samedi 31 août 2013

RABELAIS, GARGANTUA, CH. 57, THELEME, COMMENTAIRE




TEXTE: (Version modernisée)


Toute leur vie était dirigée non par les lois, statuts ou règles, mais selon leur bon vouloir et libre-arbitre. Ils se levaient du lit quand bon leur semblait, buvaient, mangeaient, travaillaient, dormaient quand le désir leur venait. Nul ne les éveillait, nul ne les forçait ni à boire, ni à manger, ni à faire quoi que ce soit... Ainsi l'avait établi Gargantua. Toute leur règle tenait en cette clause :

FAIS CE QUE VOUDRAS

car des gens libres, bien nés, biens instruits, vivant en honnête compagnie, ont par nature un instinct et un aiguillon qui pousse toujours vers la vertu et retire du vice; c'est ce qu'ils nommaient l'honneur. Ceux-ci, quand ils sont écrasés et asservis par une vile sujétion et contrainte, se détournent de la noble passion par laquelle ils tendaient librement à la vertu, afin de démettre et enfreindre ce joug de servitude; car nous entreprenons toujours les choses défendues et convoitons ce qui nous est dénié.
Par cette liberté, ils entrèrent en une louable émulation à faire tout ce qu'ils voyaient plaire à un seul. Si l'un ou l'une disait : " Buvons ", tous buvaient. S'il disait: "Jouons ", tous jouaient. S'il disait: " Allons nous ébattre dans les champs ", tous y allaient. Si c'était pour chasser, les dames, montées sur de belles haquenées, avec leur palefroi richement harnaché, sur le poing mignonne- ment engantelé portaient chacune ou un épervier, ou un laneret, ou un émerillon; les hommes portaient les autres oiseaux.


Ils étaient tant noblement instruits qu'il n'y avait parmi eux personne qui ne sût lire, écrire, chanter, jouer d'instruments harmonieux, parler cinq à six langues et en celles-ci composer, tant en vers qu'en prose. Jamais ne furent vus chevaliers si preux, si galants, si habiles à pied et à cheval, plus verts, mieux remuant, maniant mieux toutes les armes. Jamais ne furent vues dames si élégantes, si mignonnes, moins fâcheuses, plus doctes à la main, à l'aiguille, à tous les actes féminins honnêtes et libres, qu'étaient celles-là. Pour cette raison, quand le temps était venu pour l'un des habitants de cette abbaye d'en sortir, soit à la demande de ses parents, ou pour une autre cause, il emmenait une des dames, celle qui l'aurait pris pour son dévot, et ils étaient mariés ensemble; et ils avaient si bien vécu à Thélème en dévotion et amitié, qu'ils continuaient d'autant mieux dans le mariage; aussi s'aimaient-ils à la fin de leurs jours comme au premier de leurs noces.

COMMENTAIRE

Le chapitre 57 présente la vie à l’ Abbaye de Thélème que Gargantua a faite construire selon le goût de Frère Jean, pour le remercier de son aide lors de la guerre piccrocholine. Dans ce texte argumentatif, Rabelais donne un modèle de la société  idéale dans un espace religieux totalement dénaturé.

Problématique : Comment Rabelais crée-t-il une utopie à portée polémique ?

I) La description d’une société utopique
            A) Une description
- Imparfait descriptif (« ils sortaient ») et l’utilisation de verbes d’état (« était régie ») qui sont les procédés d’un texte descriptif = hypotypose.
- Détails descriptifs = Enumérations des activités humaines = Le lecteur n’a aucune peine à s’imaginer la scène.
- Opposition entre les champs lexicaux de la contrainte et de la liberté :
            -       contrainte : « non selon des lois, des statuts ou des règles » « nul ne les contraignait » « opprimés » « asservis » « sujétion » « contrainte » « joug de servitude » « interdit » « refusé »
            -       liberté : « bon vouloir », « libre arbitre » « quand bon leur semblait » « quand le désir leur en venait » « gens libres » « librement » « cette liberté ».
            = Les termes liés à la contrainte sont souvent employés dans des tournures négatives qui leur ôtent toute valeur = Texte qui présente un plaidoyer en faveur de la liberté individuelle et du libre arbitre.
            B) Utopique
- L’utopie est un mot forgé par l’écrivain anglais Thomas More en 1516. Etymologie= ou-topos : en aucun lieu (ce qui n’existe pas) mais il est possible aussi que l’étymon soit eu-topos : le lieu meilleur. Certains motifs sont propres à l’utopie comme le goût pour l’ordre, la symétrie, la recherche du bonheur des peuples, l’idéal autarcique, l’idéal communautaire.
- « désir » + Thélème même signifie en grec « désir » = aspiration humaniste : une société libre, vertueuse et harmonieuse.
- Description d’une abbaye où les gens sont parfaits et où ils vivent en harmonie. Cette description est fortement méliorative et hyperbolique. Ainsi, des lignes 26 à la fin, Rabelais présente une société idéalisée, et la répétition de l’adverbe d’intensité « si », liée aux adjectifs qualificatifs mélioratifs « élégantes, mignonnes, habiles… » donnent un monde harmonieux, où les gens semblent parfaits de corps et d’esprit.
            C) Et idéale
- Registre épidictique fortement convoqué :
            Qualités sociales : Enumération des talents de chevalier doublée d’une utilisation de l’adverbe d’intensité « si » pour insister et renforcer la mesure de leur talent (superlatif) = Gens bien nés  + bonne éducation (idem) très importante car à la source de nombreux talents (la chasse à courre, la lecture, le chant ,etc). Talents aussi bien intellectuels que physiques (chevalerie, voir le vocabulaire).
            Qualités morales : Jeu des pronoms personnels « on » + « tous » (pronom indéfini) + « un » = Ecoute et respect de l’autre : Importance de la communauté + font preuve de bonne volonté +  Thélème = « bon vouloir » = essence même de la fondation de l’abbaye. Sans cela, ne peut exister. Les pluriels suggèrent un élan collectif : « ces gens-là » « les pousse » « faire tous ce qu’il voyait faire plaisir à un seul » : la liberté n’engendre pas l’individualisme, au contraire chacun semble se soucier des autres. On perçoit un véritable accord entre les membres de la communauté : cf. hypothétiques « Si l’un ou l’autre ». De la même façon on note une relation plus égalitaire entre homme et femme « Si l’un ou l’une ». Les femmes semblent associées aux activités des hommes.
            Amour idéal = « aussi s'aimaient-ils à la fin de leurs jours comme au premier de leurs noces. » = Description méliorative (vocabulaire appréciatif) = description d’un amour idéal = Fidélité + amitié devient amour. Constance des sentiments, haute vertu morale.
- Les superlatifs : « jamais on ne vit de chevaliers si vaillants, si hardis, si adroits au combat » + anaphore de l’adverbe d’intensité « si » + énumération. Idem « plus » (comparatif). S’ajoutent + jeux de parallélismes de construction renchéris par des anaphores « jamais on ne vit de dames si fraiches » + Hyperboles = Il s’agit de dépeindre une perfection sociale : il est question de l’élite aristocratique (libres, bien nés + loisirs dignes des grands seigneurs comme la chasse à courre).


II) Pour défendre un idéal humaniste
            A) Une noblesse humaniste
- Valeurs énoncées (éducation, talents requis, chevalerie) sont celles du Moyen Âge : Rabelais choisit pour former sa société idéale l’élite noble de la société moyenâgeuse.  Il choisit la meilleure part du Moyen Âge considéré comme obscurantiste.
- Choix du vocabulaire : haquenées = juments, en général montées par des dames (Palefroi = cheval de promenade richement harnaché) + Pour insister sur l’aspect exceptionnel de ces personnes, Rabelais utilise  l’adverbe « jamais » suivi d’une négation  et du superlatif = Une société éduquée, raffinée, aux mœurs douces et tolérantes.
- Epanouissement individuel : les besoins du corps sont satisfaits (boire, manger, dormir). On exerce les corps (ébats aux champs) car le corps est très important pour les humanistes mais on n’occulte pas non plus le développement intellectuel ni l’épanouissement affectif et moral. Cet épanouissement est donné à entendre par l’allitération en [S] et les assonances en [i] et en [é]. Cet épanouissement est renforcé par l’évocation de la beauté : plaisir des yeux « de belles haquenées » « leur poing joliment gantelé » « dames si fraiches, si jolies » = ce champ lexical de la vue participe de l’hypotypose et accentue la dimension édénique, paradisiaque de la description.
            B) Une éducation humaniste
A travers les maximes (tournures privilégiées des humanistes), telles que « Fais ce que tu voudras », ou tel l’ensemble du deuxième paragraphe (utilisation du présent à valeur de vérité générale), Rabelais livre une conception humaniste de l’homme. Sa foi en sa bonté naturelle lui fait penser qu’un être bien éduqué se tournera vers la vertu, et que c’est la servitude et le manque de liberté qui corrompt l’homme. En outre, la conception du libre arbitre (premier paragraphe) est typique des humanistes. Si l’homme a le choix, il choisit le bien. Et tout le paradoxe de la société que crée Gargantua, c’est que l’une de sa première règle, c’est de ne pas avoir de règle. Le champ lexical de la liberté est omniprésent (« volonté, libre arbitre, quand bon leur semblait, quand le désir leur en venait ») et fournit l’élément essentiel de cette société hors du commun. Enfin, l’humaniste croit en l’éducation et en sa capacité à faire évoluer l’homme dans le bon sens, tout comme les habitants de Thélème savaient « lire, écrire, chanter… » et sont donc capables de vivre en parfaite harmonie.
            C) Une religion humaniste
- Les termes spécifiquement religieux et leur utilisation : Le chapitre se déroule dans une abbaye (dernier paragraphe) + vocabulaire religieux : vice / vertu / vile/ vertueusement, mais détournés de leur contexte religieux pour ressembler à un traité de morale et de rhétorique. Rabelais assimile l’absence de liberté à un vice. Par conséquent, il lui semble normal et même vertueux de combattre la servitude pour vivre libre. Ainsi, il réconcilie le choix libre et le choix raisonnable.
- Traité rhétorique : « quand » / « afin de » : raisonnement logique. Rabelais énonce la condition, la contrainte puis la conséquence. Ainsi, la contrainte de la règle est présentée paradoxalement comme une incitation à la transgression et à la faute. S’il n’y a pas de règle, alors il n’y a pas de transgression, et les règles seront faites implicitement et naturellement car la société qui compose l’abbaye est l’élite des nobles. Présenté sous forme de vérité générale grâce au présent. Ainsi, le rare vocabulaire religieux utilisé est prétexte à la construction d’une argumentation sur le principe de liberté.
- Les nouvelles caractéristiques de l’espace religieux : Rappel du chapitre 53 : pas de murs, pas d’horloge, constructions splendides et richement décorées, luxe et raffinement.
Nouveautés : hommes et femmes vivent ensemble + Lieu ouvert : vont dans les champs, faire de la chasse à courre donc aucun isolement.
- Totale liberté = « fais ce que tu voudras » Impératif paradoxal = Rupture avec les 3 vœux religieux exprimés quand quelqu’un décide de faire partie du clergé : chasteté, pauvreté et obéissance.


III) Et critiquer la société contemporaine
            A) Une société imaginaire
            Pourtant, l’abbaye de Thélème n’est qu’une utopie, une société imaginaire. Située en un lieu et un temps indéterminé, Rabelais crée des personnages dignes d’un conte de fées. Le champ lexical de la chevalerie: « dames, chasse à courre, palefroi, preux » montre qu’il s’agit d’une époque fictionnelle et non celle du XVIe siècle. Les idéaux qui sont développés semblent eux-mêmes très utopiques et irréalisables. Une société sans règle, où chacun fait ce qu’il veut serait immanquablement vouée à l’échec et mènerait à l’anarchie. A cet effet, l’osmose quasi fusionnelle entre les habitants qui est décrite au troisième paragraphe, mise en valeur par un jeu de répétition et de symétrie syntaxique (« Si l’un d’entre eux…tous ») ne semble possible que dans l’univers fictionnel d’un roman ou d’un conte de fée.
            B) Une société paradoxale
- Nul ne les oblige à faire quoi que ce soit : liberté individuelle et vie communautaire.
Mais paradoxe = Liberté = faire ce que l’on veut. Ici, c’est le cas, mais présenté sous forme d’impératif : impératif + proposition. Sont obligés d’être libre. Ne peuvent pas choisir la servitude. D’ailleurs, c’est Gargantua qui l’impose : « Ainsi en avait décidé Gargantua ». Création d’une règle pour annuler toutes les autres. Présuppose que les hommes soient à la recherche de l’absolue liberté. C’est pour cette raison que cette abbaye est créée pour une certaine élite : Thélème accueille une élite déjà formée aux principes humanistes. Les Thélémites finissent par se créer leur propre règle, celle de suivre la volonté des autres.
- Paradoxe énoncé dès la première phrase du chapitre : « non par ….mais » : Antithèse pour créer la surprise.
« Quand bon leur semblait…quand le désir leur en venait » : anaphore et parallélisme : insistance sur la complète liberté + introduction de nouvelles valeurs : le désir et le plaisir, inconnues du monde religieux.
Enumération des activités corporelles et intellectuelles + imparfait pour marquer l’habitude : cette totale liberté n’est pas éphémère mais est une règle de vie. Paradoxe : règle qui annule toutes les règles. Est-ce possible ?
- Montre la limite de cette utopie :
            L’homme est obligé de vivre avec des règles.
              Pour que ce principe fonctionne, il faut une société particulièrement bien éduquée, et donc qui a déjà acquis des règles de savoir-vivre
            C) Une société polémique
- La religion brille par son absence. Pourtant, bel et bien construction d’une abbaye. Pourquoi ? Seule vertu de l’abbaye = l’isolement = Rejet de la religion, recherche d’une société idéale dû au contexte historique.
- Volonté de liberté due aux trop grandes contraintes imposées par l’Eglise : croyants doivent payer des impôts et le rachat de leurs péchés > pas de soucis matériels à Thélème.
- Ici se lit en creux la critique d’un régime autoritaire. Les négations répétées marquent la condamnation sans appel de toute forme d’autorité. La contrainte empêche l’épanouissement, nuit au bonheur des peuples.
- « car nous entreprenons toujours ce qui nous est interdit et nous convoitons ce qui nous est refusé » = Présent de vérité générale à valeur omnitemporelle (Adverbe « toujours ») = Rabelais de dénonce les effets pervers des lois : ce sont les interdits qui poussent au vice.

- Recherche d’une société aimante, aimable car des guerres de religion ensanglantent le pays (réforme protestante qui considère que seule la foi peut sauver l’homme et non le rachat des péchés en monnaie sonnante et trébuchante) = Monde utopique se fait donc en l’absence de religion, source au XVIème siècle de contrainte et de tueries.

Nathalie LECLERCQ



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