dimanche 26 mai 2013

RABELAIS, PANTAGRUEL, CHAPITRE VIII, COMMENTAIRE




TEXTE

Laisse-moi de côté l'astrologie divinatrice, et l'art de Lulle comme des excès et des inutilités.
Du droit civil, je veux que tu saches par cœur tous les beaux textes, et que tu puisses en parler avec philosophie. Et quant à la connaissance des faits de la nature, je veux que tu t'y adonnes avec curiosité, qu'il n'y ait ni mer, ni rivière, ni fontaine dont tu ne connaisses les poissons, tous les oiseaux de l'air, tous les arbres, arbustes et fruits des forêts, toutes les herbes de la terre, tous les métaux cachés dans le ventre des abîmes, les pierreries de tout l'Orient et du midi. Que rien ne te soit inconnu.
Puis soigneusement revisite les livres des médecins grecs, arabes et latins, sans mépriser les talmudiques et cabalistes. Et par de fréquentes anatomies acquière-toi une parfaite connaissance de cet autre monde qu'est l'homme. Et quelques heures par jour commence à visiter les saintes lettres. Premièrement en grec, le Nouveau Testament et les Epîtres des Apôtres, et puis en hébreu l'Ancien Testament. En somme, que je voie un abîme de science : car avant de devenir un homme et d'être grand, il te faudra sortir de cette tranquillité et du repos de l'étude et apprendre la chevalerie et les armes pour défendre ma maison et secourir nos amis dans toutes leurs affaires contre les assauts des malfaisants. Et je veux que rapidement tu mettes en application ce dont tu as profité, ce que tu ne pourras mieux faire qu'en discutant publiquement avec tous et contre tous les gens de savoir en fréquentant les gens lettrés, qui sont tant à Paris qu'ailleurs.
Mais parce que selon le sage Salomon la sagesse n'entre jamais dans les âmes mauvaises, et science sans conscience n'est que ruine de l'âme, il te faudra servir, aimer et craindre Dieu, et en Lui mettre toutes tes pensées et tout ton espoir.

Rabelais, Pantagruel, 1532, Livre II, chap. VIII

            Pantagruel est le premier récit publié par Rabelais 1532, il l'a publié sous un pseudonyme d'Alcofrybas Nasier. Le héros éponyme est un géant, roi du royaume Utopie. Pour écrire son récit, Rabelais s'est inspiré des récits populaires qui étaient à la mode de son époque. Dans le chapitre VIII du Livre II, Gargantua écrit une lettre à son fils dans laquelle il lui donne un grand nombre de conseils.
            Nous allons voir par quels procédés stylistiques Rabelais présente un véritable programme éducationnel.
            Pour répondre à cette question, nous allons montrer que Rabelais a écrit une lettre convaincante, pour livrer un programme éducatif et humaniste.







I- Une Lettre ayant pour fonction de convaincre :
I-1 Une lettre d'un père à son fils
- Nous avons, dans ce texte, des indices d'énonciation propres au discours de la première personne et la deuxième personne. Ils sont cités tout au long de l'extrait ; « je », et « j' ». Ils marquent une forte implication de scripteur. 
- Nous avons aussi des indices de la deuxième personne ; « t' », « ta », etc. L'abondance de la 2eme personne marque que l'importance du destinataire est forte. Le discours épistolaire domine donc ce texte dans lequel l'expéditeur et le destinataire sont bien présents.

I-2 Une lettre injonctive
- Texte abondant en verbe exprimant l'injonction, elles sont faites à l'aide de l'impératif.
- Il y a plusieurs façons d'exprimer l'injonction; Le subjonctif :        « Qu'il n'ait pas », les tournures exprimant la volonté du père et l'obligation au fils : « je veux » « il faudra » « tu dois » suivis de subordonnées.
- Le discours épistolaire est donc redoublé d’une forte présence de l’expéditeur et d’un ton très directif. Ce texte met en valeur l’éducation voulue par un père pour son fils et porte la marque de la puissance du pater familias puisqu’il décide de tout.

I-3 Une lettre argumentative
- Définition : Un texte qui cherche à défendre une thèse, à l'aide d'arguments et d'exemples logiquement articulés.
- La lettre défend une thèse par des arguments et des exemples reliés entre eux par des connecteurs logiques :
« Premièrement, et puis », « l'un...l'autre », « mais », « puis »,        « d'abord », « en somme », « car ». Ce relevé nous montre que c'est un texte de structure argumentative qui cherche à convaincre le lecteur.
- Gargantua défend la thèse selon laquelle son fils doit :                   « progresser en savoir et en vertu ». Le groupe binaire coordonné met en valeur le fait que l’éducation se fait dans deux domaines complémentaires et montre que Pantagruel doit acquérir un savoir qui doit être équilibré par la religion et un comportement moral. Il doit donc développer son esprit et ses connaissances mais il doit aussi développer une certaine éthique.

II- Un programme éducatif, former un homme et un roi.

II-1 Former en confrontant
- Education fondée sur un double enseignement : Enseignement théorique basé sur la lecture et l’étude (champ lexical), et un enseignement pratique fondé sur l’expérience et la confrontation :  « En débattant» : Le gérondif manifeste l’idée selon laquelle le savoir doit être partagé et remis en question par des débats. Le géant doit apprendre à approfondir ses connaissances en confrontant son savoir à d’autres et en exposant ses idées.
- Les connaissances du Moyen-âge sont dévalorisées : « laissez-moi l’astrologie et l’art de Lullius »  associé à un vocabulaire péjoratif : « d’abus et de futilités » / Gargantua présente donc un programme novateur et moderne.
- Mais il garde quand même quelques éléments de la méthode scolastique (l’enseignement dispensé au Moyen Age dans les écoles monastiques, dans les Universités, dans toutes les écoles placées sous la juridiction de l’Église.) : apprentissage par cœur (Répétition du substantif « connaissances », véritable leitmotiv), nécessité de la dispute pour mesurer ces progrès (L. 17), importance du latin.

II-2 Former l’ « honnête homme » de Montaigne
- Cette expression désigne quelqu'un dont l'éducation est complète. Si Pantagruel suit le programme, il aura une formation intellectuelle, physique et morale.
- Jeu des champs lexicaux :
            - Education intellectuelle : elle couvre les disciplines : littérature (langues anciennes), sciences théoriques (maths), sciences appliquées (médecine).
            - Physique : chevalerie et armes : Rappelle la devise de mens sana in corpore sano de Juvénal.
            - Morale : la formation doit être équilibrée par la formation morale « savoir et vertu ».
- L'information morale est indispensable : « sciences sans conscience n'est que ruine de l'âme ». Cet aphorisme, à travers la structure en chiasme qui met en valeur un jeu d’antithèses et le verbe copule «être » à valeur de vérité générale, exprime l'idée que les masses de savoir ne valent rien si elles ne sont pas contrebalancées par la formation morale. La morale est plus importante que la formation intellectuelle. Cette morale doit s’acquérir par la foi et le respect des préceptes religieux (voir la fin du texte).

II-3 Former un souverain
- Le souverain doit être formé politiquement : « droit civil ». Il doit avoir des mots justes, et une connaissance de langues lui sera utile pour mener une diplomatie du dialogue.
- Cependant, si cette diplomatie échoue, en ce moment là la maitrise des armes est indispensable. C'est pourquoi Gargantua veut que Pantagruel apprenne la chevalerie. On le voit dans le texte à travers les verbes d’action guerrière : « défendre ma maison » désigne le pays, « secourir nos amis » nos alliés.
Dans cette lettre on voit bien qu'il s'agit de former l'âme, le savoir et l'esprit d'une manière harmonieuse.
« Sciences sans conscience n’est que ruine de l’âme. » Aphorisme philosophique que le jeu rimique rend plus efficace. Dans cette lettre on voit bien qu'il s'agit de former l'âme, le savoir et l'esprit d'une manière harmonieuse.



III- Un programme humaniste
III- 1 Un savoir gréco-latin et biblique
- Deux aphorismes : « Sagesse n'entre pas en âme malveillante » de Salomon (Ame malveillante = périphrase pour dire ceux qui n’ont pas la foi, les infidèles) + « sciences sans conscience n'est que ruine de l'âme » de Juvénal. Présent de vérité générale + Jeux d’antithèses = Arguments d'autorité pour expliquer la nécessité de la foi.
- Des œuvres bibliques : Le Nouveau testament + Les Epitres des Apôtres + L’ancien Testament Foi fondée sur la charité, sur le respect du prochain. C’est le but ultime de cette éducation, sa conscience... Il s’agit donc d’un programme d’éducation complet associant les connaissances scientifiques à la recherche d’une morale s’appuyant sur la foi.

III- 2 Un savoir encyclopédique
- Ne pas oublier que Pantagruel est un géant, ce qui explique l’importance exagérée du programme proposé : multiplication des connecteurs logiques marquant l’addition (Un nombre impressionnant de « et » conjonction de coordination) + expressions exprimant la démesure des connaissances à acquérir (voir ci-dessous) = recherche de l’exhaustivité.
- L'appétit de savoir apparaît dans le gout de l'énumération, ex : des langues, des arts libéraux, d'éléments aquatiques, des arbres, les écritures saintes. L'appétit de savoir apparaît dans la multiplicité du domaine du savoir :
- Les langues anciennes
- Les arts libéraux : le mot art au 16ème et 17ème siècle désigne ce qui s'oppose à la nature, c'est-à-dire ce qui a été crée par l'homme. Connaissances théoriques, ex : Maths, musique + Mécaniques : connaissances pratiques, ex : Médecine.
- Le droit et la philosophie
- La biologie
- L'Homme est considéré comme un autre monde. Connaissances de l'Homme son corps et son âme.
- Chevalerie : dimension physique et militaire.
Toutes ces énumérations peuvent être résumées par l’obligation de servir, d’aimer et de craindre Dieu et sa création (L’homme, la terre, la nature, les animaux...).

III-3 Un savoir universel
- Le texte comporte plusieurs tournures binaires qui montrent l'insistance : « La tranquillité et le repos », «j'entends et je veux », « envers et contre tous », « tant qu'à Paris qu'ailleurs », « tes pensées et tout ton espoir ». Ces constructions mettent en valeur la portée universelle de cette éducation qui doit appréhender tous les champs de la connaissance.
- Répétition et anaphore du mot « tout » + « abîme de science » (abîme : gouffre de profondeur inconnue) = métaphore qui met en valeur le fait que  le savoir doit être un gouffre dont on ne voit point la profondeur. Le savoir ne peut pas être limité, il doit être universel, car il libère l'homme et les superstitions du passé.

Ouverture de la conclusion
Rabelais reprendra ses idées dans un autre extrait célèbre tiré de Gargantua. Il illustre son propos en imaginant la journée de Gargantua. La dimension physique sera évidente, mais on retrouvera la même envie encyclopédique.

Nathalie LECLERCQ


1 commentaire:

  1. bonjour, j'ai à faire 2 questions correctement, si vous voulez m'aider....c'est très important et ce serait très joli de vous!
    :1. classez les différents domaines à étudier. Lequel est exclu?
    2. enumerez les qualités dont pantagruel doit faire preuve.

    merci beaucoup

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