vendredi 17 mai 2013

LE ROMAN DE RENART, ETUDE ET ANALYSES DIVERSES





Branches: faisceau de contes qui tiennent à l'idée principale, au caractère prédominant, au sujet fondamental, comme les branches d'un buisson tiennent toutes à la racine ou au tronc commun, mais qui se divisent et scartent aussitôt librement, qui varient et qui se couvrent diversement de feuillages et de fleurs.

            Ce que nous connaissons aujourd'hui sous le nom de Roman de Renart est un ensemble de contes
(ou branches) composés en vers octosyllabes à rimes plates, par divers auteurs, la plupart anonymes. Cette expression signifie "histoires de Renart en français". Le noyau en est constitué par le conflit entre le rusé goupil appelé Renart (nom propre qui finira par remplacer le nom commun) et le loup Ysengrin, fort mais bête et méchant. À partir de ce tronc commun, les divers auteurs ont brodé d'autres aventures, multipliant les «branches» (26 en tout) du roman. Sous l'apparence plaisante du «conte à rire», le Roman de Renart esquisse un monde animal gouverné par les mêmes règles et gi par les mêmes passions que le monde humain. La faim insatiable du goupil, sa personnalité protéiforme, la ruse qui l'aide à triompher de la  force  en  font  un  personnage  ambigu,  trompeur  universel  et  redresseur  de  torts,  mais  surtout contestataire de l'ordre. C'est pourquoi, d'une branche à l'autre la veine satirique l'emporte sur le comique bon enfant, atteignant avec plus ou moins de violence toutes les couches sociales cachées-dévoilées par le masque animal.
            En outre, le texte apparaît comme un creuset où se mêlent plusieurs sources ou traditions et qui combine souvent la parodie des genres «en vogue» à l'époque (chansons de geste, roman courtois, poésie lyrique) et le traitement ironique d'une certaine éthique chevaleresque et courtoise.




Le Roman de Renart n'est pas un roman, mais un ensemble disparate de récits en octosyllabes de diverses longueurs, appelés dès le Moyen Âge des branches. On dénombre 25 à 27 branches de 300 à 3000 vers, dont la plupart des auteurs sont anonymes, soient quelques 25 000 vers. La branche II, la plus ancienne (v. 1170) est attribuée à Pierre de Saint-Cloud. Dès le XIIIe  siècle, les branches sont regroupées en recueils, auxquels des effets d'intertextualité de plus en plus nombreux confèrent une unité. Ces textes sont issus d'une longue tradition de récits animaliers en latin, notamment Ysengrinus (v. 1148-1149, 6500 vers en distiques latins, attribués au clerc flamand Nivard, où on trouve le personnage de Reinardus), ainsi que des fables ésopiques regroupées au Moyen Âge dans des recueils nommés  Isopets. Le personnage de Renart rencontre un grand succès dès le Moyen Âge, et il est encore vivant aujourd'hui, surtout dans la littérature enfantine. Son nom a même rempla le terme de goupil pour désigner l'animal.
Renart est un héros complexe et polymorphe (parfois bon petit diable ou marginal redresseur de torts, parfois obsé sexuel ou hypocrite démon). Il incarne la ruse intelligente (ou engin) liée à l'art de la parole: comme dans les  fabliaux, la structure narrative de base est celle du bon tour joué par Renart, le décepteur. Ses aventures mettent en scène un monde animal aux caractéristiques largement mais pas totalement anthropomorphiques : la queue souvent dépasse de l'armure. Ces textes satiriques ont des fonctions diverses : parodie littéraire des chansons de geste et romans courtois, mais aussi critique sociale (dénonciation  de  la  faim,  anticléricalisme),  transgression  de  tabous  religieux  (Dieu  est  absent)  ou psychologiques (l'antagonisme central entre Renart et Ysengrin le loup remonte à la scène primitive qu'est le viol de la louve). Les oeuvres les plus tardives (Renart le Bestourné (à l'envers) de Rutebeuf, ou l'anonyme Renart le Contrefait, 1319-1342) accentuent cette tonalité satirique.


Le personnage central est le "goupil" (du latin vulpes), plein de malice et de ruse, toujours prêt à une nouvelle fourberie, et qui, de plus, ne manque jamais de tourner ses victimes en dérision. C'est aussi celui qui trompe son monde pour préserver sa liberté. Ses tours ridiculisent les grands, les riches, les puissants, les sots : il se moque des principes et des règlements, ne misant que sur la vie et la réalité.
            Le prénom du héros, Renart, remplaçant désormais le nom commun  goupil pour désigner l'animal, témoigne du succès du personnage...

            Tout au long des récits, on lit sous l'anecdote pleine de verve une parodie narquoise de la société féodale et des mœurs aristocratiques célébrées par la littérature épique. Le Roman de Renart, contrepoint comique des chansons de geste, nous en dit long sur les audaces de pensée et de langage, sur la liberté d'esprit de l'époque à l'égard de la religion, de la morale, de l'amour, de la guerre...
            La ruse de comportement est le mécanisme structurant du Roman de Renart : la narration est en fait une suite de tours et détours joués dans la plupart des cas par le goupil, qui s’affirme comme modèle de personnage trompeur. En revanche, ce type de ruse, qui contribue au développement narratif, n’est utilisé dans lœuvre rabelaisienne que par Panurge.
            Véritable  étude  taxinomique  de  la  ruse  textuelle,  cet  ouvrage  nous  décrit  les  différents  prodés «ceptifs» mis en acte dans le Roman de Renart et dans lœuvre de Rabelais, tant au niveau de la narration que de lécriture au sens large. Le choix des corpus à examiner (dont est exclu le Cinquième Livre en raison de son attribution douteuse à Rabelais) est justifié par la continuité idéologique entre le cycle  renardien  et  le  cycle  des  ants  ;  continuité  assurée  par  limportance  du  symbolisme  et  de l’ambivalence et par la conception ludique du monde que Rabelais aurait hérité de la culture du Moyen Âge. À la base du parallélisme est la ruse comme principe constitutif, en tant qu’» art de tromper » au sens large et pas nécessairement nérateur deffets comiques.


            Le Roman de Renart est un vaste ensemble, riche de plusieurs milliers doctosyllabes, écrit entre 1175 et 1250.  Lœuvre est un recueil de vingt-sept branches, qui sont autant de contes divers, sans liaison nécessaire,  qui  ne  respectent  ni  lordre  logique  de  la  narration,  ni  lordre  chronologique  de  leur composition échelonnée. Pierre de Saint-Cloud est l’auteur des branches II et Va, Richard de Lison a composé la branche XII, mais globalement, la plupart des auteurs nous sont inconnus. Seuls demeurent des poèmes collectés, soudés ou amalgamés différemment selon les manuscrits.
            Toute la question consiste à savoir si le Roman est une œuvre poétique ou folklorique, c’est-à-dire sil sagit là dune création littéraire imputable à des auteurs véritables, ou si ce sont au contraire des récits populaires transcrits plus ou moins fidèlement par des clercs. C’est là un problème difficile qui se pose fréquemment  pour  les  textes  médiévaux,  et  dont  la  réponse,  sans  doute  à  chercher  entre  ces  deux hypothèseextrêmes,  conditionne la lecture et  les  interprétations.  Quoi  quil  en  soit,  les  références littéraires et les sources écrites nombreuses font pencher vers la première hypothèse. Les siècles ont conser jusquici  notamment  un  poème  en  vers  latins  de  Nivard,  clerc  flamand,  qui  composa  un Ysengrimus en 1152, dont les épisodes variés sont pour ainsi dire la matrice du Roman de Renart.
            Lœuvre  est  en  fait  une  énorme  parodie  des  romans  d’aventure  et  des  épopées  chevaleresques  de l’époque, dont les personnages sont pour l’essentiel des animaux. Noble, le lion, n’est pas sans évoquer le roi Arthur, ses songes prémonitoires rappellent ceux de Charlemagne dans La Chanson de Roland, et ses vassaux reproduisent l’attitude des héros de romans. Ne voit-on pas même Couard le lièvre, un jour, sur son cheval, fuyant quelque ennemi ! Mais la palette du conte va de la fable ésopique, comme lhistoire de Tiecelin le corbeau et de son fromage, à l’épopée burlesque, le procès et la fuite de Renart.
            De  l’anecdote  ludique,  lœuvre  soriente  vers  le  style  héroïque,  en  passant  par  des  considérations faussement courtoises, qui l’apparentent aux fabliaux.


            Or le Roman de Renart est aussi une satire des autorités. La cour est tout d’abord visée. Autour du roi, les courtisans cruels, hypocrites ou parvenus sont légion. Mais le plus souvent, la satire politique le cède à la critique religieuse. Les moines y sont paillards, et tout le monde plaint tel misérable prêtre à la ville « pour une putain qui tenoit » et qui ruine le pauvre homme. La confession, le pèlerinage et le serment sont des pratiques dont tout le monde se joue manifestement, les gens déglise, les premiers, bien souvent. Lunivers de Renart est en cela tout à fait réaliste et fantastique, c’est un monde où seuls comptent la force, lintét et la satisfaction des appétits, la bonne chère et le plaisir du sexe.
            Le style volontiers grossier et débridé selon les cas, évoque souvent les parties ou le coït, avec une jouissante bonne humeur qui se traduit dans la liberté du style. Les jeux de mots, assonances, néologies, jargons, calembours, jeux phonétiques (« foutre merci » au lieu de « vostre merci »), jeux onomastiques (Tardif le limaçon, Bruyant le taureau) sont fort nombreux. Une franche et communicative gaieté se dégage du récit.
            Les animaux du roman sont fortement individualisés et ils agissent en hommes, selon les caractères sociologiques  et  psychologiques  qui  leur  sont  propres.  Le  bestiaire  fait  intervenir  des  animaux domestiques, comme le bélier, lâne, le coq, les poules, et ces maudits mâtins aux dents pointues, qui aboient dès quils voient le bout du museau de Renart. Les animaux sauvages sont plus nombreux : le lion, le loup, lours, le cerf, le sanglier, et ces humbles comparses que sont la mésange, le grillon ou le limaçon. Les principaux ont un nom, Chantecler le coq, Tibert le chat, Brun lours, Musart le chameau...


            Mais surtout, Renart le goupil. Dès quil sort de sa forteresse féodale de Maupertuis, il rumine quelque opportune fourberie pour se remplir la panse. Ce farceur amusant est parfois, selon les branches, un être cynique et sans scrupule. Orgueilleux et famélique, souvent blessé, toujours spirituel, rebelle et hypocrite, cet animal aux ruses diverses est un virtuose de la fraude, un lointain ancêtre des libertins* du xviie siècle, un grand seigneur méchante bête, qui force la sympathie. C’est pourquoi, aujourdhui, les Français, oublieux du vieux mot « goupil », ne connaissent que « renard », auquel ils rendent implicitement hommage, chaque fois qu’ils en prononcent le nom héroïque.

            Renard (ou Renart) est un nom de personne d'origine germanique : Raginhard (ragin = conseil + hard = dur). Ne l'oublions pas, le substantif renard est au départ un prénom ; c'est la popularité du goupil prénommé Renart qui en a peu à peu fait un substantif.
Quant à Ysengrin, Ysen-grin, il signifie en flamand « féroce comme le fer » ou « casque de fer ».



Renart : le goupil espgle, personnage principal de ces récits. Complexe et polymorphe, (allant du bon diable redresseur de torts tel  Zorro (renard en espagnol), au démon lubrique et débauché) il incarne la ruse intelligente liée à l'art de la belle parole.
Ysengrin : le loup bête et cruel, éternel ennemi de Renart, toujours dupé. Son épouse Dame Hersent la louve, fut jadis « vioe » par Renart ; d'où une éternelle rancœur.
Hermeline, la renarde : épouse de Renard qui eut quelques démêlées avec Hersent. Hersent, Hermeline paraissent plutôt comme machines que comme personnages agissant.

Nathalie LECLERCQ

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