samedi 31 août 2013

RABELAIS, GARGANTUA, CH. 27, COMMENTAIRE


            
TEXTE :

Ce disant mist bas son grand habit, & se saisit du baston de la croix, qui estoyt de cueur de cormier long comme une lance, rond à plain poing & quelque peu semé de fleurs de lys toutes presque effacées. Ainsi sortit en beau sayon & mist son froc en escharpe. Et de son baston de la croix donna sy brusquement sus les ennemys qui sans ordre ny enseigne, ny trompete, ny tabourin, par myu le clous vendangeaient.



            Car les porteguydons & portenseignes avoyent mys leurs guidons & enseignes l'orée des meurs, les tabourineurs avoient defoncez leurs tabourins d'un cousté, pour les emplir de raisins, les trompettes estoient chargez de moussines, chascun estoyt desrayé, Il chocqua doncques si roydement sus eulx sans dyre guare, qu'il les renversoyt comme porcs frapant à tors & à travers à la vieille escrime, es uns escarbouilloyt la cervelle, es aultres rompoyt bras & iambes, es aultres deslochoyt les spondyles du coul, es aultres demoulloyt les reins, avalloyt le nez, poschoyt les yeulx, fendoyt les mandibules, enfonçoyt les dens en la gueule, descroulloyt les omoplates, spaceloyt les greves, desgondoyt les ischies, debezilloit les faucilles.
            Si quelqu'un se vouloyt cascher entre les seps plus espès, à icelluy freussoit tout l'areste du doux: & l'esrenoit comme un chien. Si aulcun saulver se vouloyt en fuyant, à icelluy faisoyt voler la teste en pièces par la commissure lambdoide. Sy quelqu'un gravoyt en une arbre pensant y estre en seureté, ycelluy de son baston empaloyt par le fondement. Si quelqu'un de sa vieille congnoissance luy crioyt.
- Ha frère Iean mon amy, frère Iean ie me rend.
- Il t'est (disoit il) bien forcé. Mays ensemble tu rendras l'ame à tous les diables.
Et soubdain luy donnoit dronos. Et si personne tant feut esprins de temerité qu'il luy voulust resister en face, là monstroyt la force de ses muscles. Car il leurs transperçoyt la poictrine par le mediastine & par le cueur, à d'aultres donnant suz la faulte des coustes, leurs subvertissoyt l'estomach, & mouroient soubdainement, es aultres tant fierement frappoyt par le nombril, qu'il leurs faisoyt sortir les tripes, es aultres par my les couillons persoyt le boiau cullier.
            Croiez que c'estoit le plus horrible spectacle qu'on veit ocnques, les uns cryoient saincte Barbe, les aultres sainct georges, les aultres saincte Nytouche, les aultres nostre Dame de Cunault, de Laurette, de bonnes nouvelles/ de la lenou/ de rivière. Les uns se vouoyent à sainct Iacques, les aultres au sainct Suaire de Chambery, mais il bruslae troys moys après si bien qu'on n'en peut salver un seul brin. Les aultres à Cadouyn, Les aultres à sainct Iean d'Angely. Les aultres à sainct Eutrope de Xainctes, à sainct mesmes de Chinon, à sainct Martin de Candes, à sainct Clouaud de Sinays: es reliques de Iaurezay: & mille aultres bons petits sainctz.


COMMENTAIRE:

Il s’agit d’une querelle entre les fouaciers de Lerné, sujets de Picrochole, et les bergers de Seuilly, sujets de Grandgousier. Les fouaciers refusent de vendre leur marchandise aux bergers et l’un d’entre eux nommé Marquet assène un coup violent à Forgier, un des bergers. En signe de représailles, les fouaciers sont pillés et roués de coups. Picrochole ordonne donc à son peuple d’entrer en guerre contre leurs voisins et mène une attaque surprise.
Dans ce chapitre, nous nous situons en début de conflit et le narrateur décrit la manière dont un moine de Seuilly, le frère Jean des Entommeures se bat afin de sauver le champ de vigne de l’abbaye.

Problématique: Par quels procédés stylistiques Rabelais fait-il le récit parodique d’une bataille?



I) Un récit de guerre
                A) Un récit
- Temps du récit rétrospectif et des verbes d’action: « mit bas, se saisit, frappa ». Effet: Vivacité du récit, le lecteur a l’impression d’y être grâce à la force évocatrice du vocabulaire. Il suit la progression de Frère Jean à travers l’ennemi, de sa préparation au combat jusqu’au plus fort de la bataille.
- L’auteur présente même un passage au discours direct (« Ha frère Jean mon ami, frère Jean je me rends. Il t'est (disait-il) bien forcé. Mais ensemble tu rendras l'âme à tous les diables. ») qui permet au lecteur de revivre la scène comme s’il y était et d’entendre ce qui s’est dit.
                B) Une guerre
- Les noms: « ennemis, enseignes, porte-drapeau, tambours » et les verbes: « brisait, démettait, disloquait ». Leur profusion et leur violence rappellent la brutalité commune en temps de guerre.
- Les comparaisons péjoratives et dépréciatives « comme des porcs, un chien »: Les ennemis sont déshumanisés et méprisés, nous sommes bien en temps de guerre, la vision de l'homme en tant que telle passe au second plan.    
              C) Un héros épique (épopée: récit qui narre les hautes actions d’un héros).
- Frère Jean est le sujet de presque tous les verbes d’actions, et tel un héros, il court sur l’ennemi, le met en pièce et rencontre peu de résistance.
- La répétition des pronoms indéfinis « aux uns, à d’autres » met l’accent sur le fait que Frère Jean est seul face à tous ses ennemis, qu’il extermine les uns après les autres. Frère Jean est décrit comme l’auteur d’un exploit guerrier.


II) Une parodie de chanson de geste (Parodie: Texte, ouvrage qui, à des fins satiriques ou comiques, imite en la tournant en ridicule, une partie ou la totalité d'une œuvre sérieuse connue. Chanson de geste: récit du temps de la chevalerie, telle l’épopée du roi Arthur)
             A) Des personnages burlesques (des bouffons)
- Un moine, sensé ne pas faire la guerre, et des ennemis décrits comme des anti-héros.
- Voir la répétition de la préposition « sans » et le détournement des armes de guerre pour récolter le raisin!
- et le mobile de cette bataille: défendre des champs de vignes! Tout est fait pour ridiculiser cette guerre et ceux qui la font.
                B) Des actions burlesques
- Les termes « omoplates, fémur, suture occipito-pariétale, médiastin » ont un effet caricatural, et transforme frère Jean en chirurgien sanguinaire. Si, comme dans les récits de chevalerie, frère Jean met littéralement ses ennemis en pièces et les fait voler en éclat, sa sauvagerie et sa cruauté en font un véritable barbare.
- Voir aussi la vision de l'ennemi mis en pièces (vue en synecdoque: « membres, dents, bras... ») qui a un effet hyperréaliste et qui connote l’horreur d’un  tel massacre. Frère Jean devient alors davantage un bourreau qu’un héros.
                C) Une violence burlesque
- Effet de symétrie syntaxique« si…il » qui a une valeur hyperbolique et met en évidence que Frère Jean est sans pitié, et ce avec tous ses ennemis. Cette violence va à l’encontre des préceptes de la courtoisie et des règles de la chevalerie qui veut que lorsqu’un adversaire crie pitié, il soit épargné.
- L’ennemi « cherchait à se cacher, se sauvait, montait à arbre » = accumulation de verbes d’action +  champ lexical de la fuite et frère jean « froissait toute l’arête du dos, faisait voler la tête en morceaux, ou l’empalait par le fondement » = Verbes d’actions antithétiques, opposition entre le comportement des ennemis et frère Jean = Sa cruauté est ainsi amplifiée. Comportement choquant et anti-chevaleresque.
- Le comble se situe dans le passage au discours direct, lorsque l’auteur précise « si quelque ancienne connaissance lui criait: « Je me rends ». Face à une connaissance, et face à l’imploration de cet homme, Frère Jean « lui assenait une volée de coups ». L’expression hyperbolique « assener une volée de coups» met en exergue la violence, la brutalité et la cruauté de frère Jean, peu dignes d’un chevalier.


III) Une portée satirique
            A) L’ironie rabelaisienne
- Le lecteur perçoit dès le début des petits détails ironiques qui marquent la distance critique et le regard moqueur de l’auteur :
            - « quelque peu semé de fleurs de lys toutes presque effacées »= Les fleurs de Lys renvoient au roi, donc à François 1er, et le fait qu’elles soient effacées (ou presque = ironie) remet en cause le patriotisme de frère Jean = ne se battrait-il que pour le vin ?
            - «  sans dire gare » = sans crier gare = expression ironique = Frère Jean est en fait décrit comme un traitre qui attaque ses ennemis par surprise.
            - « Et mille autres bons petits saints » = Ironie Rabelaisienne dans l’utilisation hypocoristique de l’adjectif « petits » qui sonne comme un sacrilège (il ne peut y avoir de « petits » saints »).
            B) Satire du héros de guerre et de la guerre
- A travers l’emploi d’un vocabulaire cru et sauvage, le narrateur effectue une vive critique de la guerre, vision d’horreur et violence gratuite, tout en montrant son caractère impitoyable. En faisant de frère Jean un antihéros, Rabelais dénonce les massacres dus à la guerre et ses atrocités.
- Satire du combat épique :
- le choix de l’arme : le bâton de la croix ce qui montre de la désinvolture vis-à-vis des objets sacrés.
- l’habillement : le froc en écharpe
- l’usage incongru et grotesque des objets : les tambours et les trompettes sont remplies de grappes de raisin.
- la comparaison dépréciative entre les ennemis et les « porcs »
- l’amplification systématique des blessures détaillées avec raffinement dans un effet d’hypotypose et d’hyperbole encore renforcée par l’accumulation de verbes d’action.
            C) Satire religieuse
- Voir les actions belliqueuses de frère Jean, sa propension à la violence et à la cruauté est contraire aux préceptes évangéliques (aimer son prochain, pardonner, générosité...)
- Dernier paragraphe : Répétition du pronom indéfini + énumération des saints (amplifiée par l’hyperbole « mille autres petits saints » = mise en scène burlesque et dénigrement de la religion = Il y a tellement de saints = foisonnement tourné en dérision puisque : « mais il brûla trois mois après si bien qu'on n'en put sauver un seul brin. » L’adverbe adversatif « mais » et la consécutive qui marque l’incapacité physique « on n’en peut » montrent que les prières ne servent à rien, quels que soient les saints invoqués.
- Enumération des saints cocasse (comique) = Sainte Nitouche à côté de Sainte Barbe (Martyre catholique) = art du rapprochement burlesque qui déprécie les prières des combattants et surtout la multiplication des saints.

Nathalie LECLERCQ





2 commentaires:

  1. merci beaucoup pour ce commentaire très complet. C'est l'analyse la plus détaillée que j'ai pu trouver. Cela simplifiera beaucoup mon étude de ce texte pour le bac de francais. Encore merci !

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  2. J'ai modifié quelques titres de sous-parties pour que ce commentaire soit plus cohérent.
    Merci de donner vie à mon blog par vos lectures.

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