mardi 18 juin 2013

COURS, LES CARACTERISTIQUES DU RECIT


I) Les techniques narratives, concepts de base
A) Récit, histoire, fiction et narration
1) "Récit" : Lorsqu'il désigne un genre littéraire, le terme "récit" rassemble toutes les sortes de textes narratifs, racontant des événements réels ou imaginaires.
- On trouve plusieurs types de séquentialités dans un récit: des séquentialités narratives, descriptives, argumentatives, des dialogues.



2)  Dans un récit, on distingue l' "histoire" (ou la "fiction") et la "narration" :
-  Histoire : L'"histoire" est constituée par ce qui est raconté
- Fiction: Lorsqu'il s'agit d'événements fictifs, l'histoire est nommée "fiction".
- Narration: La "narration" est la façon de raconter.
N.B. : L'auteur place souvent des "effets de réel" ou de vraisemblance (ce qui est "semblable" au "vrai"), par exemple dans l'incipit (début du roman): dates, lieux, événements connus...
3)  La "sélection" : Un auteur ne peut tout dire ; il ne garde donc que les éléments utiles, opère un tri, une "sélection". En conséquence, les faits mentionnés, même les plus anodins, peuvent se révéler porteurs de sens ; il faut souvent les mettre en relation les uns avec les autres pour comprendre ce que suggère le romancier : il faut réfléchir à l' "économie" de l'œuvre.


B) Auteur et narrateur
1) "Auteur": L'"auteur" est la personne réelle qui vit ou a vécu
2) "Narrateur" : Le "narrateur" est celui qui raconte l'histoire ; c'est un personnage inventé par l'auteur pour remplir ce rôle.

C) Le statut du narrateur. Qui parle ? Qui voit ?
1) La position du narrateur : qui raconte ?
            a) Le narrateur extérieur au récit
- Le narrateur signale sa présence : le "récit" laisse place au "discours", des indices d'énonciation    apparaissent (pronom "je", "vous", modalisateurs). Ex. : Stendhal, Balzac...
- Le narrateur semble absent : les marques du "discours" n'apparaissent que dans les dialogues, les indices d'énonciation sont absents. Ex. : Flaubert, Zola ...
b) Le narrateur-personnage (récit à la 1° personne)
- Le narrateur raconte sa propre histoire. Ex. : Musset...
- Le narrateur raconte des faits dont il a été témoin. Ex. : Le Grand Meaulnes ...

2) Le point de vue narratif (ou) focalisation : qui voit ?
- "Focalisation zéro" : Le lecteur sait tout, il a accès à la psychologie des personnages grâce à un narrateur qui est "omniscient" et dont le savoir et les possibilités de perception sont illimités.
- "Focalisation interne" : Le lecteur n'a accès qu'à la psychologie d'un personnage et aux actes de tous les autres personnages que voit celui-ci. Le narrateur est « à l’intérieur » du personnage.
- "Focalisation externe" : Le lecteur n'a accès qu'aux actes des personnages ; le narrateur est témoin, son savoir et ses possibilités de perception sont limités.


II) L’intrigue romanesque
A)  Les séquences narratives
- On appelle "séquence" une unité du récit, un segment de texte qui forme un tout cohérent, dans le temps ou dans l'espace, autour d'un même centre d'intérêt. Un texte narratif est généralement organisé en séquences.    
- Dans un récit, les séquences ne se succèdent pas de façon anarchique, arbitraire. Certaines se reprennent pour se renforcer en créant des effets d'écho (parallélismes ou oppositions). Mais surtout, les séquences s'enchaînent, et on peut distinguer un début, un développement et une fin. 

B) Le déroulement du récit (ou) Les 5 phases de l'intrigue de base
1) Le début, ou "situation initiale", se place sous le signe de l'équilibre.
2) La "force perturbatrice" rompt cet équilibre, introduit un manque, et déclenche l'action.
3) La dynamique : enchaînement des péripéties, épreuves, conflits ...
4) La résolution ou "force équilibrante" qui met un terme à l'épreuve.
5) La fin, ou "situation finale", se place sous le signe de l'équilibre, le manque a été comblé.
Le développement évoque la ou les transformations qui s'opèrent pour passer de la situation initiale à la situation finale. Toute infraction à ce modèle (par exemple une situation finale qui reste déséquilibrée) est particulièrement significative.
 Un "processus de transformation" fait donc passer le personnage d'un "état initial" à un "état final". La comparaison entre la première et la dernière page d'un roman (ou d'une nouvelle) permet de mesurer la "transformation" accomplie.


C) Les récits encadrés : le récit enchâssé et la mise en abyme
1) Le "récit enchâssé" : Le récit peut être encadré par un autre récit; c'est le cas des retours en arrière, des récits "à tiroirs" où chaque épisode en arrive à former un récit autonome ...
2) La "Mise en abyme": Il y a "mise en abyme" du récit quand des éléments représentatifs du récit renvoient au récit lui-même, comme un miroir. "C'est le micro-récit du récit".

III) Le personnage romanesque
A) Remarques préliminaires :
1) Ne pas confondre "personne", c'est-à-dire un être vivant, et "personnage", c'est-à-dire un être de papier. Le "personnage" est une personne fictive dans une œuvre littéraire. L'art du romancier consiste, grâce au langage, à donner l'illusion de la vie à ces personnes fictives en leur inventant un passé, un physique, une psychologie et un nom, si bien que le lecteur éprouve pour eux, comme pour des êtres réels, de la sympathie ou de l'antipathie.
2) Ne pas confondre "personnage" et "actant" ("force agissante")
Le "schéma actantiel" permet de distinguer six fonctions : le "mandateur" ou "destinateur"; le "destinataire"; le "sujet"; l'"objet"; l'"opposant"; l'"adjuvant" ou "auxiliaire".
L'action, dans un récit, progresse par l'intervention de personnages (éléments humains), mais aussi d'animaux (éléments non humains animés), voire de choses (éléments inanimés), d'idées abstraites (amour, jalousie ...). Tous ces éléments qui font progresser l'action sont appelés "actants" ou "forces agissantes". On distingue six forces agissantes :
- Le SUJET, celui qui fait l'action, le héros, en général un personnage sympathique, qui doit ou veut atteindre un but, réaliser une mission.
- L'OBJET, ce qu'il vise, le but, la mission que doit réaliser le sujet.
- LE MANDATEUR, qui est à l'origine de la mission, du but, la rend nécessaire, et même possible parfois; c'est l'instigateur.
- LE DESTINATAIRE, pour qui la mission est accomplie.
- L'ADJUVANT, qui aide le sujet à atteindre son but, à réaliser sa mission.
- L'OPPOSANT, qui s'oppose au héros dans la réalisation de sa mission.
Important :
a) Un même élément peut remplir plusieurs rôles d'actants dans un récit ou changer de rôle dans le déroulement du récit.
b) De même, un rôle d'actant peut être tenu par plusieurs éléments.
c) De plus, tous les rôles ne sont pas obligatoirement tenus dans un récit.


B) Le portrait des personnages et les modes de la caractérisation
Étudier un personnage consiste à observer comment l'auteur l'a dénommé et comment il l'a caractérisé de manière directe ou indirecte.
1) La dénomination
- Quand intervient-elle ?
- Par qui est-elle faite ?
- Quelle(s) réflexion(s) inspire l'onomastique (étude des noms propres) ? Y a-t-il une valeur emblématique (symbolique) du nom ? (cf. ci-dessous, la caractérisation indirecte)

2) La caractérisation
a) La caractérisation directe : Il y a caractérisation directe lorsque les informations que nous recevons sur le personnage nous sont données directement
- par le narrateur omniscient (cas du récit à la 3° personne) ; il nous décrit le personnage de manière détaillée, dévoile son passé, révèle ses pensées
- par le personnage lui-même, quand le personnage est ... le narrateur (cas du récit à la 1° personne). Lorsqu'il parle de lui au style direct ou encore utilise le monologue intérieur.
- par un autre personnage.


Remarque : Le romancier, par la présence du narrateur, est maître d'un certain nombre d'interprétations qu'il veut donner de ses personnages.

Les indices de l'énonciation qui traduisent cette subjectivité du texte sont souvent constitués par des comparaisons et des métaphores. 
b) La caractérisation indirecte
Il y a caractérisation indirecte lorsque nous devons saisir par nous-mêmes une information nouvelle sur un personnage, donnée cette fois-ci implicitement par
- Le titre même de l'œuvre.
- Le nom du personnage, qui peut avoir une valeur emblématique.  Ex : Gargantua, Alceste (d'un mot grec signifiant "homme fort, vigoureux, champion") ...
- Une de ses paroles ou son langage en général : le registre de langue révèle son origine sociale.
- Un de ses gestes ou ses actes en général : ils peuvent révéler ses sentiments (jalousie, colère...), son caractère, sa moralité (courage, égoïsme...).
- Une description :
. Un détail matériel, un objet appartenant au personnage (ex. : la casquette de Charles Bovary)
.  Le milieu dans lequel vit le personnage peut révéler ses goûts ou son état d'âme (fonction symbolique de la description). Ex. : le jardin de Jean Valjean ; les deux entrées de la maison du Dr Jekyll qui sont à l'image de ses deux identités.
- Une focalisation interne : le texte révèle du monde ce qu'en perçoit le personnage et cela nous informe sur le personnage lui-même. Ex. : L'Etranger, scène du meurtre ; Etienne Lantier découvrant le Voreux au début de Germinal ...
N.B. : La caractérisation peut se situer à trois niveaux : physique, relationnelle, morale.
Si le personnage est caractérisé par une focalisation interne, le portrait est ... subjectif.


C) L'évolution des personnages
Au fil de l'intrigue, un personnage évolue. Il est intéressant d'observer comment les événements  et les rencontres peuvent modifier son caractère et ses relations avec les autres. Ces transformations contribuent à l'illusion réaliste. Ex. : Suite à ses expériences de la vie réelle, Madame Bovary passe de l'idéalisme au désespoir.

D) La signification des personnages

Le romancier peut vouloir montrer quelque chose en créant un personnage. Celui-ci peut représenter:

- Un "type" c'est-à-dire un caractère universel, un modèle. Ex. : l'avare, l'escroc hypocrite, le barbon, le jeune premier, le valet habile, l'arriviste, l'ingénue ...

- Le symbole d'une époque ou d'une sensibilité. Nana de Zola…
- Un regard posé sur le monde. Ex. : Candide, de Voltaire …
- Le porte-parole des idées de l'auteur. Ex. : Figaro, de Beaumarchais …
- Un portrait déguisé de l'auteur. Ex. : Marcel, dans A la recherche du temps perdu, de Proust
- Un mythe, parce l'aventure du personnage devient un symbole pour notre sensibilité, notre vie morale et qu'elle représente une attitude éternelle. Ex. : Oedipe, Dom Juan, Faust, Prométhée, Dracula, Robinson...

IV) Le temps romanesque
A) Le rythme de la narration
1) Temps de la fiction et temps de la narration
- Le temps de la fiction, c'est la durée réelle de l'intrigue rapportée ou imaginée. Il peut être très court, quelques heures, ou très long, plusieurs générations.
- Le temps de la narration, c'est le temps utilisé pour le récit ; il est évalué au nombre de lignes ou de pages. Un événement de quelques minutes peut occuper plusieurs pages tandis que plusieurs années peuvent être résumées en quelques lignes.
2) La vitesse narrative : traitement de la durée ou Tempo de la lecture
La vitesse narrative est déterminée par le rapport entre la durée de la fiction (ou temps de l'histoire, "T.H.") et la longueur de la narration (ou temps de la narration , "T.N."). On distingue cinq grands "tempo" romanesques :
  a) La "pause" (TH = zéro) : Le déroulement narratif est interrompu par une description ou un commentaire.
  b) L'"ellipse" (TN = zéro) : Une durée indéterminée de l'action est passée sous silence.
  c) Le "sommaire" (TN < TH) : La narration rend compte brièvement d'une période plus ou moins longue de la fiction.
  d) Le "ralenti" (TN > TH) : La narration développe longuement ce qui ne prend que peu de temps dans l'histoire.
  e) La "scène" (TN = TH): La longueur de la narration et la durée de la fiction sont à peu près équivalentes, comme dans les dialogues.


B) Moment de la narration et moment de l'histoire
L'acte narratif peut se situer après, pendant ou avant l'histoire racontée, et il peut aussi s'intercaler entre les moments de l'action. On parle de narration ultérieure (type de narration le plus largement répandu), de narration simultanée (monologue intérieur), de narration antérieure ou de narration intercalée (roman par lettres ou journal).

C) Ordre de la narration et ordre de l'histoire
1) L'ordre chronologique : homologie entre la succession des événements et l'ordre dans lequel ils sont racontés.
2) Les anachronies narratives :
 a) L'anachronie par anticipation (ou "prolepse") : consiste à raconter ou à évoquer à l'avance un événement ultérieur. Rem. : Ne pas confondre avec la "prolepse" argumentative ou prévention de l'objection.
 b) L'anachronie par retour en arrière, rétrospection (ou "analepse", ou "flash-back" dans le cinéma) : consiste à raconter ou à évoquer après coup un événement antérieur.

D) La fréquence 
1) Le récit "singulatif": un événement qui a eu lieu une fois dans la fiction est raconté une fois dans la narration.
2) Le récit "répétitif": un événement qui a eu lieu une fois est raconté plusieurs fois (éventuellement selon des points de vue différents).
3) Le récit "itératif": un événement qui a eu lieu plusieurs fois n'est raconté qu'une seule fois.


V) L’espace romanesque
La "description" est la représentation d'objets, de lieux  ou de personnages ; dans ce dernier cas, on parle de "portrait".
A) La description et la durée du récit
 1) La description objective : constitue une "pause" qui informe le lecteur (focalisation zéro).
 2) La description subjective : est intégrée dans l'action ; le texte révèle du monde ce qu'en découvre le héros (focalisation interne).

B) Les différentes fonctions de la description
1) Les fonctions esthétiques :
-       - Fonction décorative : ornement du récit, sans deuxième niveau de lecture.
-       - Fonction poétique : la beauté de la description tient plus au mode d'écriture qu'au sujet décrit.
2) La fonction réaliste : les détails donnent un effet de réel, contribuent à créer l'illusion réaliste (ou référentielle).
3) Les fonctions explicatives :
a) Fonction explicative : la description donne des informations utiles pour la compréhension de l'histoire, pour la suite de l'action ; portraits et descriptions servent à justifier les réactions  des personnages...
b) Fonction expressive : la description traduit les états d'âme du locuteur. Ex. : descriptions romantiques...
c) Fonction symbolique (ou "fonction emblématique" de  l'espace, Goldenstein p. 97) : la description agit comme un révélateur du personnage, de son milieu...
d) Fonction narrative (ou "diégétique", du grec "di-êgeisthai", raconter en détail) : la narration annonce certains éléments de l'histoire.


Conclusion, la signification du récit
   Aucun récit n'est une pure histoire, aucun récit n'est neutre. Le "sujet apparent" (l'histoire racontée) cache un "sujet réel" (Fr Weyergans, Apprendre à lire). Le récit engendre des significations qui reposent sur un système de valeurs ou le définissent ; il exprime aussi la vision de l'homme et du monde qu'a l'auteur. L'intérêt de la lecture est, entre autres, de découvrir ces valeurs, cette vision du monde.
  Pour les appréhender, il faut essentiellement se pencher sur le déroulement de l'action et sur les qualités, les motivations des actants ou des personnages. C'est ce qu'on appelle faire la lecture "analytique" d'un récit. Ces méthodes peuvent être utilisées pour lire différents genres narratifs (contes merveilleux, fantastiques, philosophiques, fables, nouvelles, romans ...). L'essentiel est d'aboutir à une interprétation du récit.

Textes de référence :
- Didier, 1982 ; Goldenstein, Pour lire le roman, De Boeck-Duculot, 1989
- Y. Reuter, Introduction à l'analyse du roman, Bordas, 1991.

Nathalie LECLERCQ

1 commentaire:

  1. Merci pour ce travail enrichissant. Le style simple m'a aidé à mieux comprendre des petites notions qui jusque là m'échappaient.

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