lundi 27 mai 2013

DIDEROT, JACQUES LE FATALISTE ET SON MAITRE, L’INCIPIT, COMMENTAIRE






TEXTE
Comment s'étaient-ils rencontrés ? Par hasard, comme tout le monde. Comment s'appelaient-ils ? Que vous importe ? D'où venaient-ils ? Du lieu le plus prochain. Où allaient-ils ? Est-ce que l'on sait où l'on va ? Que disaient-ils? Le maître ne disait rien ; et Jacques disait que son capitaine disait que tout ce qui nous arrive de bien et de mal ici-bas était écrit là-haut.
LE MAÎTRE. - C'est un grand mot que cela.

JACQUES. - Mon capitaine ajoutait que chaque balle qui partait d'un fusil avait son billet.
LE MAÎTRE. - Et il avait raison...
Après une courte pause, Jacques s'écria : « Que le diable emporte le cabaretier et son cabaret !
LE MAÎTRE. - Pourquoi donner au diable son prochain ? Cela n'est pas chrétien.
JACQUES. - C'est que, tandis que je m'enivre de son mauvais vin, j'oublie de mener nos chevaux à l'abreuvoir. Mon père s'en aperçoit ; il se fâche. Je hoche de la tête ; il prend un bâton et m'en frotte un peu durement les épaules. Un régiment passait pour aller au camp devant Fontenoy ; de dépit je m'enrôle. Nous arrivons; la bataille se donne...
LE MAÎTRE. - Et tu reçois la balle à ton adresse.
JACQUES. - Vous l'avez deviné ; un coup de feu au genou ; et Dieu sait les bonnes et mauvaises aventures amenées par ce coup de feu. Elles se tiennent ni plus ni moins que les chaînons d'une gourmette. Sans ce coup de feu, par exemple, je crois que je n'aurais été amoureux de ma vie, ni boiteux.
LE MAÎTRE. - Tu as donc été amoureux ?
JACQUES. – Si je l’ai été !
LE MAÎTRE. - Et cela par un coup de feu ?
JACQUES. - Par un coup de feu.
LE MAÎTRE. - Tu ne m'en as jamais dit un mot.
JACQUES. - Je le crois bien.
LE MAÎTRE. - Et pourquoi cela ?
JACQUES. - C'est que cela ne pouvait être dit ni plus tôt ni plus tard.
LE MAÎTRE. - Et le moment d'apprendre ces amours est-il venu ?
JACQUES. - Qui le sait ?
LE MAÎTRE. - À tout hasard, commence toujours... »


PROPOSITION DE PLAN POUR UN COMMENTAIRE :


Problématique : En quoi Diderot présente-t-il un incipit original et déroutant ?



 
I) Un incipit hors-norme
A) Où ? Quand ?
- Premières lignes : D’ordinaire, lors de l’incipit, les questions ne sont pas posées, le narrateur y répond par anticipation, ici elles sont posées mais demeurent sans réponse ou obtiennent des réponses très évasives. Nous ne savons ni où, ni quand se situe l’action, et nous n’avons aucune indication spatio-temporelle qui situerait le dialogue.

B) Qui ?
- Informations très réduites sur les personnages : L’un s’appelle Jacques, l’autre est son maître mais le narrateur refuse de nous en dire davantage. C’est une autre particularité de cet incipit. + Idée de hiérarchie, d’autorité + une certaine déférence (politesse) envers le premier car nous avons seulement le prénom pour le deuxième. Ce rapport est souligné par le tutoiement du maitre envers Jacques alors que ce dernier utilise le vouvoiement = Mais le lecteur n’en sait pas davantage (Age, Physique ? Psychologie ?...) = Incipit original.

 B) Comment ?
- L’intrigue semble être sous-entendue par la question du maître :    « Tu as donc été amoureux », mais reportée à plus tard.
- En définitive, le nœud de l’action semble se constituer du dialogue lui-même et des commentaires du narrateur sur son œuvre = Début déroutant et iconoclaste.


II) Qui mélange les genres
A) Une comédie ?
- La disposition d’une partie du texte fait penser à une pièce de théâtre : les noms des personnages précèdent leurs paroles (comme des didascalies) qui ne sont donc pas intégrées dans le récit comme il est d’usage dans un roman.
- La mise en page, la désignation des personnages, les dialogues = nous sommes donc bien dans la comédie.
- Le goût pour l’euphémisme (« Et m’en frotte un peu durement les épaules ») de Jacques, la stichomythie (enchainement de répliques très courtes de façon très rapide) du dialogue et les enchainements rapides, mécaniques des actions qui construisent son destin, tout concourt  à rendre le texte drôle jusqu’à l’ironie. Cela fait Echo à Candide de Voltaire.

B) Un dialogue philosophique ?
- Les interventions  du narrateur : « Où allaient-ils? Sait-on où l’on va? » = réponse philosophique et existentielle.
- Jacques le Fataliste : selon Jacques, tout ce qui arrive devait arriver. Son idée est qu’il faut laisser faire son destin. Cette philosophie plus tard sera appelée le déterminisme (Ce déterminisme est un principe universel de causalité). Ainsi, c’est parce qu’il a reçu une balle dans le genoux qu’il a rencontré l’amour.  La parataxe utilisée dans ce passage mime l’enchaînement déterministe des actions et leurs rapports de cause à effet = La fatalité sous-entend que rien n’arrive par hasard, tous les évènements d’une vie s’enchaîne. Mais connotation satirique et mise à distance par le registre comique et les interventions du narrateur, double de l’auteur.

C) Un récit :
- La conversation entre les deux personnages est comme surprise. Elle a commencé avant le récit. Ce début in medias res complique la compréhension du lecteur dans la mesure où aucune information ne vient éclaircir la situation.
- Lignes 12 à 22 : Enchaînement de péripéties mises en valeur par le présent de narration (« m’enivre, j’oublie, prend... »). L’utilisation de ce présent confère une dimension picaresque à ce passage lors duquel Jacques résume son adolescence. Jacques s’est enrôlé dans un régiment après une violente dispute avec son père, il a ensuite participé  à la bataille de Fontenoy, il reçoit un coup de feu dans le genou. Ces évènements  sont racontés de façon chronologique et factuelle, ce qui lui confère une portée comique.


III) Et présente un narrateur omnipotent
A) Une ironie feinte
- « Qui sont-ils? Où allaient-ils? Que vous importe? » : Le narrateur est audacieux dans ce texte car dès les premières lignes, il répond aux questions légitimes du lecteur qui s’engage dans une histoire par une  sorte d’indifférence voire de mépris. Le narrateur prend le risque de voir le lecteur le quitter, mais c’est un risque calculé parce que justement cette distance ironique feinte, pique la curiosité du lecteur. Le narrateur joue avec le lecteur de son pouvoir sur les personnages et leur histoire.

B) Un narrateur-personnage omniprésent
- Premières lignes : Le narrateur-auteur ne cesse d’intervenir non seulement pour commenter l’action mais surtout pour commenter l’écriture d’un roman en train de s’écrire et pour décourager les attentes du lecteur auquel il s’adresse directement = narrateur omniscient, mais qui refuse à dire ce qu’il sait = dimension paradoxale et iconoclaste. Il crée une rupture avec les conventions romanesques.

C) Mais iconoclaste
- Incipit déceptif : « Le nom des personnages ? Que vous importe ? Pourquoi sont-ils ensemble? Par hasard. Où vont-ils ? Est-ce que l'on sait où l'on va ? Qu'est-ce que cela vous fait ?. Le jeu de questions/réponses est pour le moins déconcertant et annonce un roman sur rien, fait de dialogues dont le sujet principal (comme le titre l’indique) portera sur des questions philosophiques. Les réponses du narrateur sont assez ironiques (« Est-ce que l’on sait où on va »), et renvoie au lecteur et à sa propre situation. Ce faisant, Diderot refuse de respecter la tradition et rompt le pacte de lecture habituel.
- Présence du narrataire : soit le destinataire d’un récit (le lecteur  ou un personnage auquel on raconte une histoire) = marques de la 2ème personne : « Que vous importe » + les 1ères interrogations sont celles que l’auteur-narrateur prête au lecteur. De la sorte, en plus du dialogue entre les deux personnages, se tient aussi un dialogue entre l’auteur, le narrateur et le lecteur. L’auteur se joue de lui en répondant à ses questions par d’autres questions et en montrant qu’il est le maître du jeu et du récit. Ainsi Diderot détourne les canons et les fonctions de l’incipit et brise de façon ostentatoire le principe de l’illusion romanesque (fait de persuader le lecteur que ce qu’il lit est vrai). Il fait oublier au lecteur qu’il s’agit d’une fiction en exhibant les ficelles du romancier, non sans humour.


OUVERTURE : Autre exemple d’incipit qui invente un nouveau pacte de lecture, l’incipit de La Modification de Butor.

Nathalie LECLERCQ



7 commentaires:

  1. Génial , bon travail

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  2. excellent travail,
    je vous remercie car ça m'a énormément aidé pour l'écoles.
    merci

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  3. Réponses
    1. Dans la 3 eme partie vous avez mis ou vont- ils au lieu de ou allaient -ils?
      mais cela est bien qu'un détail, ce travail reste d 'un très grande qualité.

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  4. Un des trucs importants a dire aussi c'est que Diderot revendique son pouvoir diemurgique a la fin du texte: " vous voyez lecteur comme je suis en bon chemin, qu'il ne tiendrait qu'a moi de vous faire attendre un an, deux ans, trois ans..."
    Sinon bel article il m'a bien aider

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  5. super, ca va beacoup m'aider pour mon oral !

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