vendredi 6 décembre 2013

LA FONTAINE, FABLES, "LE LOUP ET LE CHIEN", COMMENTAIRE




TEXTE :


Un Loup n'avait que les os et la peau ;
        Tant les Chiens faisaient bonne garde.
Ce Loup rencontre un Dogue aussi puissant que beau,
Gras, poli (1), qui s'était fourvoyé par mégarde.
        L'attaquer, le mettre en quartiers,
        Sire Loup l'eût fait volontiers.
        Mais il fallait livrer bataille
        Et le Mâtin était de taille
        A se défendre hardiment.
        Le Loup donc l'aborde humblement,
    Entre en propos, et lui fait compliment
        Sur son embonpoint, qu'il admire.
        Il ne tiendra qu'à vous, beau sire,
D'être aussi gras que moi, lui repartit le Chien.
        Quittez les bois, vous ferez bien :
        Vos pareils y sont misérables,
        Cancres (2), haires (3), et pauvres diables,
Dont la condition est de mourir de faim.
Car quoi ? Rien d'assuré, point de franche lippée (4).
        Tout à la pointe de l'épée.
Suivez-moi ; vous aurez un bien meilleur destin.
    Le Loup reprit : Que me faudra-t-il faire ?
Presque rien, dit le Chien : donner la chasse aux gens
        Portants bâtons, et mendiants (5) ;
Flatter ceux du logis, à son maître complaire ;
        Moyennant quoi votre salaire
Sera force reliefs de toutes les façons (6) :
        Os de poulets, os de pigeons,
........Sans parler de mainte caresse.
Le loup déjà se forge une félicité
        Qui le fait pleurer de tendresse.
Chemin faisant il vit le col du Chien, pelé :
Qu'est-ce là  ? lui dit-il.  Rien.  Quoi ? rien ? Peu de chose.
Mais encor ?  Le collier dont je suis attaché
De ce que vous voyez est peut-être la cause.
Attaché ? dit le Loup : vous ne courez donc pas
    Où vous voulez ?  Pas toujours, mais qu'importe ?
 Il importe si bien, que de tous vos repas
        Je ne veux en aucune sorte,
Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor.
Cela dit, maître Loup s'enfuit, et court encor.


La leçon d'indépendance que vous allez lire a pourtant été désapprouvée par Jean-Jacques Rousseau dans L'Emile . Il écrit : "Je n'oublierai jamais d'avoir vu beaucoup pleurer une petite fille qu'on avait désolée avec cette fable. [...] La pauvre enfant s'ennuyait d'être à la chaîne : elle se sentait le cou pelé; elle pleurait de n'être pas loup."



 (*) Les sources de la fable sont Phèdre (III,7) (traduction Sacy) qui s'inspirait lui-même d'Esope (Névelet)

(1) le poil luisant
(2) se dit proverbialement d'un homme pauvre qui n'est capable de faire ni bien ni mal (Furetière)
(3) homme qui est sans bien ou sans crédit (Furetière)
(4) signifie au propre autant de viande qu'on en peut emporter avec la lippe, ou les lèvres (Furetière)
(5) portants et mendiants prennent un "s", pourtant, ce sont des participes présent ; ce n'est qu'à partir de 1679 que l'Académie déclarera qu'ils doivent rester invariables.
(6) restes




PLAN POUR UN COMMENTAIRE, LA FONTAINE, Fables, « Le Loup et le Chien »


Problématique : Comment par une mise en scène toute en contrastes, La Fontaine livre-t-il une réflexion anthropologique et philosophique?

I) Un apologue dynamique

            A) Un apologue
- Caractéristiques du récit = présent de narration (séquentialités narratives) + Dialogues + Descriptions (focalisation interne qui permet la description du chien : « Chemin faisant il vit le col du Chien, pelé ») + Schéma narratif = La Fontaine met en place tous les éléments d’un récit qui contient une morale :
- La morale est clairement explicitée : « Il importe si bien, que de tous vos repas
/ Je ne veux en aucune sorte,
/ Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor. » = Le rythme haché de la syntaxe mime l’horreur du loup et son émotion. Le paradoxe contenu dans le dernier vers met en valeur sa détermination qui amplifie d’autant plus le parti pris de liberté au prix du confort. = La Fontaine tire efficacement parti du personnage qui édicte lui-même la morale, nous y reviendrons.

            B) Une saynète
- La Fontaine crée surtout une petite seine théâtralisée pour mieux illustrer son propos. Tous les ressors du théâtre sont convoqués :
            - Des dialogues = voir le présent énonciatif, les embrayeurs, les déictiques, le jeu de questions/réponses qui font progresser l’échange...
            - Des didascalies : Des indications de ton = humblement (adverbe) + Des indications de déplacements et de gestes = Chemin faisant (participe présent) « maître Loup s'enfuit, et court encor » = verbes d’action + et la mise en place de personnages en situation dès le premier vers : « Un Loup n'avait que les os et la peau ;/Tant les Chiens faisaient bonne garde.
/Ce Loup rencontre un Dogue aussi puissant que beau,
Gras, poli,/qui s'était fourvoyé par mégarde. » = Description antithétique qui joue de la dichotomie symbolique et conventionnelle du loup et du chien. La description dysphorique du loup s’oppose à celle euphorique du chien et prépare la scène à venir et le débat.

            C) Une fable dynamique
- La théâtralisation dynamise la fable : Voir l’enchaînement tout en mouvement du récit : Analyse des impératifs présent du chien ( « quittez, suivez... ») qui poussent le loup à agir = le chien pousse le loup à un mouvement paradoxalement « enfermant », voir notamment le jeu des compléments circonstanciels de lieu = le loup est censé quitter « les bois » et intégrer « le logis » : mouvement de l’extérieur (symbole de liberté mais d’inconfort) pour l’intérieur ( servitude mais confort) = Cet appel à intégrer « la civilisation » prépare la suite du récit et la réaction du loup.
- Les mouvements des deux personnages suivent d’ailleurs cette dynamique centripète (vers le centre) = Analyse des verbes d’action = « Rencontre, aborde, admire, chemin faisant, s’enfuit et court encor » = La succession de ces actions résume parfaitement le schéma narratif et les forces en présence = entre rester ou fuir, il y va de la liberté du loup.
- Les mouvements du personnages sont redoublés par le mouvement du vers qui alterne les alexandrins et les octosyllabes = cette hétérométrie dynamise le rythme du dialogue, lui conférant vivacité et vie. La succession métrique mime le jeu des questions/réponses, le va-et-vient entre la vantardise du Chien et les espoirs du Loup. Ce jeu versificateur accentue également la portée polémique du propos : être libre, mais affamé, ou vivre en prison, mais dans le confort.



II) « Castigat ridendo mores » (Santeul), un récit didactique et ludique      

          A) La force des symboles allégoriques
- C’est l’opposition antithétique des deux personnages allégoriques en présence qui emblématise efficacement le propos et accentue la force du message : Analyse des adjectifs déjà faite + Caractérisation des personnages par leur « parlure » (leur façon de s’exprimer) =
            - « Il ne tiendra qu'à vous, beau sire,
D'être aussi gras que moi, lui repartit le Chien. » = Le futur catégorique marque l’assurance et la vantardise du loup + le système comparatif qui cherche à persuader le loup par un argument métonymique (être gras signifie ne jamais connaître la faim = glissement de la cause à la conséquence) émotionnel = la faim ! Le chien est un fin rhétoriqueur.
            - Le chien ne dit pas la vérité, ou la suggère simplement = « donner la chasse aux gens
/Portants bâtons, et mendiants;/Flatter ceux du logis, à son maître complaire ; » = Art de l’euphémisme et des sous-entendus que le loup , s’il n’était pas dirigé par son ventre, aurait pu comprendre = « Donner la chasse », c’est-à-dire se battre continuellement, risquer sa vie ou du moins risquer de prendre des coups + Champ lexical de la violence + Vie de domestique (verbes d’action « Flatter, complaire »...) = Le chien décrit finalement une vie de violence (il fait sans cesse la guerre) et d’humiliation ( Doit sans cesse plier l’échine...)

            B) Un retournement efficace
- Le Loup joue un rôle dès le début, et même s’il semble convaincu, l’on sait qu’il demeurera sur la défensive : « Le mâtin était de taille... ». Ces vers permettent de pénétrer l’esprit du Loup (focalisation interne, voir discours indirect libre) grâce à l’utilisation des infinitifs (L’attaquer, le mettre en quartiers) qui énoncent des hypothèses, des possibilités d’action, de suite rejetées par les explications qui suivent = « Et le Mâtin était de taille/A se défendre hardiment. » = Vocabulaire mélioratif, voire épique qui fait du Chien un véritable molosse = cette description reprend en creux l’opposition qui structure la fable = un Loup affamé et squelettique, un Chien bien repu et fort.
- Mais face à la vantardise et aux fausses vérités du Chien, la mise en scène de la réaction du loup est efficace car elle rétablit la vérité = « Chemin faisant il vit le col du Chien, pelé » = La simultanéité des actions mise en valeur par le participe présent dynamise la chute, tout en mettant paradoxalement un terme au mouvement qui « allait de l’avant », mais qui conduisait le Loup dans une impasse.

            C) Une morale à double détente
- Une inversion : Récit inhabituel dans le sens où le Loup et le Chien s’entendent pendant quelques vers : « Le loup déjà se forge une félicité/Qui le fait pleurer de tendresse. » = Le présent de narration a une valeur proleptique et prophétique = Le loup se voit « déjà » (à noter l’adverbe de temps qui marque l’immédiateté) au Paradis (voir le vocabulaire religieux = félicité et l’expression hyperbolique euphorique « pleurer de tendresse ») = Le Chien promet une vie de rêve, le Paradis sur terre où l’on mange à satiété et le Loup le croit = entente et harmonie entre les deux compères.
- La morale finale rétablit l’équilibre entre les personnages = Le chien à l’arrêt, domestiqué, et un Loup toujours « fuyant et courant » = Les verbes d’action, et surtout le « Et court encor », (avec l’utilisation du présent omnitemporel et l’adverbe de temps) ancrent le personnage du Loup dans une fuite sans fin, synonyme de liberté et de mouvement perpétuel. Par contraste, l’absence de réaction du Chien accentue l’immobilisme du personnage et sa vie servile, « attachée » (comme il le dit lui-même).

III) Qui porte en creux un message philosophique et anthropologique

            A) La recherche du bonheur
- Le jeu des questions réponses = dialogue socratique (Conversation propre à mettre en évidence la contradiction et à mener l'interlocuteur à la vérité.), mais l’interlocuteur comprend tout seul la vérité = Voir comment au contraire les réponses du Chien éludent les problèmes et mettent surtout en valeur « les bons côtés » = « Os de poulets, os de pigeons,
/ Sans parler de mainte caresse. » = Répétitions + Pas de verbe principal = succession de ripailles + champ lexical de l’alimentation + Adverbe hyperbolique (mainte) qui marque la profusion = une vie édénique faite de victuailles et d’amour.
- Le Chien promet donc le bonheur au Loup : « Suivez-moi ; vous aurez un bien meilleur destin. » = L’injonction est immédiatement suivie par un futur catégorique = lien implicite de cause à effet entre les deux indépendantes qui sonne comme une promesse de bonheur parfait (Voir le comparatif «meilleur » qui promet monts et merveilles).
- La réaction du loup qui refuse la servitude et voit sa propre situation comme le vrai bonheur annonce la philosophie d’Alain, dans Propos sur le bonheur, publié en 1925 : « Penser, c'est vouloir ». Le bonheur n'est pas pour lui un fruit dont on goûterait et jugerait de sa valeur : le bonheur se veut, alors, il peut se faire. Citant Hegel, qui affirme que l'âme immédiate est comme enveloppée de tristesse, Alain nous dit « Il faut que le fouet du maître arrête tous ces hurlements de chiens », et se délivrer du désespoir par l'action. Car c'est l'action qui nous libère de cette complainte. Lorsque le cerveau nous rend tristes, «scier du bois» même est une bonne manière d'oublier cette tristesse. = Le Loup a donc choisi l’action (il fuit et il court), synonyme pour lui de liberté et donc de bonheur. Il arrête « tous ces hurlements de chiens », décide d’accepter son sort, même s’il sait qu’il va en souffrir (il aura encore faim).

            B) Ou quand mourir c’est vivre
- Paradoxalement, le Loup choisit la perspective de la mort, comme synonyme de vie : « Attaché ? dit le Loup : vous ne courez donc pas/Où vous voulez ? Pas toujours, mais qu'importe ?
 Il importe si bien, que de tous vos repas/Je ne veux en aucune sorte,
Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor. »: Le jeu de questions/réponses (les réponses reprennent des éléments des questions = progression du débat mime la progression du Loup dans la découverte de la vérité = dialogue maïeutique = La maïeutique, par analogie avec le personnage de la mythologie grecque Maïa, qui veillait aux accouchements, est une technique qui consiste à bien interroger une personne pour lui faire exprimer (accoucher) des connaissances. La maïeutique consiste à faire accoucher les esprits de leurs connaissances. Elle est destinée à faire exprimer un savoir caché en soi. = La conjonction de coordination « donc » met bien en valeur le processus à l’œuvre et l’évolution du Loup qui tire lui-même ses conclusions des propos du Chien.
- Le Loup choisit de souffrir (voire peut-être de mourir de faim et de revenir à la situation initiale de la fable : « Un Loup n'avait que les os et la peau ;/Tant les Chiens faisaient bonne garde. » = La description dysphorique du Loup « Les os et la peau » annonce métonymiquement (la maigreur pour la mort) la mort possible du Loup, affamé.) Mais il rétorque : « Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor. » Le terme hyperbolique « trésor » renvoie à la description édénique du Chien qui voit son offre refusée. L’adverbe « même » , joint à la tournure négative marque la détermination du Loup, et l’assurance de son choix.

            C) Une réflexion sur la condition humaine et la condition de courtisan
- La première réaction du Loup est celle d’un fin stratège, courtisan dans l’âme : « Le Loup donc l'aborde humblement,/Entre en propos, et lui fait compliment/Sur son embonpoint, qu'il admire. » : Le discours narrativisé (lui fait compliment = narrativisé car le narrateur ne précise pas exactement ce qui a été dit), et l’adverbe « humblement » qui rime avec le substantif « compliment » mettent en évidence la duplicité du Loup, figure parfaite du courtisan servile obligé de plier l’échine devant la force qu’incarne le Chien bien nourri. Ce début de dialogue décrit en creux les rapports maîtres/valets, et ceux du roi et de ses courtisans.
- Mais par un habile retournement, le Chien est le véritable courtisan de la fable, le Loup incarnant symboliquement l’homme libre et révolté, paria peut-être (Voire la description que fait le Chien des congénères du Loup : «Vos pareils y sont misérables,/Cancres (2), haires (3), et pauvres diables » = Adjectifs péjoratifs fortement dépréciatifs qui décrivent les loups somme la pire espèce qui soit), mais paria insoumis. Le champ lexical de la soumission transparaît à travers les propos du Chien : 
« Flatter, complaire », mais surtout à travers son explication :  « Le collier dont je suis attaché/De ce que vous voyez est peut-être la cause. » : Le Chien a beau modaliser son discours par l’utilisation de l’adverbe « peut-être » qui tente d’atténuer une réalité cruelle, le Loup n’est pas dupe : « vous ne courez donc pas/Où vous voulez ? » : L’interro-négative révèle sa stupeur, accentuée par l’interrogative indirecte (« Où vous voulez »). Ce redoublement interrogatif montre que le Loup ne parvient pas à y croire et est indigné par ce qu’il entend. Le Loup est ici le symbole humaniste de cette « force qui va » (Hernani, Victor Hugo) avant l’heure, tel Hernani, cet insoumis et cet indompté qui préfère avoir faim plutôt que de vivre attaché. Le Loup devient donc l’allégorie du révolté insoumis, famélique, sans argent, mais libre. Le Chien est l’allégorie du courtisan (et du noble) qui vit de guerres, de violence et de servitude, bien au chaud et bien nourri, mais dépendant inéluctablement de ses maîtres.

Nathalie Leclercq


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