mardi 4 juin 2013

CRITIQUE, OUVRAGE COORDONNE PAR FRANÇOISE RULLIER-THEURET, BECKETT OU LE MEILLEUR DES MONDES POSSIBLES, PARTIE 5



V. Didascalies et enjeux esthétiques (par Françoise Rullier-Theuret)


EAG : En attendant Godot
OBJ : Oh les beaux jours
B : Beckett


Lire le théâtre demande qu’on accorde au dialogue et aux indications scéniques une attention égale. Ces dernières interviennent dans la genèse des pièces, sont partie prenante d’une vision du monde, d’une conception de style et de choix esthétiques. Le parcours de B reste étroitement fidèle à une tradition de présentation écrite du texte dramatique et participe à la mise en place d’une dramaturgie moderne. Dans ses œuvres, les didascalies sont très nombreuses.  Le choix d’une approche non réaliste qui caractérise le théâtre moderne fait que le discours didascalique bascule très vite de la technicité à la dénudation et participe à la remise en cause de l’esthétique réaliste.




1. L’inflation didascalique
Les didascalies dans les pièces de B visent en premier lieu le lecteur : elles ne concernant pas le spectateur puisqu’elles disparaissent à la représentation et ne visent pas davantage le metteur en scène puisqu’elles révèlent leur insuffisance dès le premier filage de la pièce.
Certaines didascalies décrivent ce que la scène ne peut pas exposer et qu’il est inutile de préciser puisque le spectateur ne le verra jamais : « A sa droite et derrière elle, allongé par terre, endormi, caché par le mamelon, Willie » (OBJ, p12), « Willie, invisible se met à ramper vers son trou, côté jardin » (OBJ, p31). Le lecteur a ainsi une supériorité cognitive sur le spectateur.
Les didascalies « à lire » établissent par l’humour une connivence entre l’auteur et le lecteur. Ainsi la précision écrite : « Il ne fait pas la liaison » (EAG, p26) qui s’applique à l’expression « pas encore », n’est là que pour rebondir sur la réplique précédente « A Godot ? Liés à Godot ? ». Les jeux de mots écrits sont nombreux : « Estragon (se tordant).- Il est tordant ! » (EAG, p45), « Estragon (du tic au tac) », (EAG, p48). On repère ainsi de « fausses didascalies » qui ne sont pas conçues pour orienter la mise en scène mais sont de purs jeux textuels destinés à faire sourire le lecteur : « Vladimir suspend son vol » (EAG, p75). De même, les nombreux porte-à-faux entre la parole du personnage et l’indication scénique, qui viennent modifier ironiquement le sens de la réplique, disparaissent en passant la rampe : « Je m’en vais. (il ne bouge pas) »  (EAG, p14), « Pozzo (s’arrêtant). –Je pars » (EAG, p116).
Les didascalies, par les proportions qu’elles prennent, inversent presque le rapport du dialogue au paratexte dans OBJ. Elles sont au premier plan.
Il s’agit d’une modification de l’écriture dramatique. Comme chez les dramaturges « vieux style », les didascalies métaénonciatives décrivent l’acte de parole en passant soit par une caractérisation objective (voix, ton, débit : « ton prosaïque […] ton à nouveau lyrique » (EAG, p48), soit par l’évocation subjective d’états d’âme (« triomphant, impatient », EAG, p53). L’extraordinaire précision des didascalies n’est en réalité qu’une impression, car les jeux de scène ne sont que grossièrement esquissés. Bon nombre d’entre elles sont redondantes et pourraient être supprimées.
Pourquoi cette inflation du paratexte si elle ne vise ni l’élucidation, ni la mise en scène ? Pour Michèle Foucré, dans cette dramaturgie qui est conçue pour faire voir, tout « ce qui pourrait prêter matière à élucidation philosophique est volontairement traité d’une manière expressionniste, en gestes et en paroles ». C’est paradoxalement aux didascalies que le texte écrit confie sa portée métaphysique, elles transforment les interrogations fondamentales en situation incarnées. Les didascalies redonnent son importance à la matière (les corps, les choses) par rapport au langage. Le théâtre de B ne dit pas l’angoisse d’être mortel mais exhibe une chair qui souffre. Il met en scène l’homme qui meurt.
C’est par son mal au pied qu’Estragon symbolise l’humanité souffrante. Dans OBJ, les indications nous montrent une femme en train d’éprouver la solidité de ses dents qui vont bientôt tomber. La dimension scénique (portée par les didascalies) n’est pas une forme ajoutée à un texte, elle est le sens même dans sa contradiction avec le texte dit.
Chez B, le désespoir est trivial et grotesque ; selon la formule d’Anouilh, Blaise Pascal est ici revu par les Fratellini. L’individu qui meurt est simplement dégoûtant et risible. Il n’y a pas de « beau désespoir », le tragique manque de décence. Il n’y a pas de récupération esthétique du tragique de la condition humaine. La didascalie est le mode d’écriture qui convient à cette intention, puisque c’est un discours sans dimension esthétique.


2. Un texte informe écrit sans style
La place prépondérante accordée au discours didascalique participe de ce travail général d’amaigrissement de l’écriture.
Notons que, exceptionnellement, B place les didascalies dans les marges en petits caractère à côté du monologue de Lucky pour souligner que la parole du personnage est un morceau de bravoure que rien ne doit venir interrompre.
Dans OBJ, les didascalies sont plus nombreuses que le dialogue. C’est une volonté de dénuement ou de régression qui préside au choix d’une écriture dérisoire comme support de création. La continuité du monologue de Winnie est interrompue par les parenthèses qui accentuent la segmentation et la désarticulation des phrases.
Gloses techniques, les didascalies donnent les informations platement et quelquefois dans une forme disgracieuse (écriture télégraphique). Son minimalisme stylistique plait à B et il ne prend guère d’écart par rapport à la tradition (un grain d’humour parfois).
Dans les didascalies, tout marche à l’économie : la grammaire se simplifie, les phrases minimales s’enchaînent, le mode indicatif ne connaît plus qu’un présent dit scénique, qui n’a pas de valeur temporelle, indiquant seulement la concomitance du geste avec la représentation.
Cette inscription dans le temps de la représentation est une caractéristique essentielle de l’écriture didascalique, et c’est ce qui fait qu’elle peut donner le rythme à la pièce. Les didascalies matérialisant la tension entre le silence et la parole prennent une place prépondérante dans OBJ. On croit comprendre alors que le sens naît du silence et doit être trouvé dans le non-dit. La remise en question des pouvoirs du langage par le discours didascalique est totale.
Les choix stylistiques sont l’indice de choix esthétiques. Quand B prétend rompre avec le « vieux style » qui fait sourire Winnie, il entend un certain usage de la langue, mais il vise aussi une certaine manière d’envisager la représentation. EAG est une machine de guerre contre la littérature : « Ceci devient vraiment insignifiant –Pas encore assez » (EAG, p89). Les didascalies deviennent porteuses des choix d’une nouvelle expression artistique.


3. Déchirer la toile et en finir avec le réalisme
Le refus de l’illusion réaliste dans le théâtre de B se joue dans l’écriture des indications scéniques.
Les termes techniques (« lever de rideau », « plateau », « coulisse », « rampe », « auditoire », « fosse », « toile de fond ») rappellent au lecteur qu’il a affaire à un texte de spectacle, la scène est désignée comme un lieu de théâtre et non comme un analogon de la réalité. La voix mimétique est minée par le système grammatical de l’actualisation et par les phénomènes de dénudation ironique. B n’actualise pas les substantifs (« Route à la campagne, avec arbre », EAG, p9), lesquels restent à un niveau de généralité. Le lieu se maintient dans l’indéterminé, le non-référentiel. La « route » n’est pas un lieu identifiable, et elle est d’autant plus facilement reçue comme une métaphore du monde et de la vie. Le dialogue souligne l’abstraction : « On ne peut pas le décrire. Ca ne ressemble à rien. Il n’y a rien. Il y a un arbre » (EAG, p113).
Il en va des objets comme des lieux. L’effacement des déterminants possessifs dans OBJ donnent l’impression que les objets que Winnie sort de son sac ne lui appartiennent pas (« elle déplie les lunettes […] elle chausse les lunettes » (p15). Les objets semblent appréhendés du point de vue de l’accessoiriste et non du point de vue du personnage. D’ailleurs, Winnie n’entre pas dans l’illusion réaliste et les désigne comme des accessoires de théâtre, indiquant qu’elle est une actrice en train de jouer un personnage (« L’ombrelle sera de nouveau là demain… », p46)
Les personnages se mettent à parler avec les mots techniques des didascalies : « En effet, nous sommes sur un plateau. Aucun doute, nous sommes servis sur un plateau » (EAG, p96).
L’irréalisme produit pareillement un mouvement de recul ironique. Dans OBJ, c’est l’ensemble du dispositif scénique qui se révèle improbable et de l’ordre du jamais-vu. Dans EAG, la tombée de la nuit est expédiée brutalement et la dévoile pour ce qu’elle est, une simple manipulation de projecteurs : « La lumière se met brusquement à baisser. En un instant il fait nuit » (p68).
Les didascalies jouent un rôle essentiel dans l’écriture dramatique. Elles contiennent ainsi les options dramaturgiques et esthétiques de l’auteur. Elles inscrivent la trace d’un point de vue sur le monde à représenter.





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