vendredi 31 mai 2013

CRITIQUE, OUVRAGE COORDONNE PAR FRANÇOISE RULLIER-THEURET, BECKETT OU LE MEILLEUR DES MONDES POSSIBLE, PARTIE 4



IV. Les mots et le silence (par Arnaud Beaujeu)


EAG : En attendant Godot
OBJ : Oh les beaux jours
B : Beckett


Travail de poésie, travail musical et rythmique, le théâtre de B donne à écouter une présence (peut-être celle du « mot perdu »), la présence d’une absence qui n’en finirait plus.




1. L’usure du sens
a. Etiquettes et signifiants
B ne cesse de dénoncer la « tyrannie des étiquettes ». Le mot « Godot » peut désigner tout ce qu’on veut (Dieu, godillot). Le lecteur ou spectateur peut investir de son propre inconscient l’enveloppe vide du mot « Godot ». B doit sans doute à Magritte (et son Ceci n’est pas une pipe) l’idée de faire perdre à Pozzo sa « pipe », sa « bruyère », sa « bouffarde » ou encore son « Abdullah » (p44-45). Au jeu des synonymes ou des noms de danse incongrus (« […] la farandole, l’almée, le branle, la gigue, le fandango et même le hornpipe », p52), Pozzo semble incollable, mais tous ces signifiants ont-ils encore un sens ? C’est peut-être encore en référence à Magritte (et pas seulement à Charlot) que Lucky « portant le chapeau », a besoin de ce contenant pour avoir accès au délire.
B donne à la linguistique une portée métaphysique. La formule de Saussure selon laquelle « rien n’est distinct avant l’apparition de la langue » se trouve ridiculisée par le fait que Lucky utilise les mots pour plus de confusion encore.
B ne renonce pas encore au pouvoir de création de la parole, quand bien même il s’agit d’évoquer un inexprimable, en prenant un mot pour un autre. Le langage, déformateur, devient pourvoyeur d’un nouvel état d’esprit.  Ainsi les mots mêmes se trouvent déformés (passage p28 : Pozzo, Bozzo, Gozzo…/ « Godin, Godet, Godot », p46)


b. Banalités, clichés, tautologies
Les personnages font  avec la misère du langage et l’indigence du signifiant. D’où des commentaires plats pour tromper l’ennui (« pas mieux, pas pis » se satisfait Winnie, p14).
Parfois humour et dérision, poésie enfantine, se glissent dans une tournure anodine, une maladresse d’expression, telle cette réinvention proverbiale d’Estragon : « D’un autre côté, on ferait peut-être bien de battre le fer avant qu’il soit glacé ! » (p22). Mais il y a aussi les mots piteux du désarroi quotidien. Prénoms et noms tendent souvent à s’annuler dans l’ordinaire. Gogo, Didi, Bibbie (OBJ, p71) sont autant de diminutifs dans la régression familière. Dans la grisaille onomastique, tout se confond en nullité, en interchangeabilité (« Piper » ou « Cooker »).
Le charme des clichés, truismes et lapalissades réside dans leur chant aimable et passager. Ce sont de délicieux divertissements. B mise sur l’évanescence banale, la flagrance triviale.
Ecrire avec cette impossible langue de « l’évidant », dans la contrainte du lexique le plus décourageant, « à point nommé innommable, quoi qu’il en soit, quoi qu’il en ait peut-être toujours été » (Beckett, Bande et sarabande, p36), tel est le défi beckettien.
Toute proposition peut ainsi être renversée en son contraire : « Qui peut le plus peut le moins », raisonne Estragon sans raison, quand B a pu dire l’inverse. Tout aphorisme peut s’inverser.
D’où l’intérêt de B pour les couples de paradoxes : lorsque Gogo fait le constat « C’est curieux, plus on va moins c’est bon », Didi, lui, conçoit le contraire –« Je me fais au goût au fur et à mesure » (p26).
Il ressort de cela que quiconque essaie de philosopher semble grotesque. Pozzo se donne l’apparence d’un stoïcien (p39) mais l’ostentation de son discours ridiculise son ego et révèle sa stupide vacuité.
Il y a comme la tentation d’un nihilisme qui voudrait échapper au temps, au lieu et à l’action de la réalité. Les personnages sont à la recherche d’un éternel présent, dans le relativisme d’un lexique vacant : « Je parle de temps tempérés et de temps torrides, ce sont des mots vides […] Il ne fait pas plus chaud aujourd’hui qu’hier, il ne fera pas plus chaud demain qu’aujourd’hui, impossible, et ainsi de suite à perte de vue, à perte de passé et d’avenir » dit Winnie (p45).


2. « L’outre-sens » (Expression de Jean-Luc Nancy)
a. Mot perdu
De mots abandonnés en mots inachevés, il semble que le dire soir « toujours pour demain », à l’image de Godot. Godot serait peut-être ce vocable énigmatique resurgi du passé. Dans la conversation de Vladimir et d’Estragon en quête de ce nom muet, tout courage est intermittent, l’effroi de vivre est dans les mots.
Dès lors, B se livre à un jeu de cache-cache autour du mot inaccessible et de son sens incompressible. D’après B. Clément, B s’amuse « à jouer avec ce sens, à le dissimuler, à le moquer, à se masquer derrière lui, à le nier, à l’attaquer, le dissoudre, le disperser, et donc à le dédoubler, le déplacer, le transformer, en créant d’autres, par ricochets, à l’infini » (p209).
Winnie cherche cet impossible, à travers la dissipation de sa parole en dérision : « Tout… ta-la-la… tout s’oublie… la vague… non… délie tout ta-la-la tout se délie… la vague… » p69)
Si tous « [l]es mots vous lâchent » (OBJ, p30), si pas un seul n’est « vrai, nulle part » (OBJ, p61), il n’y a plus rien à redire. Peut-être y a-t-il pourtant une « zone de non-connaissance » où habite le « mot perdu ». Continuer à nourrir cette quête du mot perdu, c’est ce que font Beckett et Winnie, dans l’écriture et la parole d’une cause impossible, infinie.


b. Syllabes, sons
Kaléidoscope sonore, le texte beckettien démultiplie les expériences consonantiques et vocaliques. Pozzo semble claquer comme un fouet sur sa première syllabe, à moins que l’on n’entende « et la peau et les os ». Les quatre consonances des quatre noms dans Godot (italienne, française, cyrillique et anglaise) s’entrechoquent, à l’image des hommes de Babel. A moins que tout ne se confonde dans la fatrasie de « Lucky-Pythie » en transe. Les onomatopées jouent un rôle majeur dans les pièces beckettiennes et relèvent de ce que Philippe Lejeune appelle une « autobiophonie transcrite », à savoir sa relation personnelle au sonore.
B choisit des sons à l’humour iconoclaste : « Brrroum ! » (OBJ, p76), « chichi » (OBJ,p75), « Pouah » (OBJ,p24) accompagnent de leurs bruits incongrus le mouvement de la pensée de Winnie.
Quelquefois une interjection sert à combler l’ennui : Winnie est adepte d’un « hé oui » (p14) laconique à l’envi. Estragon cherche le réconfort avec un « hein, Didi » phatique et répété. Le « Hou-ou ! » (OBJ, p13) de Willie résonne dans le désert, dans un tragique appel à la surdité de Willie. Elle multiplie les « Oh » contenu dans le titre de la pièce : « Oh il va me parler aujourd’hui, oh le beau jour encore que ça va être ! » (OBJ, p29).
Ecarts et troubles poétiques s’instaurent ainsi parmi les ruines, de ce que Evelyne Grossman désigne comme « un babil en miettes », à propos de Winnie. Il s’agit d’écouter, plus que le sens, la résonance de cette musique inédite.


3. Vers le silence
a. Voix-souffle
La voix se trouve à la jonction de la parole et de l’écoute, au lieu même du passage entre le dire et le taire, l’ici et l’outre-tombe. B fait ce choix de « l’impossible voix » qu’est celle de l’écriture.
Vladimir entonne une chanson « à tue-tête » (p73), comme pour conjurer l’angoisse, mais s’achevant bientôt sur un pianissimo (« Il s’arrête. Même jeu. Plus bas », p74). Winnie fredonne « Heure exquise » en dolce ou en mezza voce : chaque « air » entrouvre une intuition en deçà même des paroles.
Lorsque B note un « silence » ou « un temps », dans nombre de ses pièces, il pose un entre-deux, il ouvre un purgatoire. S’agit-il d’un souffle coupé, d’un souffle retenu ou bien d’un souffle en panne : en attente de la prochaine inspiration ? « Je ne peux plus respirer » annonce Estragon (p99).
Il faut bien respirer quels que soient les souffrances, essoufflements, difficultés. Estragon « ahane » (p9) pour enlever sa chaussure, Lucky halète sous l’effort (p32). Les Piper restent « bouche bée » (p50) en regardant Winnie. Dans un commun relâchement, personnages, acteurs, spectateurs libèrent leurs poumons de cet air qui les oppresse tant. EAG fut l’occasion, en 1953, de pouvoir enfin exprimer « le soupir d’horreur muette que l’humanité retenait depuis des années ».
Pour Winnie, que le souffle soit foi, inspiration poétique ou tentative d’expirer, c’est de courage qu’il s’agit, d’un effort pour aller vers soi, vers l’autre ou vers la fin, dans un langage de vie.


b. L’ouvert et le suspens
Le silence n’est pas réponse mais question. Les dimensions ontologiques et métaphysiques du silence occupent tout l’espace d’EAG. Phrases et gestes ne seraient que des tentatives pour donner forme à ce silence, à la solitude, à l’ennui. Godot pourrait être une forme de ce silence, un potentiel « sous-dire », parole déléguée, dont nous sommes tous les messagers.
L’abîme déchirant du silence devient un appel à présence, à l’autre du silence (« Ne me dit rien ! Reste avec moi ! » dit Estragon, p75). Convertir l’angoisse du silence en silence de compassion est peut-être l’intention majeure de B, à travers toute son œuvre.
Le silence ouvre le cœur de la pensée : il en multiplie les espaces, les possibilités. Il relie l’être à son « dehors », à son « autre-là » mystérieux.
Le langage beckettien, par la mise en désuétude du mot, jusqu’à sa désincarnation en voix, souffle et silence, ouvre à l’esthétique théâtrale en ses dé-représentations, les voies d’une modernité entière et assumée. Trouver ce qui laisse « une trace sur le silence » est l’enjeu relancé sans fin par l’écrivain. 

Nathalie LECLERCQ et Maud PERRENX

1 commentaire:

  1. Bonjour,
    Seule l'expression "outre-sens" est de Jean-Luc Nancy, les parties 2) et 3) sont d'Arnaud Beaujeu. Merci de rectifier. A.B.

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