lundi 10 juin 2013

MARIVAUX, LE JEU DE L'AMOUR ET DU HASARD, ACTE I, SCENE 7, COMMENTAIRE




TEXTE :

SILVIA, à part. 
Mais en vérité, voilà un garçon qui me surprend malgré que j'en aie... (Haut.) Dis-moi, 
qui es-tu toi qui me parles ainsi ? 

DORANTE 
Le fils d'honnêtes gens qui n'étaient pas riches. 

SILVIA 
Va : je te souhaite de bon cœur une meilleure situation que la tienne, et je voudrais 
pouvoir y contribuer, la fortune a tort avec toi. 

DORANTE 
Ma foi, l'amour a plus de tort qu'elle, j'aimerais mieux qu'il me fût permis de te 
demander ton cœur, que d'avoir tous les biens du monde. 

SILVIA, à part. 
Nous voilà grâce au ciel en conversation réglée. (Haut.) Bourguignon je ne saurais me 
fâcher des discours que tu me tiens ; mais je t'en prie, changeons d'entretien, venons à ton 
maître, tu peux te passer de me parler d'amour, je pense ? 

DORANTE 
Tu pourrais bien te passer de m'en faire sentir toi. 

SILVIA 
Aïe ! Je me fâcherai, tu m'impatientes, encore une fois laisse là ton amour. 

DORANTE 
Quitte donc ta figure. 

SILVIA, à part. 
À la fin, je crois qu'il m'amuse... (Haut.) Eh bien, Bourguignon, tu ne veux donc pas 
finir, faudra-t-il que je te quitte ? (A part.) Je devrais déjà l'avoir fait. 

DORANTE 
Attends, Lisette, je voulais moi-même te parler d'autre chose ; mais je ne sais plus ce 
que c'est. 

SILVIA 
J'avais de mon côté quelque chose à te dire ; mais tu m'as fait perdre mes idées aussi à 
moi. 

DORANTE 
Je me rappelle de t'avoir demandé si ta maîtresse te valait. 

SILVIA 
Tu reviens à ton chemin par un détour, adieu. 

DORANTE 
Eh non, te dis-je, Lisette, il ne s'agit ici que de mon maître. 

SILVIA 
Eh bien soit, je voulais te parler de lui aussi, et j'espère que tu voudras bien me dire 
confidemment ce qu'il est ; ton attachement pour lui m'en donne bonne opinion, il faut 
qu'il ait du mérite puisque tu le sers. 

Vidéo: http://www.youtube.com/watch?v=3-9LBfwa4n8&feature=player_embedded



Problématique : Comment Marivaux crée-t-il un dialogue comique, empreint de marivaudage ?





I) Un dialogue qui joue de la double énonciation

A) Le jeu des apartés
- Du début à la fin, nous avons un double discours : un discours dit « normal » et l'autre à part mis en valeur par les divers apartés de Sylvia (Lignes 1, 9, 15, 16). Ces apartés mettent en scène l’élaboration d’un double discours, et mettent en valeur la double énonciation théâtrale : celui que Sylvia adresse à Dorante, et celui, à part, adressé au public.
- Ces deux discours sont contradictoires. Il y a une sorte de scission entre "soi " et "soi " c'est-à-dire que Sylvia contredit tout bas ce qu'elle dit tout haut. 
Mais l'utilisation de l'aparté dans cette comédie est originale. En général, dans les comédies, l'aparté est utilisé par le valet pour faire rire le public, se moquer de l'autre.
L'aparté est ici révélateur des pensées du personnage et n'ont pas pour but de faire rire le public.




2) La sincérité de Dorante
- « Ligne 7 » : La complétive du verbe « aimer » (« Qu’il me fût permis ») instaure une comparaison entre l’amour partagé et les biens de ce monde (Périphrase de la richesse) et met en valeur la dimension persuasive du discours de Dorante. Le personnage a pour objectif de faire entendre son discours amoureux.

3) La stratégie de Silvia
- « Tu peux te passer de me parler d’amour, je pense ? » L’interrogative met en débat la volonté de Dorante de lui faire une déclaration. Silvia essaye d'éviter les insinuations de Dorante, elle montre ses différents niveaux de défense pour ne pas parler d'amour. Elle est prise au piège du discours de Dorante. Le piège est mis en évidence par l'évolution des apartés.


II Pour mettre en scène une séduction

1) La logique du refus
- Silvia est décidée à refuser le discours amoureux de Dorante :       « Changeons d’entretien » : L’impératif met en valeur sa détermination et son caractère décidé et impérieux.
- « Aïe ! je me fâcherai ; tu m’impatientes. » : Les verbes d’action et l’interjection soulignent son exaspération et sa volonté réitérée de faire cesser les déclarations de Dorante.
- La série de questions (Lignes 15 et suivantes) mettent néanmoins en évidence un changement de perspective, elle passe de l’impératif à la forme interrogative et donne ainsi certains signes de capitulation, même si son « adieu » de la ligne 22 tend à le démentir. Marivaux dévoile ainsi au spectateur les différentes étapes de son état d’esprit et la façon dont, peu à peu, malgré elle, elle est séduite.




2) L’insistance de Dorante et ses arguments
- A chaque fois que Silvia essaie de couper le discours, Dorante reprend les rênes ; on une sorte de lutte langagière : « Tu pourrais bien te passer de m’en faire sentir, toi. » : Le conditionnel et le pronom personnel de la deuxième personne mettent en valeur l’habileté de la réponse. Tout discours amoureux est le discours du pouvoir d'un des deux personnages. Dorante essaie de marquer un point dans le domaine du pouvoir en contre attaquant les arguments de Silvia.

3) La capitulation de Sylvia
- « Voilà un garçon qui me surprend » : Le présentatif « voilà » qui renvoie à la situation d’énonciation (l’ici et maintenant du théâtre et de la scène) rend compte de l’état d’esprit contradictoire dans lequel se trouve Sylvia. Le verbe réfléchi « me surprend » dénote le paradoxe dans lequel elle se trouve : comment un valet peut-il parvenir à l’intéresser ? Les apartés montrent que Silvia est émue et admirative. Silvia admet peu à peu son amour pour bourguignon mais elle l'admet seulement dans ses apartés.
- « La fortune a tort avec toi » : La personnification renvoie au paradoxe ci-dessus analysé et met en valeur les qualités extraordinaires de ce valet.
- « Il faut qu’il ait du mérite puisque tu le sers » : La circonstancielle de cause instaure un renversement original qui met en valeur encore le paradoxe, le maître a du mérite parce son valet le sert !! Sylvia reconnaît ainsi la valeur de Dorante et inverse, par une métonymie originale, les rapports maître/valet habituels, ce qui met d’autant plus en évidence sa surprise.




III) Et révéler un marivaudage comique
1) Un quiproquo ou le comique de situation
- Les apartés de Sylvia ne sont comiques que parce que Bourguignon est un déguisement, de même que celui de la prétendue Lisette. Les deux didascalies initiales le confirment, et le motif du déguisement permet la création de ce quiproquo. La double énonciation est ici encore très importante car elle permet au public d’être informé de cet état de fait, contrairement aux personnages.


2) Un comique de mot
- « Le fils d’honnêtes gens... » : Cette réplique a un double sens et l’adjectif « honnêtes » peut renvoyer à Dorante lui-même en tant que jeune noble accompli. La litote « pas riches » peut également signifier sa relative pauvreté (il ne se considère pas richissime). Le rôle du public est fondamental, ici, car il est le seul à percevoir le double sens de ces paroles, ce qui leur confère une portée comique, puisque Sylvia, elle, ne les perçoit pas ainsi, mais les comprend au sens littéral.
- « Quitte donc ta figure. » : La métaphore galante mêle comique de mot et marivaudage, Dorante séduit par l’à-propos de ces répliques et son humour subtil.




3) Le marivaudage
- « J’avais de mon côté quelque chose à te dire. » : La symétrie de cette réplique avec la réplique précédente est comique car elle rend compte de deux réactions simultanées provoquées par l’amour. Le comique est perçu par le public car il sait déjà tout. Le public va surtout rire de l'incompréhension de Silvia face à l'amour qu'elle porte à Dorante puisqu’il sait que Dorante n’est pas un valet mais le mari qui lui est destiné. Le marivaudage est une étude psychologique du langage qui nourrit un comique d'une grande subtilité. Malgré le stratagème, la comédie de Marivaux ne met pas en évidence la relation maîtres et valets mais les sentiments humains qui s’avèrent universels.
- « Je devrais l’avoir fait » : L’aparté de Sylvia montre qu’elle est consciente de l’incongruité de cette discussion et de ses réactions paradoxales. L’auxiliaire modal au conditionnel introduit ce qu’elle devrait faire, en d’autre terme, elle ne réagit pas comme elle le devrait. Cet aparté met en valeur le fait que les personnages, chez Marivaux, luttent contre l'amour perçu comme un péril.
 Le marivaudage est le langage qui est révélateur des vrais sentiments des personnages. Ce langage permet une révélation.

Nathalie LECLERCQ

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