilh : « Et, avant de mourir, regardant le roseau// Lui dit : « Je suis encore un chêne. » Ces citations démontrent bien que dans les deux cas le chêne subit une défaite et se retrouve à terre, envers et contre toute attente. Anouilh accentue également, comme la Fontaine, l’impression de vivacité du texte grâce aux discours direct signalés par des guillemets : « « Voire, dit le roseau, il ne fait pas trop beau […] » »  ainsi qu’au présent de narration : « le vent se lève » et aux verbes d’action : « Le vent qui secoue vos ramures ».
            Cette fable s’inscrit donc comme une réécriture de celle de la Fontaine grâce à tous ces procédés. Mais nous sommes à même de nuancer ce propos.


            En effet,  nous pouvons remarquer que le titre de la fable d’Anouilh ne comporte aucune majuscule, contrairement à celle de la Fontaine ce qui peut nous laisser suggérer qu’il tient à garder une certaine distance avec l’œuvre originale.
            Nous pouvons par ailleurs relever une allusion explicite à l’hypotexte dans la fable d’Anouilh : «  N'êtes-vous pas lassé d'écouter cette fable ? La morale en est détestable » Ici, le chêne emploie une question rhétorique pour montrer qu’il désapprouve cette fable ; l’emploi de l’adjectif « détestable » renforce d’ailleurs cette impression. Nous pouvons donc suggérer que c’est Anouilh qui parle à travers le chêne en contestant la morale de la Fontaine, comme l’indique cette citation : « Les hommes bien légers de l'apprendre aux marmots. »  Ici, Anouilh tient à faire valoir son point de vue en énonçant clairement que c’est une erreur d’apprendre la morale de la Fontaine aux enfants, que le terme péjoratif « marmots » vient préciser.
            Par ailleurs, Anouilh condamne également l’attitude du roseau : « On sentait dans sa voix sa haine// Satisfaite. Son morne regard allumé » avec les termes péjoratifs « haine » et « morne » qui renvoient à un être détestable, alors que chez la Fontaine, le roseau est présenté comme une personne faible mais humble, à travers un vocabulaire mélioratif et appréciatif ; le sens de la fable se voit donc inversé.
            Ainsi, grâce à tous ces procédés, nous pouvons affirmer que la fable d’Anouilh n’est pas seulement qu’une réécriture. C’est également une parodie qui constitue une imitation moqueuse de la fable originale pour la critiquer, notamment sa morale qui est ici blâmée.


            Enfin, la signification des personnages demeure essentielle pour comprendre le sens de la fable. Dans celle d’Anouilh, le chêne représente la fierté car il refuse de se plier comme le montre la critique qu’il émet : « Plier, plier toujours, n'est-ce pas déjà trop // Le pli de l'humaine nature ? » La phrase a un double sens : elle renvoie à l’image du végétal qui se courbe sous la violence du vent, mais aussi celle des hommes, puisque les personnages mis en scène dans les fables représentent l’humanité, qui ne font que se soumettre en tout temps.
            Le roseau, quant à lui, symbolise la faiblesse : « Que nous autres, petites gens// Si faibles, si chétifs, si humbles, si prudents ». Ici, l’anaphore du « si » est une accumulation hyperbolique qui vise à accentuer les adjectifs « faibles », « chétifs », « humbles » et « prudents. » Mais nous pouvons notamment remarquer la dénonciation du roseau : « Résistons pourtant mieux aux tempêtes du monde // Que certains orgueilleux qui s'imaginent grands. » Il condamne ici les orgueilleux tels que le chêne alors que lui-même se montre empreint d’un grand orgueil.
            Par ailleurs, même si le roseau n’est pas arraché de la terre comme le chêne, il reste « courbé par un reste de vent » : Anouilh condamne l’indigne morale du végétal à l’inverse du chêne qui, même s’il est à terre, conserve sa dignité. Lorsqu’il dit : « Je suis encore un chêne. », le chêne est valorisé par Anouilh à travers des substantifs mélioratifs tels que « géant » et « beau ». Le fabuliste a également recours au registre pathétique lorsqu’il écrit: « Le géant, qui souffrait, blessé // De mille morts, de mille peines // Eut un sourire triste et beau // Et, avant de mourir... ». Le Chêne affronte la mort avec courage comme le montrent ses dernières paroles et l’attitude adoptée. Cette mise en scène finale confine au tragique et confère sublime et hauteur au personnage.
            Nous pouvons ainsi dire que le roseau est condamné tout le long de la fable et qu’il se distingue par sa fourberie tandis que le chêne conserve ses valeurs ainsi que sa dignité même en mourant.

            Ainsi, cette fable, même si elle s’inscrit comme une réécriture de celle de la Fontaine, nous montre bien vite sa visée parodique avec la contestation explicite de la morale originale. Ce n’est donc pas qu’une simple réécriture de l’hypotexte : c’est un travail approfondi proposant une vision de l’homme autre que celle que la Fontaine nous donnait à son époque.

Le Loup Timide.


Jean de La Fontaine, Fables, livre I,  « Le Loup et l’Agneau », 1668 :

La raison du plus fort est toujours la meilleure :
Nous l'allons montrer tout à l'heure.
Un Agneau se désaltérait
Dans le courant d'une onde pure.
Un Loup survient à jeun qui cherchait aventure,
Et que la faim en ces lieux attirait.
Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage ?
Dit cet animal plein de rage :
Tu seras châtié de ta témérité.
- Sire, répond l'Agneau, que votre Majesté
Ne se mette pas en colère ;
Mais plutôt qu'elle considère
Que je me vas désaltérant
Dans le courant,
Plus de vingt pas au-dessous d'Elle,
Et que par conséquent, en aucune façon,
Je ne puis troubler sa boisson.
- Tu la troubles, reprit cette bête cruelle,
Et je sais que de moi tu médis l'an passé.
- Comment l'aurais-je fait si je n'étais pas né ?
Reprit l'Agneau, je tette encor ma mère.
- Si ce n'est toi, c'est donc ton frère.
- Je n'en ai point. - C'est donc quelqu'un des tiens :
Car vous ne m'épargnez guère,
Vous, vos bergers, et vos chiens.
On me l'a dit : il faut que je me venge.
Là-dessus, au fond des forêts
Le Loup l'emporte, et puis le mange,
Sans autre forme de procès.



Gérard Bocholier, in Jacques Charpentreau, Jouer avec les poètes, Hachette Jeunesse, « Le loup timide »

Un agneau se désaltérait
Dans le courant d'une onde pure.
Un loup survint, timide et n'osant l'aventure
Que son grand-père lui lisait
Dans un célèbre fablier.
" Sire, lui dit l'agneau, que votre Majesté
Prenne un peu plus d'audace.
L'honneur de votre race
En dépend, faites vite !
-Je viens boire et croquer seulement ces myrtilles.
Répondit le timide.
-Vous plaisantez ? -Non pas.
Epargne-moi tes moqueries.
Je suis de ces loups blancs qui sont, dans les familles,
Toujours montrés du doigt. "
Dans le fond des forêts il détale
Et l'agneau se noie.

Car il était fort maladroit.

Point de vrai loup, point de morale !


            Gérard Bocholier est un poète français du XXIe siècle qui a écrit  « Le Loup Timide », une réécriture de la célèbre fable de la fontaine  « Le Loup et l’Agneau ».

            Tout d’abord, la fable de Bocholier est une réécriture puisque l’on peut retrouver de nombreuses ressemblances avec l’œuvre originale. Les personnages sont semblables : « loup », « agneau » ; le décor est identique : « onde », « forêts », ainsi que les relations entre les protagonistes : le tutoiement du loup : « Épargne tes moqueries » et le même titre impérial attribué au loup par l’agneau : « Sire. »
            Toutes ces ressemblances font donc de la fable de Bocholier une réécriture de l’hypotexte. Toutefois, le degré de proximité avec le modèle original n’est pas aussi important que ces procédés pourraient le laisser penser.


            En effet, nous pouvons également relever des écarts avec la Fontaine. 
            Premièrement, la figure du loup est complément permutée. Dans la fable de Bocholier, l’animal a une attitude extrêmement  différente : il est « timide », il « détale », n’ose pas faire ce que bon lui semble, « n'osant l'aventure » et il est herbivore, caractéristique non-conformiste avec la figure classique du loup carnivore.
            Les regards des autres pèsent également sur lui et l’évincent de la société. Le fabuliste écrit : « toujours montrés du doigt » et « Je suis de ces loups blancs » . Ces vers montrent que le loup est considéré soit comme une exception, ou qu’il est toujours mis à l’écart.
            Le ton employé par le personnage est également doux, ce qui contraste avec le tempérament habituel du loup, grâce aux allitérations en [s] et en [m] : « seulement ces myrtilles », « je suis de ces loups blancs qui sont dans les familles ». Ici, nous avons un alexandrin prolongé par l’hexamètre : « Toujours montrés du doigt » et l’octosyllabe « Épargne-moi tes moqueries » qui insistent sur l’absurdité de la situation : un loup craintif  incapable de se faire respecter, évincé de la société et qui n’obéit même pas à son instinct de prédateur face à l’agneau. Au contraire, il le prie de ne pas rire de lui.
            Quant à la figure de l’agneau, elle est également différente de celle de l’œuvre originale. Ici, l’animal a un ton énergique : ses phrases sont injonctives et exclamatives lorsqu’il dit : « En dépend, faites vite ! ». Elles exhortent le loup à se comporter comme il le devrait et non pas comme un animal timide et apeuré. Son attitude imprudente et osée peut aussi être constatée. L’agneau fait appel à la dignité  de son interlocuteur : « L'honneur de votre race // En dépend, faites vite » mais il le provoque également, ce qui démontre bien l’attitude suicidaire du loup, notamment lorsque l’agneau s’écrie: « Vous plaisantez ? ». Nous avons ici un comique de situation : le contexte est complètement dévié du personnage habituel de l’agneau d’habitude si craintif et de celui du loup.


            Le comportement des deux animaux est donc en contradiction avec les clichés car c’est l’agneau qui enseigne au loup comment il devrait se comporter. L’absurdité de la situation est propice à nous faire rire, ce qui fait de cette fable une parodie : l’auteur use du comique pour critiquer la fable. Par ailleurs, les fables en elles-mêmes sont parodiées puisqu’il n’y a pas de morale, et donc il n’y a pas la visée éducative que l’on devrait normalement trouver.


La Cigale.


Jean de La Fontaine, Fables, livre I,  « La Cigale et la Fourmi », 1668 :

La Cigale, ayant chanté
                  Tout l'été,
Se trouva fort dépourvue
Quand la bise fut venue.
Pas un seul petit morceau
De mouche ou de vermisseau.
Elle alla crier famine
Chez la Fourmi sa voisine,
La priant de lui prêter
Quelque grain pour subsister
Jusqu'à la saison nouvelle.
« Je vous paierai », lui dit-elle,
« Avant l'août , foi d'animal,
Intérêt et principal. »
La Fourmi n'est pas prêteuse ;
C'est là son moindre défaut.
« Que faisiez-vous au temps chaud ? »
Dit-elle à cette emprunteuse.
« Nuit et jour à tout venant
Je chantais, ne vous déplaise. »
« Vous chantiez ? j'en suis fort aise :
Et bien ! dansez maintenant. »



Jean Anouilh, Fables, « La Cigale et la Fourmi », 1962.

« La cigale ayant chanté
Tout l’été,
Dans maints casinos, maintes boîtes
Se trouva fort bien pourvue
Quand la bise fut venue.
Elle en avait à gauche, elle en avait à droite,
Dans plusieurs établissements.
Restait à assurer un fécond placement.
Elle alla trouver un renard,
Spécialisé dans les prêts hypothécaires
Qui, la voyant entrer l’œil noyé sous le fard,
Tout enfantine et minaudière,
Crut qu’il tenait la bonne affaire.
« Madame, lui dit-il, j’ai le plus grand respect
Pour votre art et pour les artistes.
L’argent, hélas ! n’est qu’un aspect
Bien trivial, je dirais bien triste,
Si nous n’en avions tous besoin,
De la condition humaine.
L’argent réclame des soins.
Il ne doit pourtant pas devenir une gêne.
À d’autres qui n’ont pas vos dons de poésie
Vous qui planez, laissez, laissez le rôle ingrat
De gérer vos économies,
À trop de bas calculs votre art s’étiolera.
Vous perdriez votre génie.
Signez donc ce petit blanc-seing
Et ne vous occupez de rien. »
Souriant avec bonhomie,
« Croyez, Madame, ajouta-t-il, je voudrais, moi,
Pouvoir, tout comme vous, ne sacrifier qu’aux muses ! »
Il tendait son papier. « Je crois que l’on s’amuse »,
Lui dit la cigale, l’œil froid.
Le renard, tout sucre et tout miel,
Vit un regard d’acier briller sous le rimmel.
« Si j’ai frappé à votre porte,
Sachant le taux exorbitant que vous prenez,
C’est que j’entends que la chose rapporte.
Je sais votre taux d’intérêt.
C’est le mien. Vous l’augmenterez
Légèrement, pour trouver votre bénéfice.
J’entends que mon tas d’or grossisse.
J’ai un serpent pour avocat.
Il passera demain discuter du contrat. »
L’œil perdu, ayant vérifié son fard,
Drapée avec élégance
Dans une cape de renard
(Que le renard feignit de ne pas avoir vue),
Elle précisa en sortant :
« Je veux que vous prêtiez aux pauvres seulement... »
(Ce dernier trait rendit au renard l’espérance.)
« Oui, conclut la cigale au sourire charmant,
On dit qu’en cas de non-paiement
D’une ou l’autre des échéances,
C’est eux dont on vend tout le plus facilement. »
Maître Renard qui se croyait cynique
S’inclina. Mais depuis, il apprend la musique.


            Jean Anouilh est un dramaturge du XXe siècle né en 1910 et mort en 1987. En 1962, il publie un recueil intitulé Les Fables dans lequel il réécrira la fable de « La Cigale et la Fourmi ».

            Tout d’abord, nous pouvons retrouver les mêmes traits caractéristiques que dans la fable de la Fontaine car elles commencent toutes deux de la même façon par le vers « La cigale ayant chanté //Tout l’été ».
            De même, l’élément perturbateur de la fable, soit la bise, est présent dans les deux cas : « Quand la bise fut venue. »
            Egalement, nous pouvons remarquer la même structure du récit au sein des deux fables : une situation initiale suivie d’un élément perturbateur, la rencontre des deux personnages et la situation finale, soit la chute. Anouilh présente d’ailleurs la figure de la cigale, au début du texte, toute aussi naïve avec « Qui, la voyant entrer l’œil noyé sous le fard // Tout enfantine et minaudière », mais les ressemblances semblent s’arrêter ici, car cette fable n’est pas qu’une simple réécriture.

            En effet, nous pouvons relever des différences notables :
            Anouilh met en scène, dans la fable, un univers contemporain. Les personnages progressent dans un monde occupé par les  « casinos » et les « boites ». L’omniprésence de la vie moderne est soulignée par la visite de la cigale chez un renard « spécialisé dans les prêts hypothécaires » alors que chez la Fontaine, le cadre spatio-temporel n’est pas clairement défini.
            Nous pouvons seulement retrouver des données telles que « tout l'été », « quand la bise fut venue », « « nuit et jour » : ce sont ces indications qui donnent à la fable une valeur universelle puisque nous avons peu de renseignements sur l’époque et la situation. Au contraire, celle d’Anouilh semble ne dépeindre qu’un contexte particulier.
            Par ailleurs, les cigales des deux fables sont en opposition. La cigale de la Fontaine se fait naïve alors que celle d’Anouilh se comporte de façon agressive et cynique lorsqu’elle dit, notamment: « « Je crois que l’on s’amuse » // Lui dit la cigale, l’œil froid. » La chute est d’ailleurs tout à fait inattendue puisque c’est finalement le cynisme de la cigale qui triomphe face à la ruse ; le personnage du Renard, chez la Fontaine, gagne toujours, habituellement.
            Enfin, l’aspect parodique de la fable demeure important. En effet, la cigale est présentée comme sarcastique, lorsqu’elle dit « je crois que l’on s’amuse », et lorsqu’elle est décrite par le fabuliste comme étant glaciale, à l’« œil froid », provocante, et « Drapée avec élégance // Dans une cape de renard ». Cette dernière citation exprime d’ailleurs la domination de la cigale sur le renard qui n’ose rien dire : « Que le renard feignit de ne pas avoir vue ». Elle s’enveloppe de la dépouille du même animal que son interlocuteur ce qui peut être interprétée comme de la ruse, trait de caractère propre au renard, mais aussi d’humiliation pour l’animal.
            Quant à la figure du renard, il est présenté, dans la première partie, comme rusé et manipulateur. Nous pouvons lire ainsi : « Crut qu’il tenait la bonne affaire. », ce qui met en scène son cynisme et son caractère calculateur. Mais la seconde partie de la fable le dépeint comme le perdant de l’histoire comme le montre la morale : « Maître Renard qui se croyait cynique s’inclina, mais depuis, il apprend la musique ». Sa défaite peut être d’ailleurs annoncée dans le titre puisque seul le nom de la cigale est mentionné : le renard est ici représenté comme un personnage secondaire et dominé.



            Ainsi, la fable d’Anouilh constitue une parodie de celle de la Fontaine ; les ressemblances sont caractéristiques : l’auteur reprend le personnage de la fable mais l’adapte à sa façon. Il fait de la cigale une figure cynique capable de triompher face au renard. Ici, Anouilh a voulu bouleverser la morale en donnant la victoire à la cigale qui, dans la fable de la Fontaine, est pourtant celle qui ressort perdante.

VIGIER Manon



1 commentaire:

  1. C'est plutôt intéressant comme analyse; mais on dirait qu'ici la réécriture sert juste à faire rire en parodiant ; il n'y a que des parodie dans les réécritures de Jean de la Fontaine ?
    "le personnage du Renard, chez la Fontaine, gagne toujours, habituellement" contre-exemple : le renard et la cigogne, où le renard se fait rendre la monnaie de sa pièce alors qu'il voulait se moquer de la cigogne.

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