jeudi 23 mai 2013

STERNE, VIE ET OPINIONS DE TRISTRAM SHANDY, SAMAILLE MATHIEU, UNE LECTURE DE



Une lecture de Vie et Opinions de Tristram Shandy de Laurence Sterne
de Mathieu SAMAILLE

Tristram Shandy bavarde.
Sur plus de cinq cents pages, sur neuf livres exactement, soit des dizaines de chapitres qui, parfois, ne dépassent pas quelques lignes. Le temps d'une digression, ou d'un commentaire ironique.
La dernière page tournée, on regrette que la mort ait emporté le romancier en 1768 sans lui avoir laissé le temps de prolonger Vie et Opinions de Tristram Shandy (1), qu'il rédigea durant huit années. Tristram était devenu proche et son entourage familier : lorsque j'ai terminé la lecture de Tristram, j'ai ressenti le vague à l'âme d'une fin de soirée entre amis dont je me rappellerai la gaieté et la chaleureuse connivence que crée le mélange de l'intelligence, de l'érudition et de la franche rigolade.



Mais qui s'intéresse encore à l'œuvre de ce romancier britannique de la fin du XVIIIe siècle ? Peu de nos contemporains, à en croire la faible réédition de ses romans en librairie. Je savais quelle influence il avait exercée sur Diderot, lequel commença Jacques le fataliste cinq ans après la parution de Tristram Shandy. Pour avoir lu ses essais sur l'art du roman, je savais également que Milan Kundera revendiquait l'héritage esthétique de Laurence Sterne. J'ai alors réalisé que l'impact de cet auteur s'étendait sur la création de romanciers depuis plus deux siècles. J'ai lu et aimé Tristram Shandy. Un roman qui étonne, désoriente, enchante ses lecteurs et les fait réfléchir sur leur condition. N'est-ce pas la preuve de l'actualité de cet ouvrage et par là-même de sa qualité d'oeuvre d'art ? Car si Tristram Shandy bavarde, si ses proches bavardent... Sous leurs bavardages, qui pourraient être les nôtres, c'est la voix de Laurence Sterne que l'on entend, une voix qui dévoile avec humour la complexité d'un monde que la littérature permet de transcender.

Le sujet du roman est simple.

Sur le mode de la pensée associative que l'écrit transpose (« Je ne conduis pas ma plume, elle me conduit », VI, 6), un narrateur, Tristram Shandy, entreprend le récit de sa propre vie, sans omettre de le ponctuer de ses commentaires. Ce point de départ ouvre la voie à une composition romanesque apparemment frivole où les digressions deviennent, paradoxalement, le moteur de la narration.
Comme si le fait divers permettait de mieux en saisir l'essence, la vie de Tristram Shandy se résume en une suite d'anecdotes où évoluent son père, sa mère, son oncle Toby, la veuve Mrs.Wedman, le père Yorick ou encore le serviteur Trim, sous l'oeil tendrement ironique de leur dénominateur commun, Tristram Shandy. De fait, une multitude de récits potentiels coexiste au sein d'un seul ouvrage, sans qu'aucun soit développé réellement. Laurence Sterne insère également un conte au cœur du roman et de nombreuses références littéraires génèrent les pérégrinations cérébrales des protagonistes. Il en résulte une œuvre composite où se côtoient l'aventure et la méditation, le factuel et la philosophie, l'érudition et la parodie, le jeu romanesque et la réflexion qui l'inspire.
Certes, il ne s'agit pas de trouver une relation corrélative et causale cohérente dans cette œuvre éclectique. Sterne vise avant tout le plaisir de lire et de rire, de s'interroger aussi. Et c'est l'esthétique du roman qui révèle l'ambition secrète de l'auteur, capter l'effervescence des interactions humaines. Pour ce faire, Laurence Sterne a choisi d'explorer les multiples possibilités que réserve l'art du roman. Prenant régulièrement le pas sur les propos de Tristram (la frontière entre l'auteur et le narrateur du roman est presque imperceptible), il nous invite à partager explicitement son plaisir de l'invention compositionnelle. En amont de l'histoire du roman européen, Tristram Shandy garde le privilège de l'insouciance des contraintes structurelles et son édifice complexe, dont chaque pierre est un jeu de langage, forme l'une des splendeurs de l'architecture romanesque de tous les temps.


La prise en charge du récit par un narrateur qui ne raconte pas seulement sa vie mais la met en scène, produit une méditation constante sur l'écriture. Tristram Shandy est une oeuvre sur les modalités du « Dire » (comment dire, que dire, qu'imaginer, que témoigner, que méditer ?) et à travers l'expression romanesque, c'est déjà le problème du langage qui affleure dans la littérature anglaise de cette seconde moitié du dix-huitième siècle. Problème qui attendra plus de cent soixante ans avant d'être posé concrètement par nos contemporains et sur lequel Sterne s'interroge déjà, au sein même de son roman. L'auteur joue avec la langue, les contrastes entre la plus populaire et la plus raffinée sont récurrents. Il emploie le latin, le français, les intègre à sa langue maternelle, l'anglais. Il s'amuse avec le rythme de la narration et met ainsi en mots le mouvement. Il jongle avec l'ellipse et la digression, la précision et l'implicite, la simple anecdote et la réflexion philosophique. Il ponctue son texte abusivement et varie sans vergogne la longueur de ses chapitres qui oscillent entre une seule ligne et dix-neuf pages.
Si la recherche du romancier préfigure la préoccupation d'une majorité d'auteurs de notre siècle, c'est qu'il prône la liberté de l'écriture, celle de l'imagination au service d'une représentation de l'existence. Miroir de l'humanité, l'esthétique de Laurence Sterne met en scène les possibilités de langage et montre avant l'heure que le roman peut dépasser l'usage exclusif de la parole qui ne suffit pas à témoigner des moyens d'expression humains. Ainsi intègre-t-il dans Tristram Shandy une page noire, une reproduction de marbrures, des dessins et autres schémas à valeur symbolique (ou simplement concrets!) tout en innovant une typographie qui, sous sa plume, devient un langage à part entière :

... car je déclare d'avance qu'il a seulement été écrit pour les curieux et les chercheurs.

----------------FERMEZ LA PORTE--------------------------

J'ai été engendré dans la nuit comprise entre le premier dimanche et le premier lundi (...). (I,4)


D'autre part, l'apparente désinvolture de la composition correspond paradoxalement à une transposition romanesque de théories philosophiques. L'influence des philosophes John Locke (1632-1704) et David Hume (1711-1776) est revendiquée implicitement par le narrateur (notamment livres II et V, respectivement chapitres 2 et 7). Tous deux Empiristes, le premier élabora le concept de l'association d'idées, le second celui de l'imagination comme lien unique entre une cause et un effet. Concepts dont Sterne use avec délice dans la construction architectonique de Tristram Shandy.
Le mode de l'association d'idées comme moteur de la narration crée une certaine connivence entre le narrateur et le lecteur du roman. Car ce procédé se veut le reflet écrit de la pensée humaine, naturellement vagabonde, comme chacun peut le constater lors d'une conversation. Les interpellations au lecteur sont fréquentes. Tristram sollicite notre participation et nous rappelle sans cesse la subjectivité de son argumentation, à laquelle doit répondre notre propre interprétation. Dans le second livre du roman, une digression soulève le voile sur cette attente de Laurence Sterne : « Ecrire, quand on s'en acquitte avec l'habileté que vous ne manquez pas de percevoir dans mon récit, n'est rien d'autre que converser. Aucun homme de bonne compagnie ne s'avisera de tout dire ; ainsi aucun auteur, averti des limites que la décence et le bon goût lui imposent, ne s'avisera de tout penser. La plus sincère et la plus respectueuse connaissance de l'intelligence d'autrui commande ici de couper la poire en deux et de laisser le lecteur imaginer quelque chose après vous. » (II, 11)
L'appel explicite au lecteur ne le protège-t-il pas aussi du dialogue unilatéral ? Sterne doit y songer quand il rappelle le caractère oral de son texte, et comme il le fait remarquer dans le chapitre 33 de son VIe livre, son procédé de la digression est tout à fait légitime dans ce choix de perspective narrative. Comme un tisserand, Sterne élabore un roman dont chaque fil est une digression et la cohérence de l'ensemble n'apparaît qu'au terme de l'ouvrage. A condition que l'imagination du lecteur soit mise à contribution.


Quand elle a pour volonté de reproduire la subjectivité de l'esprit humain, l'esthétique romanesque n'a donc plus à craindre les échappées oniriques et peut allègrement procéder à la superposition de l'imaginaire au réel, fondamentale dans la représentation humaine de l'existence. Au-delà des contraintes matérielles du corps, l'optique romanesque de Laurence Sterne permet de reproduire sans invraisemblance une certaine idée de l'être humain, celle de son monde intérieur. Dans les années 1760, le romancier anglais orientait déjà la perspective littéraire vers une conscience subjective et trompeuse, procédé qui connaît son paroxysme dans le roman proustien, en France, quelque cent cinquante ans plus tard. Dans cette optique de lecture, l'épopée que constitue la construction fantasmagorique de la ville de l'oncle Toby (livre VI) paraît alors très réaliste, puisqu'elle n'est le fruit que du rêve de conquête que chacun de nous peut avoir ressenti. Rêve réalisé grâce au pouvoir de transgression du réel que possède le roman et qui reflète l'irrationnel de l'esprit humain.
Du même point de vue, le lien entre une cause et son effet est parfois l'objet d'une vraie gymnastique cérébrale, celle de Sterne ou celle qu'il impose au lecteur. Ainsi le petit Tristram aurait, selon lui, été bien différent, à la fois physiquement et moralement, si sa mère avait été plus attentive à son mari lors de la conception de leur enfant ! Or si cette technique d'écriture produit un comique de situation très plaisant, elle est aussi la caricature d'un phénomène que l'esprit rencontre au quotidien : ne cherchons-nous pas malgré nous une cause à tout effet ? N'est-elle pas souvent purement fantaisiste ? Et si l'imagination tentait désespérément de justifier le hasard ? C'est en ce sens que le roman de Sterne capte le monde des possibles de l'homme. Et garde ainsi une valeur universelle et atemporelle.


Mais la lecture de Tristram Shandy est surtout une partie de plaisir. Le rire est, peut-être, ce qui permit réellement à Laurence Sterne d'alimenter son ouvrage huit années durant, alors qu'il souffrait terriblement de phtisie. Arthur H. Cash rapporte que l'épouse de Sterne était à tel point jalouse de sa joie visible d'écrire qu'elle alla jusqu'à menacer son mari de se suicider s'il n'arrêtait pas aussitôt la rédaction de son « foutu livre» (2). En guise de réponse, Cash évoque une lettre dans laquelle Sterne avoue que le rire lui paraît être le seul remède efficace à ses maux, à l'instar de Cervantès qui écrivit une partie de son œuvre en prison ou de Scarron qui rédigea Le roman comique (1660) dans la souffrance et l'angoisse. Qui soupçonnerait un tel arrière-plan à la lecture de Tristram Shandy ? Le livre explore le registre du comique, puisant dans le grotesque comme dans la plus fine ironie.
En quelques mots, les protagonistes du roman évoluent de manière caricaturale, caricature qui teint évidemment aussi leurs propos. Le personnage est alors présenté dans une option de conduite bornée vis-à-vis de l'existence, conduite justifiable par chacun et à ce titre, justifiée. Comme chez Rabelais, les poncifs de la langue (maximes, proverbes et autres aphorismes) sont une source d'inspiration pour le narrateur chez qui la morale tient lieu de bride à l'existence concrète de l'homme. De ce fait, le grotesque des situations ou des discours met en avant les mécanismes humains et conduit directement à l'ironie. Dans sa lumière, notre vision du monde devient subversive et nous mène à une nouvelle réflexion sur la pensée ou la situation stigmatisée. Une fois encore, ce procédé romanesque renforce la méditation existentielle qui se profile dans l'ouvrage de Sterne :
- La nature est la nature, dit Jonathan. (V, 10)
ou
- Vous avez tort, argua mon père, et pour l'évidente raison que voici :         *               *
*             *             *           *           *           *           *              *              *              *             *
*           *            *           *            *           *           *              *              *              *             * . (3)
- Voilà pourquoi je soutiens (...). (V,31)


L'interprétation d'une pensée ou d'un phénomène justifiée par la raison tend à prouver la « vérité » d'une affirmation. Un autre point de vue, un autre système de pensée, fondé sur d'autres paramètres et argumenté à son tour, n'est-il pas moins juste ? Aussi l'ironie est-elle bien le mode par lequel tout système de pensée s'écroule. L'esthétique du romancier parvient, en conséquence, à cerner l'existence humaine sans une ombre d'idéologie, puisque tout est vrai, jusqu'à ce que la vérité se consume dans le feu du second degré. Et dans cette optique, quel est alors l'intérêt de chercher vainement les termes de la justification de tel ou tel point de vue ? Ce que Laurence Sterne pallie en jouant sur l'implicite, notamment par le biais de la typographie de son texte 3.
En outre, l'ironie voisine dans le texte de Tristram Shandy avec la franche bouffonnerie. A l'image de Cervantès et de Rabelais, le romancier puise dans la culture populaire pour établir une distance entre l'érudition moraliste et le savoir vivre du « peuple ». Cette perspective génère le rire du lecteur, mais lui fait également entrevoir la relativité d'un monde où cohabitent le riche et le pauvre, le savant et l'ignorant, le bon vivant et l'« agélaste », comme Rabelais aimait à surnommer l'incorrigible sérieux. Ainsi apparaît en filigrane du roman de Sterne une anti-hiérarchie des valeurs, qui nous rappelle la complexité d'un monde que la diversité rend beau.
Caricatures, digressions, exemples cocasses qui illustrent une pensée philosophique, étalage de connaissances érudites, listes d'hyponymes... Ces caractéristiques pourraient s'appliquer à l'oeuvre de Rabelais avec qui Sterne partage aussi le goût pour la liberté de composition et le dialogue complice avec le lecteur. Les références à Pantagruel (1532) et à Gargantua (1534) sont récurrentes dans Tristram Shandy. En substance, la critique ouverte de l'éducation de Tristram rappelle étrangement celle de la « science sans conscience » des études de Gargantua. D'ailleurs, Sterne reproduit intégralement un passage de Gargantua (chap. 33 de l'édition de 1535) sans que l'origine du texte lu ou « feint d'être lu » par Yorick soit annoncée (V, 29). Il en est de même pour Don Quichotte (1605-1615), dont les pages de Sterne renvoient des échos, par exemple quand Tristram (Sterne?), ayant égaré ses tablettes d'écriture, croit que quelqu'un les lui a volées et s'exclame :
« Sancho Pança lorsqu'il perdit le HARNACHEMENT de son âne ne poussa pas de plaintes plus amères. » (4) (VII, 36)


Si Tristram Shandy est l'une des oeuvres majeures du roman européen, il le doit en partie à la volonté de l'auteur de l'inscrire sur la carte de l'histoire littéraire. La narration multiplie les correspondances entre les romanciers, de l'Antiquité jusqu'à cette fin de XVIIIe siècle ; elles apparaissent sous différentes formes, illustrations d'une pensée romanesque, anecdotes ou éclats d'ironie :
- « Yorick, que n'avez-vous lu Platon ? dit mon père, il vous eût enseigné qu'il existe deux AMOURS.
- Je savais, répondit Yorick, que les Anciens possédaient deux RELIGIONS, l'une pour le vulgaire, l'autre pour les initiés, mais je pensais qu'un SEUL AMOUR pouvait suffire à toutes deux. » (5) (VIII, 33)
Et plus qu'à l'histoire littéraire, c'est à l'histoire elle-même que l'auteur rend hommage, tant les personnages qui l'ont marquée de leur empreinte sont tôt ou tard l'objet d'une transposition romanesque (mêlés à l'univers des protagonistes du roman ou moteurs d'une réflexion philosophique, même si celle-ci est, souvent, fantaisiste). Tristram Shandy explore l'histoire européenne par le biais de références constantes qui tracent sa ligne méditative. L'ancrage de cet univers romanesque dans notre réalité historique -quoique transgressée- donne alors une valeur transhistorique à la méditation de l'auteur qui corrobore l'esthétique du roman et à laquelle participent les propos des personnages. L'héritage de la pensée occidentale que Sterne met en scène au XVIIIe siècle reste le nôtre aujourd'hui.
Tristram Shandy est lui-même devenu un modèle en matière romanesque, modèle qu'il partage avec l'œuvre de Cervantès et celle de Rabelais. Depuis Bakhtine, nous connaissons cette ligne esthétique sous l'appellation de « littérature carnavalesque ». Héritière du carnaval et du récit oral populaire, elle semble trouver ses origines romanesques dans les fabliaux du Moyen Âge. Dans l'euphorie du carnaval, les antipodes de la société se côtoient et le monde entier devient comique.
Le roman de Sterne se situe au-delà de l'idée, puisque tout propos se justifie, à condition de manier habilement « la forme » choisie pour argumenter une pensée. La dérision fourvoie le réel et dévoile la relativité de tout phénomène et de toute théorie. Aussi Sterne démontre-t-il, à son insu, que l'affect est bien le véritable lien qui unit les hommes, en dépassant de loin l'apparence intellectuelle de leurs interactions. «Le rire est le propre de l'homme », disait Rabelais. Il est une expression de son affection et Tristram Shandy est un roman affectif. C'est par le rire que Tristram débute son récit. C'est encore le rire qui illumine les morceaux choisis de l'existence des personnages. Nous n'en savons pas grand-chose et nous ne voulons pas en savoir plus. Car nous rions avec l'auteur. Nous partageons son plaisir de la peinture humaine. Le plaisir d'un conteur bavard qui use du comique de la condition humaine pour mieux se rapprocher des hommes.


La magie du roman réside justement dans l'éclairage de notre réalité concrète par la lumière d'une subjectivité créatrice et supra matérielle. En ce sens, Sterne exploite la veine romanesque dans toutes ses expressions, superposant l'imaginaire au prosaïsme humain, alliant l'humour à la philosophie. N'est-ce pas également la vision de tout un chacun face au monde qui l'entoure ? Il est dommage que la recherche de la (pseudo)vraisemblance objective qui fut la quête de la plupart des romanciers postérieurs à Sterne leur fit omettre ces attributs tellement humains et, partant, très réalistes! Comme Cervantès et Rabelais, comme Diderot, Kafka, Kundera ou Garcia Marquez dans les siècles qui suivirent, Laurence Sterne est l'un des rares romanciers qui surent déceler les possibilités infinies que réserve l'Art du roman qui, sous leur plume, devient le territoire privilégié du jeu entre l'imaginaire, le réel, le rire et la réflexion. Quatre paramètres dont dépend l'esthétique de ces auteurs et qui permettent de transgresser la réalité et de la sublimer, pour concevoir sur le territoire romanesque un éventail de représentations subjectives du réel, propre à la perception humaine de l'existence.
Aussi Tristram Shandy se trouve-t-il, en 1996, toujours en son temps.
Dans L'art du roman (6), paru en 1986, Milan Kundera rappelle que le domaine romanesque est le lieu de l'illustration des possibilités infinies de l'être humain. Il affirme que le romancier doit s'attacher à l'esthétique de son oeuvre afin de jouer avec les subtilités du langage et de la composition qui, tout au plus, conduiront à promouvoir une pensée plurielle, mais surtout pas une idée, voire des idées, sur notre monde. Le livre se situe à égale distance entre l'univers du romancier et celui du lecteur. Ce dernier ne lit pas pour se créer une idéologie par procuration, il cherche à découvrir un aspect non éclairé de l'humanité. La politique se charge du reste.


Tristram Shandy est une fête donnée en l'honneur du Langage, c'est par là-même une parodie des rapports humains, de la connaissance outrecuidante, des conduites stéréotypées, des rapports de force, de l'affect qui régit nos comportements sociaux. Mais la dérision de Sterne n'est jamais méprisante et au-delà de cet amalgame de caricatures humaines, il y a un véritable amour de l'humanité, car ce sont justement ses imperfections qui font de la machine biologique humaine un homme.
Pour comprendre l'être humain, il faut avoir vécu dans l'ombre de Dionysos. Comme Rabelais, Laurence Sterne aime la vie et l'écrit sous toutes ses formes. Ainsi, par le regard ironique de Tristram, nous fait-il tout simplement découvrir la douceur d'un monde où l'homme n'est pas parfait, un monde où l'on parle et s'agite, où l'on se contredit soi-même, un monde où la philosophie côtoie le concret et où le disparate devient cohérent... à condition de regarder d'un peu plus près, et avec humour, ce qui se passe en chacun de nous.

Mathieu SAMAILLE

1. The Life and Opinions of Tristram Shandy est disponible chez Penguin Classics. Pour les citations, j'utilise la traduction française de Charles Mauron, G.F., 1982.
2. CASH, Arthur H., Laurence Sterne The Later Years, London, Methuen & Co. Ltd, 1986, 389 p., "London 1760" p. 2.
3. Il suffit d'ouvrir le livre pour se rendre compte que Sterne substitue fréquemment des étoiles, des tirets et autres caractères typographiques à l'argumentation des personnages.
4. Voir Don Quichotte, I, 18.
5. Remarquons les majuscules qui renforcent l'effet comique de cette réplique par l'emphase orale qu'elles soulignent. Ce qui illustre la recherche de Sterne sur les possibilités d'expression romanesque.

6. KUNDERA M, L'art du roman, Paris, Gallimard, 1986.

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