mercredi 12 juin 2013

VERLAINE, POEMES SATURNIENS, M. PRUDHOMME, COMMENTAIRE



TEXTE


Il est grave : il est maire et père de famille.


Son faux col engloutit son oreille. Ses yeux

Dans un rêve sans fin flottent insoucieux,
Et le printemps en fleur sur ses pantoufles brille.

Que lui fait l’astre d’or, que lui fait la charmille

Où l’oiseau chante à l’ombre, et que lui font les cieux,

Et les prés verts et les gazons silencieux ?

Monsieur Prudhomme songe à marier sa fille

Avec monsieur Machin, un jeune homme cossu.

Il est juste-milieu, botaniste et pansu.

Quant aux faiseurs de vers, ces vauriens, ces maroufles,

Ces fainéants barbus, mal peignés, il les a

Plus en horreur que son éternel coryza,
Et le printemps en fleur brille sur ses pantoufles.

Problématique : En quoi ce poème est-il satirique et parodique ?






I) Un poème descriptif caricatural
            A) Une situation sociale caricaturée
- Cf. titre : Monsieur qui précède le nom de famille, signe d’appartenance à la société bourgeoise. Monsieur Prudhomme est un nom propre péjoratif pour « homme prudent » qui donne le titre et le ton au poème, satirique.
- “ Maire et père de famille ” : jeu de mots qui n’est pas gratuit. La domination familiale correspond à la domination politique.


            B) Une apparence burlesque
- « Son faux-col » : élément constitutif du costume bourgeois de l’époque qui impose la rigidité. A la fois cause et symbole de la raideur du personnage.
- « engloutit son oreille » = Personnification = Notation physique et morale = Image hyperbolique cocasse.
- Ses pantoufles : Les vers 4 et 14 sont pratiquement identiques. Seule une reprise en chiasme entre «  brille » et « pantoufles » les différencie. Du point de vue formel, parfait équilibre et harmonie : rythme très régulier, accentuation par 4, allitération en [f] au centre du vers qui reprend celle du vers précédent, emphase et poésie formelle. Mais du point de vue du signifié, décochage burlesque et donc emphase ironique. Le mot «  pantoufle » est empli de dérision, absolument antipoétique, d’autant qu’il rime avec             « maroufles » et la reprise en chiasme lui permet de clore stratégiquement le poème.
- Du point de vue symbolique, la « pantoufle » représente le grief majeur que Verlaine fait au personnage, ce substantif évoque la mollesse, l’attachement au confort et donc l’absence de toute aspiration poétique, de tout esprit d’aventure, de contestation. Ainsi, le seul rapport que le bourgeois Monsieur Prudhomme entretient avec la nature, c’est l’éclat factice de ses pantoufles brodées.



            C) Et un caractère pompeux
- « Il est grave » : 1ère caractéristique, appréciation générale. Théoriquement, la gravité est un moment psychologique ; là, le personnage est figé dans sa gravité (verbe “ être ” + présent de l’indicatif). C’est un attribut omnitemporel : les deux points qui suivent indiquent un rapport de causalité = Cette gravité est déterminée par sa situation sociale.
- La diérèse de Monsi/eur (i-eu) au vers 8 accentue le caractère pompeux et ridicule du personnage. Étrange situation pour ce personnage bien vêtu, il souffre d'allergie, un rhume de cerveau, une rhinite, un coryza qui contraste avec sa situation importante. - Par le jeu d'une tournure faussement interrogative « Que lui fait » (question rhétorique), Monsieur Prudhomme, malgré son apparence rêveuse semble indifférent aux charmes de la nature, au chant des oiseaux, aux fleurs printanières.
- Le poème s'articule en deux parties  terminées  par  la  même  phrase  légèrement  modifiée  « Et  le  printemps  en  fleurs  sur  ses pantoufles brille », une sorte de refrain riche de ses allitérations en « p » et « l » donnant à cette phrase une connotation de légèreté qui contraste avec la gravité et la sévérité du personnage. Verlaine est un poète, il aime la nature, le renouveau de la vie et de la nature au printemps, les chants de l'amour des oiseaux. Notre poète est aussi un rêveur, il regarde le ciel, le soleil, il a la tête dans les nuages. Tout le différencie de ce bourgeois dont le soleil n'a de fonction que de faire briller ses chaussures.

II) Satire et ironie
A) Les personnages secondaires    
- Le gendre idéal, qui apparaît dans le deuxième portrait brossé, est lui aussi caricatural = Peu d’importance du physique et de la psychologie = Détails physiques dévalorisants “ pansu ” : avec du ventre, signe nécessaire de la prospérité bourgeoise
- Ce qui est essentiel, c’est l’aspect social :
            Dépersonnalisation : son nom = Monsieur Machin, mis en valeur à la fin de l’hémistiche. Dérision. Cela pourrait être n’importe qui. L’important n’est pas l’individu mais son appartenance à une famille
            Cossu : qui a de la fortune. Caractéristique primordiale
            Juste-milieu : modération politique. Crainte des extrêmes sur tous les plans.
            Botaniste : qui collectionne les fleurs séchées dans un herbier, et donc qui, comme son éventuel beau-père, ne s’intéresse absolument pas à l’aspect poétique de la nature (seulement à l’aspect scientifique)
- La caricature, comme dans le portrait de Monsieur Prudhomme, se voit aussi dans le schématisme du trait, les effets sonores cocasses (cossu, pansu, dissyllabes à la rime)



            B) Une petite touche d’ironie
- Monsieur Prudhomme apparaît cependant dans le premier quatrain rêveur, pensif comme un poète, il n'en est rien, il ne pense qu'au mariage de sa fille. L'enjambement du vers 3 « Dans un rêve sans fin flottent silencieux »  détaché  de  « Ses  yeux » du  vers  précédent  confère  au  rêve,  à  la  pensée  du personnage une durée inhabituelle, presque obsessionnelle qui peut induire en erreur le lecteur pour mieux le détromper ensuite par ses réelles intentions. Monsieur Prudhomme ne rêve pas d'un paysage printanier, il en est allergique.
- Les vers 5, 6, 7 constituent une interrogation rhétorique posée par le poète. Là encore, parfaite harmonie, balancement binaire, périphrase précieuse, emphase poétique et ironique. Cette question interroge sur le rapport de Monsieur Prudhomme avec la nature, et donc la poésie (« Où l’oiseau chante à l’ombre ») et l’effet qu’elles pourraient produire sur lui. La réponse sous-entendue est « Rien car… » et les vers 9 et 10 complètent la réponse :
« Monsieur Prudhomme songe à marier sa fille
Avec Monsieur Machin, un jeune homme cossu. »

            C) Et de polémique
- Poésie formelle souvent emphatique mais ironique, ce que signalent non seulement le signifié mais les nombreux rejets et enjambements qui désarticulent le rythme du sonnet. Elle n’est là que pour faire ressortir de façon burlesque la charge caricaturale et la dimension satirique. Le poème devient franchement polémique quand Verlaine présente le point de vue de Monsieur Prudhomme sur les poètes.
- « Monsieur Prudhomme songe à marier sa fille » : Valeur ironique du verbe « songer » qui implique en principe une rêverie abstraite, et non une préoccupation terre-à-terre.
Le mariage : Décidé par le père (rôle prépondérant du père de famille, entériné par le Code Napoléon) dont c’est la préoccupation unique. Importance du mariage qui constitue une association d’intérêts et qui permet la fondation d’une famille (importance du contrat de mariage) indispensable pour la perpétuation de la société bourgeoise patriarcale



III) Une parodie du romantisme et du poète
            A) Une poésie conformiste
- La poésie qui occupe le deuxième quatrain est assez conformiste, c'est la nature bienveillante que l'on trouve chez les romantiques, un ensemble de stéréotypes avec la régularité monotone de l'alexandrin. Les caractérisations de la nature se limite à une périphrase classique « l'astre d'or » pour désigner le soleil, la couleur basique « verte » et l'association rebattue du « printemps en fleurs ». Cette simplicité constitue en soi une parodie de la seule poésie comprise et acceptée par la bourgeoisie d'affaire de l'époque, une sorte de romantisme jadis pourfendu, que l'on retrouve ici légèrement appauvri mais dont le bourgeois est assez indifférent.
- Dans les deux alexandrins au vers 3 et 4 dont la longueur est poétique, on présente aussi la beauté prometteuse, propre à la rêverie d’un paysage poétique « le printemps en fleur », mais c’est une simple broderie sur une paire de pantoufles : caractère prosaïque de la situation, réducteur face au caractère poétique de ce qui précédait  (banal, terre à terre, vulgaire). La poésie est en fait arrêtée par ce pers étriqué, les vers 3 et 4 sont ainsi réduits à néant : moquerie de Verlaine.
- « il les a
/coryza » = Enjambement très audacieux car au milieu d’une construction grammaticale, pour mettre à la rime «coryza» et appuyer sur cet aspect de dégout et de personnalité prosaïque qu’est ce bourgeois = Verlaine propose une autre poésie, plus moderne et audacieuse.

            B) Vision du poète
- « Monsieur Prudhomme songe à marier sa fille avec / Monsieur Machin + description » à comparer à celle des poètes / il les a plus en horreur… » = Choc des deux portraits : les poètes = l’antithèse du gendre idéal = Construction en chiasme avec celui de Monsieur Machin. Un portrait très polémique du point de vue de Monsieur Prudhomme.
- Barbe, cheveux mal peignés = Description péjorative et dépréciative, signe chez les poètes du peu d’intérêt accordé au paraître et surtout volonté de se marginaliser par rapport à l’ordre établi.
- Les poètes comme les romantiques au début du siècle sont pour la bourgeoisie toujours contre le progrès et représentent des dangers. Ce sont des êtres improductifs, paresseux, ils ont souvent la tête dans les nuages, rêvent mais ils sont aussi séduisants et peuvent constituer un danger. Les termes décrivant le poète barbu, mal peigné et paresseux pourraient paraître péjoratifs s'ils  ne  correspondaient  trait  pour  trait  à  Verlaine  lui-même.  Le  poète  est  un  danger  qui provoque « l'horreur ».

            C) Une mise à distance et un autoportrait
- Description du poète donnée du point de vue de M. Prudhomme, donc rejetée : Voir l’assimilation burlesque au « coryza » (mise en parallèle êtres vivants et maladie) puis par le sentiment hyperboliquement prêté à Monsieur Prudhomme « plus en horreur » = Verlaine, bien sûr, ne partage pas ce point de vue sur les poètes.
- Evocation péjorative dans la périphrase « faiseurs de vers » + Insulte, la plus grave pour le bourgeois, qui clôt l’énumération :     « fainéants » = La poésie = activité gratuite et non productive, inutile, voire dangereuse dans cette société attachée uniquement aux valeurs matérielles = Ce portrait, c’est celui de Verlaine lui-même, bohème et déjà alcoolique.
- Les termes décrivant le poète barbu, mal peigné et paresseux pourraient paraître péjoratifs s'ils  ne  correspondaient  trait  pour  trait  à  Verlaine  lui-même qui apparaît comme un être marginal, mal intégré dans la société et réprouvé.

Nathalie LECLERCQ

5 commentaires:

  1. Je déteste cette poésie malgré l'explication je suis désolée

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  2. Explication brillante. En revanche, il me semble qu'il y a une confusion entre burlesque et héroï-comique. Le burlesque consiste à traiter d'un sujet noble de manière légère alors que l'héroï-comique applique un style élevé à un sujet prosaïque. La tournure poétique appliquée aux pantoufles est donc héroï-comique.

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  3. Jérémy Lasseaux18 avril 2017 à 10:03

    Je me permets d'avancer une hypothèse à propos du mot "botaniste" (qui vient juste après "juste-milieu") : les trois grands courants politiques de l'époque sont les orléanistes, les légitimistes et les bonapartistes. Le mot "botaniste" qui possède le même suffixe est peut-être utilisé pour dire que le gendre doit être sans opinion politique.

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