dimanche 12 mai 2013

MOLIERE, LE MALADE IMAGINAIRE, RESUME et ANALYSES





Préface de Tartuffe: « …  Rien ne reprend mieux la plupart des hommes que la peinture de leurs défauts [… ]. On veut bien être méchant; mais on ne veut point être ridicule. [… ] Une comédie est un poème ingénieux qui, par des leçons agréables, reprend les défauts des hommes. »
Préface de Vinot et La Grange de l’édition de 1682: « Jamais homme n’a mieux su que lui remplir le précepte qui veut que la comédie instruise en divertissant. »
Devise du poète Santeul (1630-1697): Castigat ridendo mores: Corriger les mœurs en riant.

Notes: Le grand modèle de Molière est Molière lui-même: Même thème que Tartuffe, LAvare, Le Bourgeois gentilhomme et Les Femmes savantes : Argan prétend marier sa fille à un médecin, comme Orgon, Harpagon, Mme Jourdain et Philaminte voulaient marier les leurs à un dévot, à un homme qui n’exigeait pas de dot, au fils du Grand Turc et au sinistre Trissotin.
Étude de mœurs et de caractères.
Un personnage valétudinaire : toujours malade et faible.
Béline: nom populaire de la brebis, terme de tendresse.








Résumé du Malade imaginaire, de Molière (1673)

Prologue:
Comédie faite pour délasser le Roi de ses nobles travaux. Églogue sur un décor champêtre, musique et danse. Flore, Pan, Climène, daphné, Tircis, Dorilas, deux zéphyrs, troupe de bergères et de bergers. Climène et Daphné prennent l’appel de Flore comme prétexte pour quitter les bergers, Tircis et Dorilas, qui leur contaient fleurette. Toute la troupe vient se placer autour de la déesse Flore. Elle leur annonce le retour du Roi, et avec lui, les plaisirs et l’amour. (A cette époque, on peut croire les opérations de Hollande terminées). Ils expriment tous leur joie en dansant. Flore leur demande de chanter sa gloire. Elle organise un combat entre Tircis et Dorilas, celui qui chantera le mieux les louanges du Roi, l’emportera. Les chants amébées (alternés) et le tournoi poétique, avec prix décerné au vainqueur, étaient des motifs traditionnels de la « bucolique » depuis Théocrite et Virgile. Mais Pan leur dit que rien ni personne ne peut le louer, et qu’il est préférable de se taire. Flore leur donne le prix à tous les deux, car l’essentiel est d’avoir participé. Ils disent que ce qu’on fait pour le roi, on ne le perd jamais, et déclarent qu’ils sont heureux de lui consacrer leur vie.

[Églogue: à l’origine, pièce choisie. Puis, parce que Les Églogues de Virgile étaient surtout de caractère bucolique, c’est devenu des ouvrages de poésie pastorale.]



ACTE I:
Scène 1 : Argan seul dans sa chambre fait ses comptes d’apothicaire. Jubilation du personnage, dialogue avec un absent, même monologue d’entrée que Amphitryon,  mais difficulté: personnage assis presque immobile, absorbé dans ses comptes qui pourraient facilement être fastidieux. Molière exploite les thèmes du « compte d’apothicaire » et du style médical, qu’il parodie à peine (pédantisme, goût de la répétition verbeuse et des tautologies sont des traits communs au médecin et à l’apothicaire; l’obséquiosité est propre au dernier).
Un homme qui vit de drogues, et qui a en elles une confiance absolue. Nerveux, exigeant, impatient, il s’irrite quand on ne vient pas à son premier appel. Il s’attendrit facilement sur lui-même. Il goûte les civilités du mémoire et a de l’indulgence pour les majorations d’usage; mais il sait ses droits: l’apothicaire n’est qu’un subalterne, on corrige ses prix et on ne paie que la moitié des prix corrigés. Sa maladie? On le soigne en multipliant calmants et adoucissants, fortifiants aussi. Point de saignée, Argan n’est pas un « pléthorique ». Un nerveux, peut-être, dont la maladie, mal définie, est profitable au médecin et à l’apothicaire, sans leur donner beaucoup d’inquiétude.
Scène 2 : Toinette fait semblant de s’être cogné la tête pour l’empêcher de la quereller. Elle lui dit que M. Purgon et M. Fleurant profitent bien de lui et lui demande quelle peut bien être sa maladie. Humour: il lui demande si son lavement a bien opéré, et s’il a bien fait de la bile, et elle répond qu’elle ne se mêle pas de ces affaires et que « c’est à M. Fleurant à y mettre le nez. » Argan lui répond que ce n’est pas son affaire (ce n’est pas elle le médecin) et lui dit de faire venir sa fille.
Scène 3 : Mais il a une envie pressante, il va donc aux toilettes.
Scène 4 : Toinette et Angélique qui n’a de cesse de lui parler de son amant qui l’a défendue. Argan l’empêche de le voir. Elle lui demande si elle pense qu’il l’aime et Toinette lui répond que s’il fait sa demande en mariage, ainsi qu’il l’a promis, cela prouvera ses sentiments. Premier élément d’action, l’amour romanesque d’Angélique pour un bel inconnu. Habileté de la scène : elle éclaire le caractère d’Angélique, les limites de sa liberté, sans manquer à la vraisemblance.
Angélique ne peut évoquer que par allusions des faits qui sont trop bien connus de sa confidente, elle nous renseigne assez sur les circonstances romanesques de cette rencontre pour que nous nous intéressions à leur bonheur. Jeune âme ravie mais inexpérimentée. Son indulgence pour les insolences de Toinette, qui est sa confidente-complice, s’explique par le fait qu’elle brûle d’envie de l’entretenir de ses secrets.
Scène 5 : Les mêmes + Argan. S’ensuit un quiproquo durant lequel Angélique croit que Cléante a fait sa demande, or Argan veut la marier à Thomas Diafoirus. Toinette essaye de le convaincre de ne pas faire une telle chose, puis Argan la poursuit pour la frapper et elle promet que ce mariage ne se fera pas.(la fin de cette scène rappelle celle des Fourberies de Scapin , acte I, scène IV, où Scapin s’efforce de dissuader Argante de rompre le mariage secret de son fils Octave, mais le ton d’Argante à la fin de la scène est plus sec que celui d’Argan et Scapin n’a garde d’insister). Habileté de Molière d’empêcher, dans ce premier acte, grâce à l’intervention de Toinette, qu’une véritable explication n’ait lieu entre le père et sa fille. L’intervention de Toinette permet à Angélique de garder le silence et de ne pas démentir trop vite les maximes de soumission respectueuse que lui avait dictées sa méprise.
Scène 6 : Les mêmes et Béline. Celle-ci est toute mielleuse, Argan se plaint de Toinette qui le frappe avec un coussin et s’enfuit. Argan veut faire son testament, Béline justement a fait venir le notaire!! Scène essentielle, l’apparition de Béline permet de saisir sur le vif l’économie du ménage et d’éclairer le comportement des personnages dans les scènes précédentes.
Scène 7: + Le notaire, M. de Bonnefoy, lui dit qu’il sera très difficile de lui donner ses biens, puisqu’il a une enfant. Il lui propose divers moyens, Béline ne cesse de lui répéter qu’elle l’aime et que rien de ceci n’est nécessaire. Il veut lui donner 20 000 francs en or cachés dans l’alcôve et des billets au porteur. Satire des notaires qui n’est pas sans rappeler M. de Pourceaugnac, avocat limousin, qui se dit gentilhomme, et rosse (à bon droit) deux de ses confrères parisiens.
Langage du notaire, les mots prennent un sens innocent quand on sait jouer des subtilités de la langue. Il distingue « crime » (moral) de « fraude » (juridique); « juste » (selon la lettre de la loi) de « permis » (par la morale). M. de Bonnefoy est le notaire de Béline, comme M. Loyal instrumente au bénéfice de Tartuffe.
Scène 8 : Toinette dit à Angélique que son père veut donner son argent à sa belle-mère, elle lui promet de l’aider, avec le concours de son amant Polichinelle. Angélique se moque de l’argent, mais elle aimerait disposer de son cœur.


Premier intermède : Polichinelle chante une sérénade pour sa maîtresse (en italien), afin d’adoucir cette tigresse, Toinette, mais des violons l’empêchent de chanter. Des archers veulent le mettre en prison, il leur donne de l’argent, et ils dansent de joie. Polichinelle est à la fois le personnage, l’acteur et la victime de ses camarades. Le seul lien qui relie cet intermède à l’action est l’amour de polichinelle pour Antoinette, qui ne répond pas et oublie de demander à son amant de prévenir Cléante. Se mêlent éléments de parodie et gesticulations pures, scène burlesque, « masque de comédie », Polichinelle bouffonne à ses dépens, et à ceux de sa passion, du langage traditionnel de la passion, des thèmes de la poésie et même de la poésie elle-même. Pantomime et grimacier, Polichinelle est interrompu dans son rôle d’amoureux par une malice des violons de l’orchestre; il s’offense dans sa dignité d’acteur, s’irrite, raille, s’entretient avec le public. Allure parodique de l’italien, fort à la mode à cette époque dans les divertissements comiques (voir Le Bourgeois gentilhomme ou M. de Pourceaugnac).
Parodie de l’opéra: altercation entre Polichinelle et les violons du théâtre (qui jouent à contretemps); archers chantant et dansants (dont les vocalises stupéfient Polichinelle).
Unité de temps: Le soir et la nuit au cours de cet intermède, au 2e acte, le matin.

ACTE II  (C’est le lendemain matin)
Scène 1 : Toinette dans sa discussion avec Cléante nous informe qu’il a connu Angélique lors de la représentation d’une comédie à laquelle elle s’était rendue grâce au soutien d’une vieille tante. Il est donc venu déguisé en maître de musique.
Scène 2 : Mais Argan, malgré les insistances de Toinette, veut que la leçon se fasse devant lui. Lazzis de Toinette quand elle fait semblant de parler.
Scène 3 : Angélique est surprise mais met cela sur le compte d’un rêve où ce même jeune homme venait la sauver. Cléante s’introduit dans la place ennemie, stratégie romanesque d’un grand style, un instant compromise par la surprise d’Angélique; une fois faite cette concession à la vraisemblance, au pathétique et aux bienséances, Angélique se montre digne de son amant et paye d’audace. Le langage châtié et aisé, la politesse et la galanterie de Cléante trahissent l’honnête homme. Le cri de surprise d’Angélique, qui pourrait tout compromettre, confirme heureusement la jeunesse et l’honnêteté de son caractère au moment où elle doit mentir et duper son père.
Scène 4 : Mais Toinette annonce que arrivent les Diafoirus. Argan invite Cléante à la noce. (Qu’on se range: Plaisamment emphatique, Argan parle comme pour l’entrée de puissants personnages)


Scène 5 : Les mêmes + les Diafoirus. Le père parle en même temps qu’Argan (assaut de politesse, une seule phrase interminable, procédé de farce, M. Diafoirus est obséquieux, ce procédé traduit les différences de fortunes et de conditions, même procédé dans L‘Amour médecin, quand les quatre médecins, répondant à la fois, sont aussitôt interrompus par Sganarelle. Chacun des deux hommes, faisant une bonne affaire, a un motif personnel pour poursuivre ses protestations de dévouement et de reconnaissance), puis le père fait avancer son fils qui fait tout avec mauvaise grâce et à contretemps. Il rend grâce à Argan de l avoir choisi, puis il prend Angélique pour Béline, et comme celle-ci n’ est pas encore là, il se lance dans son compliment destiné à Angélique dans un amphigouri galant. Son père en voulant le louer, laisse entendre malgré lui que son fils est niais. Il a toujours eu de la peine à apprendre (mièvre: vif et malicieux, le sens moderne date de la fin du XVIIe siècle), mais il est licencié et s’en réfère en tout aux anciens.
En hommage, Thomas offre sa thèse à Angélique. Angélique dit qu’elle n’ y comprendra rien, Toinette la prend pour décorer sa chambre. D’ ailleurs elle ne cesse de se moquer d’eux. Le père ajoute que son fils est bien portant et prêt à procréer. Caricature de Diafoirus fils. M. Diafoirus est un pédant borné, la deuxième partie de son discours est une impayable satire de la faculté de médecine et de l’esprit des médecins au XVIIe siècle. Mais il est aussi un père comme les autres. Durement humilié naguère par les échecs d’un fils niais et hébété, il a fait contre mauvaise fortune bon cœur, nié l’évidence, méprisé les succès (et même la gentillesse) des rivaux heureux de son fils; cuirassé de sophismes consolants, il a patiemment attendu, et désormais il savoure sa revanche.
L’action: Angélique rencontre pour la première fois son « prétendu mari ». La présence de Cléante n’est pas seulement pour elle un réconfort; elle lui interdit toute parole de simple civilité qui pourrait être interprétée comme un consentement.
Au contraire, le ridicule de la scène des présentations, à laquelle Cléante assiste inopinément met celui-ci de plus en plus à l’aise pour jouer un rôle qui pourrait l’embarrasser. L’invitation d’Argan lui offre l’occasion inespérée d’éblouir Angélique par son esprit, ses talents et ses bonnes manières. Plus les Diafoirus sont maladroits et lourds, plus il doit se sentir heureux de briller devant Angélique et de l’entraîner dans le tourbillon de son improvisation. Les Diafoirus servent de faire-valoir. Comme toujours, Molière sait introduire dans les situations les plus folles ou les plus conventionnelles un élément suffisant de vérité.
Quand Diafoirus fils invite Argan à venir voir une dissection: Satire d’une mode et d’une curiosité dans laquelle tout n’était pas louable. Le public était plus nombreux quand c’était une femme.
Argan lui demande s’il va avoir une charge de médecin à la cour, mais M. Diafoirus rétorque que les grands veulent être guéris et Toinette de répondre qu’ils sont bien impertinents et qu’ils n’ont qu’à  se guérir tout seuls. M. D ne se sent obligé que de  traiter les gens dans les formes (comme dans L‘Amour médecin, M. Macroton dit à Sganarelle qu’il aura la consolation que sa fille sera morte dans les formes). Puis Argan demande à Cléante de faire chanter sa fille, celui-ci se lance alors dans une longue histoire où deux bergers se sont rencontrés et s’aiment, mais le père a promis sa fille à un autre, il arrive jusqu’à  où il en est, il est chez le père, en compagnie du futur mari, et ils se mettent à chanter sous les noms de Philis et de Tircis, ils se disent qu’ils s’aiment, elle hait son futur époux, et elle préférera mourir plutôt que de l’épouser. Puis Argan demande ce que dit le père de tout cela, et il trouve cette chanson assez impertinente. Il renvoie Cléante en voyant qu’il n’ y a pas de paroles sur son papier.
Dans cette scène, tout comme le disait Béralde de M. Purgon, le père et le fils sont médecins depuis la tête jusqu’ aux pieds; la forme et l’esprit de l’enseignement médical: argumenter, disputer contre, raisonner, respect des docteurs et des anciens, refus aveugle des idées et expériences nouvelles, ce qui engendre pédantisme et suffisance et qui est contraire à «l’honnêteté» si chère à Pascal. Le pédantisme supprime également les cas de conscience, en particulier quand le malade meurt avant la date fixée par Hippocrate, comme il est arrivé au cocher de L’Amour médecin; c’est le malade qui a tort.
L’églogue impromptue est rattachée à l’action, mais elle la suspend. Pourtant, elle prépare l’aveu de Louison, la colère du père et permet à Angélique d’être rassurée sur les sentiments de son amant. A
A noter, l’isance et esprit d’à -propos de Cléante, quelques pointes à leur place, et naturelles dans le résumé et dans l’impromptu où il aide Angélique à ne pas trop chercher ses paroles.
La comédie n’a pas les mêmes exigences que la tragédie. Pourtant, la ruse de Cléante prépare la suite, Argan est prédisposé à l’impatience et à la sévérité, et lors de la confession de Louison, il comprendra le jeu de dupe qu’on lui a fait tenir et l’intervention de Béralde en deviendra tout à fait inopportune, voire exaspérante. Cette ruse rappelle celle de Clitandre dans L’Amour médecin.


Scène 6 : Béline arrive, Thomas ne parvient pas à finir son compliment, il l’a oublié, Argan veut qu’Angélique donne la main à son futur époux pour sceller le contrat, mais elle demande du temps, mais Thomas dit qu’il est tout prêt et que du moment que le père le veut, il se moque d’avoir le consentement de la fille. Béline tente de faire entendre raison, Angélique lui laisse comprendre qu’elle sait tout de son hypocrisie. Béline la taxe d’insolente, alors Angélique se retire, Argan lui dit que ce sera ce mariage ou le couvent. Béline sort, les Diafoirus, sur la demande d’ Argan, l’auscultent et sortent un tas de termes techniques médicaux, ils contredisent M. Purgon, sans le vouloir, mais se rattrapent.
Ainsi Béline survient pour dissiper le malaise qu’aurait pu créer l’incident de la scène 5, et pour renouer l’action suspendue par l’intermède de l’impromptu, l’introduction des personnages est révélatrice: Cléante (sans Béline), puis les Diafoirus, puis Béline. Est-ce pour l’attendre qu’Argan a demandé à Cléante de faire chanter Angélique? D’ où le changement de ton dès l’arrivée de Béline.
Les répliques de Thomas Diafoirus ne sentent pas l’honnête homme, dites de mauvaise grâce, elles ne manquent pas néanmoins de subtilité. De mauvais goût, soit, cyniques et galantes, elles mettent en exergue une certaine vivacité de la répartie, ce qui confirme ce qu’a dit son père de ses talents d’argumentateur, et qui suggère qu’il pourrait être, non pas un « grand benêt » mais un joyeux compagnon de cabaret. Son absence de mémoire et son impassibilité face à l’aigreur d’Angélique montrent surtout qu’il a la même philosophie qu’Argan sur le mariage, surtout lorsque se profile une bonne affaire, fortifiée par une assez grossière fatuité masculine.
Argan ne réagit pas ou trop tard (sa fille a déjà quitté la scène lorsqu’il profère sa menace et lance son ultimatum), les Diafoirus prennent congé sans soufflé mot de l’affront et se contentent du bref apaisement que leur donne Argan. Il se confirme qu’ils attachent plus d’importance à l’alliance, à la dot et à la propagation qu’à l’inclination d’Angélique et qu’ ils sont plus « gaulois » que délicats.
La fin de la scène : pédantisme médical.
On en est à peu près au même point qu’à l’ acte I, scène 5, mais Angélique est plus menacée. Elle s’est battue vaillamment, et l’entrée en lice de Thomas, puis de Béline, lui a permis de ne pas heurter de front son père. L’intervention de Béline, surtout, lui a permis de faire un esclandre après lequel les Diafoirus devraient raisonnablement quitter la partie.
Béline: Venimeuse, elle intervient à son heure, pour donner le coup de grâce, à Thomas, comme à Angélique. Elle a deviné le secret de celle-ci, et sans doute prévu sa parade. En démasquant une intrigue secrète, et en poussant « la coupable » à faire un esclandre, elle peut espérer rompre le mariage et supprimer ainsi le dernier obstacle de l’entrée au couvent de sa belle-fille. Mais Angélique est aussi venimeuse qu’elle. La médiocre qualité des témoins et l’aveuglement d’Argan ne peuvent pourtant que desservir Angélique. Béline sort cajolée, comblée de promesses, en définitive, victorieuse.
Gageons qu’après cet exploit où elle fait même preuve de maladresse (Quelles sont ces lois qu’elle invoque? Quand elle évoque le premier mari de Béline, termes désobligeants pour son père), elle court pleurer dans sa chambre.
Argan: Dépassé par les évènements, spectateur presque muet et saisi de stupeur; il ne s’avise d’imposer silence à sa fille et de la menacer que lorsqu’ elle a quitté la scène. Et il feint de considérer devant ses hôtes cet esclandre comme un incident sans importance.


Scène 7 : Avant de partir, Béline vient prévenir Argan qu’un homme est avec Angélique. Louison, son autre fille, les a vus.
Scène 8: Il la menace des verges s’il elle ne dit pas tout (petite masque: effrontée, du provençal masco, sorcière). Mais elle contrefait la morte, il se désespère, elle se remet, il lui pardonne. Elle lui dit qu’elle a vu le jeune homme déclarer sa flamme à genoux (Argan répète « Et après? », même procédé, plus discret que dans L’École des femmes). Cette scène montre que Molière a étudié le monde des enfants autant que celui des adultes, avec la même pénétration et la même sympathie. Louison est tour à tour effrontée (masque), innocente, elle fait la candide, nie l’évidence, à cause de la promesse. Les verges évitées, le pardon accordé, elle est toute confiance, toute franchise, toute excitation même. L’aveu devient une sorte de jeu, le père une sorte de complice. Argan se révèle un père solennel, sévère, mais aussi une sorte de grand-père (différence d’âge) crédule et complice. Le langage enfantin est tour à tour révélateur d’une bonne éducation, de finesse, de gentillesse de caractère, allié au langage paternel d’ Argan.
Scène 9 : Béralde, son frère, vient lui proposer un parti pour sa fille, mais Argan ne veut pas entendre parler de cette impertinente, Béralde lui propose un divertissement pour se remettre.

Deuxième intermède : Des Égyptiens déguisés en Mores chantent en dansant. Il faut profiter de sa jeunesse, il est bien d’aimer, mais attention aux douleurs, pourtant s’il a des caprices, il a plus de délices encore.
Il y a une troupe de masques (de carnaval égyptien) dansant et chantant la jeunesse et l’amour dans le ballet final de M. de Pourceaugnac.
Les chances de Thomas Diafoirus diminuent, mais celles d’Angélique aussi. Argan voulait un mariage dans trois jours, mais parle de la mettre au couvent dans deux jours…  Les révélations de Louison, plus l’opéra impromptu, commencent à faire beaucoup.
La démarche de Béralde se rattache au sujet du troisième acte, mais est intégré à la fin du second pour permettre d’intégrer à l’action le second intermède. Cette disposition permet un effet de contraste comique, car le « divertissement » qu’ il offre à son frère doit lui être tout aussi agréable que la leçon de chant, étant donné le thème des chants qui lui rappelle fâcheusement ce qui a précédé. L’intervention de Béralde est un coup de grâce pour Argan, et le divertissement n’est pas de nature à le rendre plus indulgent pour les fantaisies de sa fille. D’ailleurs, il ne parle plus du mariage dans quatre jours, mais de mettre sa fille au couvent dans deux jours.
Béralde a le goût des divertissements coûteux et les moyens de se les offrir. Il y a là une préparation de l’intermède final.
L’intermède présente un échantillon de « tous ces lieux communs de morale lubrique, que Lully réchauffa des sons de sa musique. » (Boileau, satire X)



ACTE III:
Scène 1 : Béralde lui demande si ces chants ne valent pas une prise de casse (un remède, un laxatif doux, Voltaire en était un grand consommateur)
Scène 2 : Toinette fait part à Béralde d’une ruse qu’elle veut faire à Argan et elle l’enjoint de tout faire pour empêcher ce mariage.
Scène 3 : Béralde essaie de faire entendre raison à son frère et lui dit que s’il était vraiment malade, il serait déjà mort de tous les remèdes qu’il prend. Il ajoute qu’il trouve cela ridicule qu’un homme prétende en guérir un autre. Il lui conseille d’aller voir une comédie de Molière. Puis il conclut qu’Argan ne doit pas se décider à la légère car c’est de l’avenir de sa fille dont il est question.
Les propos de Béralde rappellent ceux de La Bruyère dans Les caractères : « tant que les hommes pourront mourir, et qu’ils aimeront à vivre, le médecin sera raillé et bien payé. » Ses propos sont ceux d’un honnête homme qui a sans doute lu Montaigne. Ami des médecins éclairés, comme Molière, il connaît visiblement le principe hippocratique, mais il ne le nomme pas, pour éviter le pédantisme. Il s’en tient à des vérités générales sur la science médicale contemporaine, à des observations de bon sens sur le danger des saignées et des purgations pratiquées sans discrétion et à des formules honnêtement ambiguës, susceptible d’interventions plus ou moins bienveillantes pour les médecins.
Béralde est-il de bonne foi lorsqu’il dit que Molière ne se joue pas des médecins, mais de la médecine? Dom Juan, L’Amour médecin, Le médecin malgré lui, M. de Pourceaugnac sont emplies de traits plaisants et d’accusations grave dirigées contre les médecins.
L’action est perdue de vue au profit du procès de la médecine. Béralde n’est guère prudent, s’il veut sauver Angélique, de plaisanter sur Béline, les médecins, les apothicaires et sur la maladie d’ Argan. Molière « l’observateur » laisse entrevoir comment il voit les « sages » et le honnêtes gens.
Avec naturel, Molière oriente la scène, en ralentissant l’action, ce qui lui permet de faire le procès de la médecine.
Malice d’Argan qui voit son frère s’éloigner insensiblement d’un propos qu’il a deviné, et qui le guide en cette voie.


Scène 4 : M. Fleurant les interrompt. Béralde lui demande s’il ne peut pas s’en passer, M. Fleurant s’insurge, Béralde dit qu’il n’est pas malade… et lui demande, comme l’a déjà fait Toinette à l’ acte I, scène 2, de quel mal il souffre exactement et lui dit qu’il a la maladie de la médecine.
Scène 5 : M. Purgon arrive, il reproche à Argan de ne pas vouloir prendre son clystère, de colère il décide de ne plus revenir et de ne pas donner la dot à son neveu qu’il déchire. Il lui prédit toutes les maladies d’ici quatre jours, jusque la mort où le conduira sa folie.
Péripétie: le mariage avec Thomas Diafoirus est brusquement compromis. Toinette s’emploie activement à ce qu’il devienne impossible en appuyant toutes les imprécations de M. Purgon d’affirmations péremptoires.
Scène de farce tempérée. L’arrogance de l’apothicaire n’est guère compatible avec sa position subalterne, ni la violence de M. Purgon avec l’insignifiance de l’offense. Mais, homme tout médecin, depuis la tête jusqu’aux pieds, M. Purgon semble ici avoir mission, avec son adjoint l’apothicaire, d’illustrer l’esprit d’intransigeance tyrannique et processive de la Faculté de médecine.
M. Purgon vient à point nommé confirmer le portrait que vient d’en faire Béralde : Impétuosité de caractère qui le fait, sans balancer, donner au travers de la médecine, brutalité de sens commun et de raison, tout est admirablement bien illustré. Il a la prompte violence de MM. Des Fonandrès et Bahys (LAmour médecin), et l’éloquence du premier Médecin de M. de Pourceaugnac. Mais il est aussi une sorte de maître de la vie et de la mort.
Farce et comédie sont hardiment mêlées dans cette scène. M. Purgon, caricature de la suffisance tyrannique de la Faculté, se méprend sur les approbations narquoises de Toinette. Béralde n’a garde d’intervenir. Son silence exprime suffisamment sa satisfaction.
Scène 6 : Béralde lui dit que M. Purgon n’a aucun pouvoir sur son corps.


Scène 7 : Toinette annonce un médecin de la médecine (elle joue du mépris, pour ne pas rendre soupçonneux Argan, mais aussi, elle joue sur les mots, ce médecin guérit de la médecine), et précise qu’il lui ressemble comme deux gouttes d’eau.
Scène 8 : Argan est très surpris de la ressemblance, Toinette part puis revient.
Scène 9 : Elle fait une courte apparition en Toinette, assez vite pour qu’Argan ne se doute de rien.
Scène 10 : Elle dit qu’elle a 90 ans, et lui annonce qu’il est malade du poumon, en répétant ces mots à chaque symptôme qu’Argan décrit. Puis elle ajoute que son médecin est une bête et lui conseille de manger et de boire copieusement. Enfin, elle lui conseille de se couper le bras et de s’arracher un œil afin que les autres se portent mieux.
La vis comica de la répétition (malice doctorale de Toinette) reprend haleine à deux reprises avec un rapprochement de mots burlesque (les douleurs au ventre qui pourraient être des coliques) et une allusion aux fonctions naturelles; la mort qui planait est oubliée, Argan a l’émerveillement d’un enfant devant la ressemblance du médecin et de Toinette, farce et vérité sont inséparables chez Molière.
Toinette ne conseille pas une médecine absolument fantaisiste, et à la différence d’autres médecins improvisés, chargés de ridiculiser la médecine, elle s’abstient de parler de façon pédantesque, d’écorcher le latin et de se livrer à des facéties bouffonnes (comme Sganarelle dans Le Médecin malgré lui), son diagnostique n’est pas plus fantaisiste que ceux de Purgon ou des Diafoirus, ou des médecins de M. de Pourceaugnac, il a même des chances d’être plus juste, puisque établi sur des faits constants (goûts, habitudes et manies du malade). Le régime qu’elle prescrit est de ceux que Mme de Sévigné prescrivait à sa fille, malade de la poitrine.


Scène 11 : Elle revient en Toinette, Béralde tente de faire ouvrir les yeux sur sa femme, Toinette lui conseille de contrefaire le mort pour montrer à Béralde combien sa femme l’aime
L’action s’était quelque peu relâchée depuis le troisième acte, mais elle n’est jamais complètement oubliée.
La conduite de l’acte sous le rapport de l’action: les tentatives de Béralde et de Toinette n’ont guère contribué à la faire progresser, elle doit tout à M. Purgon. Reste désormais à sauver Angélique du couvent, à découvrir Béline et à faire agréer Cléante. Trois choses qui paraissent impossibles en l’état actuel et qui pourtant vont se faire en trois courtes scènes. Molière « passe à l’action. » Béralde, en attaquant Béline, fait fausse route (maladresse d‘honnête homme), mais Toinette tire parti de cette faute même. Argan a scrupule a faire le mort, c’est un jeu de bien-portant, et ce scrupule ne fait rire qu’à  la comédie.
Scène 12 : Béline est découverte.
Scène 13 : Angélique est désespérée, comme Le Cid de Corneille (percé jusqu’au fond du cœur, d’une atteinte imprévu [...])
Scène 14 : Même Cléante est triste et Angélique lui dit que selon les volontés de son père, elle ira au couvent. Mais Argan se réveille et accepte de les marier si Cléante se fait médecin. Béralde lui dit de se faire médecin lui-même. En recevant l’habit et le bonnet, il sera médecin. Il dit qu’il connaît des gens de la faculté, en vérité ce sont des comédiens du carnaval.
On court rapidement au dénouement, Argan brouillé avec Purgon, Béline démasquée, Angélique réconciliée avec son père, et Cléante agrée. Une énorme farce se prépare, dont Béralde est le meneur de jeu idéal. Il introduit, en tant qu’honnête homme grand seigneur, une sorte de vraisemblance dans la bouffonnerie.

Troisième intermède :  Des médecins, des apothicaires, des chirurgiens, jouent la cérémonie en un mélange de français et de latin, et consacrent Argan médecin.


Résumé du résumé:
Prologue : Flore, Tircis, Dorilas, Pan: Églogue (petit poème pastoral ou champêtre)
Acte I : Argan veut marier Angélique à Thomas Diafoirus, Mais celle-ci aime Cléante. Toinette promet de les aider. Quiproquo entre le père et la fille. Béline toute mielleuse veut l’argent de son mari.
Premier intermède : Polichinelle, les violons, et les archers.
Acte II : Cléante déguisé en maître de musique déclare sa flamme à Angélique, devant Argan. Puis les Diafoirus arrivent, ridicule de Thomas Diafoirus. Béralde veut proposer un nouveau parti pour Angélique, mais Argan apprend par sa plus jeune fille Louison qu’Angélique a un amant.
Deuxième intermède:  Des Égyptiens déguisés en Mores.
Acte III : Béralde tente de lui faire entendre raison, il lui dit qu’Argan n’est pas malade. M. Purgon se fâche, Toinette se fait passer pour un faux médecin. Elle conseille à Argan de contrefaire le mort. Fin heureuse. Argan se fera médecin.
Troisième intermède : La consécration d’ Argan en médecin.

Citations:
Acte I:
Toinette: Ce Monsieur Fleurant-là et ce Monsieur Purgon s’égayent bien sur votre corps; ils ont en vous une bonne vache à lait.
- Quand un maître ne songe pas à ce qu’il fait, une servante bien sensée est en droit de le redresser.
- Laissez-moi faire, j’emploierai toute chose pour vous servir.

Acte II:
A Cléante devant Argan: - Il marche, dort et boit tout comme les autres; mais cela n’empêche pas qu’ il ne soit fort malade.
M. Diafoirus: - Mais ce qu’il y a de fâcheux auprès des grands, c’est que, quand ils viennent à être malades, ils veulent absolument que leurs médecins les guérissent.

Acte III:
Argan: Vous ne croyez donc point à la médecine?
Béralde: Non, mon frère, et je ne vois pas que, pour son salut, il soit nécessaire d'y croire.
Béralde: - Bien loin de tenir [la médecine] véritable, je la trouve une des plus grandes folies qui soit parmi les hommes [… ]. Je ne vois rien de plus ridicule qu’un homme qui se veut mêler d’en guérir un autre.
- Ce ne sont point les médecins que [Molière] joue, mais le ridicule de la médecine.
- Songez que les principes de votre vie sont en vous-même, et que le courroux de M. Purgon est aussi peu capable de vous faire mourir que ses remèdes de vous faire vivre.
- L’ on n’a qu’à  parler; avec une robe et un bonnet, tout galimatias devient savant, et toute sottise devient raison.

Nathalie LECLERCQ

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