vendredi 5 avril 2013

RESUME, JULIEN GRACQ, UN BALCON EN FORET



Citation de Wagner,  Parsifal:  Gardiens du bois, veillez à l’aurore…

       Chapitre I (les chapitres ne sont pas notés, mais Gracq fait plusieurs sauts de ligne pour les délimiter) L’aspirant Grange est en train, il voit la Meuse, il a quitté des paysages tristes et admire celui-ci. Le train est vide et la rivière lui fait penser que c’est un train pour Le domaine d’Arnhem (Edgar Poe). Mais le voyage est ponctué de maisons teigneuses et des petites gares lépreuses. (Description en mouvement du paysage : nature sauvage ≠ « laideur » des gares, habitations et installations militaires) Des soldats attendent sur les quais. Il distinguait également de fraîches casemates et des barbelés.
            A la gare de Moriarmé, il entend des coups de sirène, mais ce n’était que la sortie d’usine, et non l’annonce d ‘un incendie ou d’un bombardement. Toutes choses dans cette guerre frayaient un peu bizarrement. L’officier de gare lui indique le P.C. du régiment. Le crépuscule d’octobre, partout des façades jaunes suintaient la rumeur soldatesque. A l’ouïe, pensa Grange, si on ferme les yeux quelques secondes, les armées modernes tintinnabulent encore de toutes les armures de la guerre de cent ans.
            Le poste de commandement régimentaire était, en bordure de la Meuse, un pavillon de meulière banlieusard et triste. Il attend dans une pièce poussiéreuse où cliquetait une machine à écrire. Air lourd de la guerre. Le colonel ressemblait à Moltke. Il y avait une poussée de vie brusque et aiguë dans ce regard, puis vite il se voilait de fatigue, mais une fatigue rusée qui n’était qu’économe. Faucon encapuchonné à la griffe prête.
            Il donne son ordre de mission, le colonel consulte son dossier, il devait en avoir un à la sécurité militaire. Il l’affecte à la maison forte des Hautes Falizes (il y a dans la phrase un intention secrète). Il y montera le lendemain avec le capitaine Vignaud.
            Il préfère dîner seul, d'instinct, chaque fois qu'il le pouvait, il gardait son quant à soi et prenait du recul. Il va donc dans un pauvre café ouvrier de la rue Basse.
            Il passe la nuit dans une chambre de grenier, des fruits séchaient, il faillit vomir tant l’odeur était forte. Humeur très sombre, cette bourgade de fonderies, ces ruelles couleur de houille, le colonel, les pommes, tout, de cette prise de contact avec la vie de cantonnement lui déplaisait. Il se demande ce que peut être une maison forte. Mot peu rassurant, entre maison d’arrêt et la prison. Lorsqu’il éteignit la bougie, tout changea, la petite ville s’était dissoute avec ses fumées. Il entend le bruit de la Meuse, il sent l’odeur des grands bois glissant des falaises. L’enchantement de l’après-midi revenait. Grange pensa que la moitié de sa vie allait lui être rendue: à la guerre, la nuit est habitée « à la belle étoile », songea-t-il. Et il s’endormit.


       Chapitre II: Dès que Moriarmé fut dépassé, plus de route, mais des pierres. Matinée, soleil gai, silence de ces bois sans oiseaux. Il se lève dans les virages pour voir le fond de la vallée. Où qu’il fût, comme les enfants qui grimpent aux portières, tout point de vue le magnétisait jusqu’à l’impolitesse.
            Ils s’arrêtent en haut du versant, sur le bord de la route, le paysage tout entier lisible, avec ses amples masses d’ombre et sa coulée de prairies nues, avait une clarté sèche et militaire, une beauté presque géodésique. (Géodésie: Science qui a pour objet l'étude de la forme et la mesure des dimensions de la terre). Ces pays de l’Est sont nés pour la guerre, pensa-t-il. Il n’avait manœuvré que dans l’Ouest. Il émet l’hypothèse que la ville coupée en deux par son église peut s’appeler une honnête coupure, mais le capitaine lui rétorque que c’est plutôt une ligne mange-tout. Sujet tabou. Grange se sentit béjaune. (bec jaune: nigaud, novice). Puis une immense ligne droite. La forêt est courtaude, mais vivace, racinée, sans une déchirure, sans une clairière. La solitude était complète, mais une rencontre semblait possible. Une forêt de conte. Il se demande où on l’emmène, ils ont déjà fait une douzaine de kilomètres depuis qu’ils ont quitté la Meuse. La Belgique ne devait pas être loin. Mais il n’est pas pressé, il savoure. Puis ils prennent à gauche, et il aperçoit une espèce de chalet savoyard, emmêlé dans les branches, tombé comme un aérolithe au milieu de ces fourrés perdus. « Vous êtes chez vous. », fit le capitaine Vignaud.

          Chapitre III: La maison forte des hautes Falizes: blockhaus pour interdire l’accès aux blindés des pénétrantes de l’Ardenne belge vers la ligne de la Meuse. Bloc de béton et barbelés, barbouillé à la diable d’un vert olive puant la moisissure. Humide, troué d’embrasures pour la mitraillette et le canon, et un étage de maisonnette, logement de la garnison minuscule. Crépi arraché, rouille, poulailler et cabanes à lapins. Boites de conserve et boules de pain moisies jonchent le carré de barbelés. Le bizarre accouplement de ce mastaba de la préhistoire et de cette guinguette décatie de la pire banlieue, au milieu du bric-à-brac de bohémiens en forêt avait quelque chose d’improbable.
Non, décidément, pensa Grange, cette guerre ne commençait pas comme on croyait. On avait des surprises.



           Chapitre IV: Le lendemain matin, sensation purement agréable, plus connue depuis son enfance. Il était libre, seul maître à son bord dans cette maisonnette de Mère Grand perdue au fond de la forêt. Bruits d’une ferme. Plaisir incrédule à l'idée qu'il allait vivre ici. Peut-être que la guerre avait ses îles désertes. Le soldat Hervouët et le soldat Gourcuff vaquent à leurs occupations. Atmosphère de grasse matinée, un vide de dimanche campagnard habitait la pièce. Bonne odeur de café chaud. Silence, si peu habituel à la vie militaire. Leurs consignes: En cas d’attaque, le génie fait sauter la route après le passage des blindés, à qui ils doivent couper l’accès, et qu’ils devaient détruire sans esprit de recul. Et ils devaient renseigner le capitaine Vignaud sur les mouvements de l’ennemi. Un boyau souterrain devait en principe leur assurer la fuite. Mais à ces évènements improbables, l’imagination ne s’accrochait pas. Grange regarde les dossiers, les consignes d’un air distrait, il ne se passerait rien, à lire ces pages qui traçaient l’imprévisible de virgule en virgule, on se sentait inexprimablement rassuré: on eût dit que la guerre avait déjà eu lieu. Mais le choc de ses talons sur le béton nu de cette maisonnette de fées ne rassurait plus tout à fait. Embellie où l’on se dit que le vent un jour fraîchira.

            Chapitre V: C’était une vie presque paysanne, qui végétait très ralentie à l’extrême pointe d’un des nerfs les moins alertés parmi le grand corps de la guerre. Un de ces clans en marge, comme on en voit subsister à l’écart des chemins. Il apprécie Hervouët et Gourcuff, l’un grand et sec, chasseur de canards, silencieux, toujours à l’affût, et l’autre, dit « Vinn Rû », courtaud et rouge, journalier de Questembert, presque illettré. Le sédentaire avait mis sa griffe sur la cire molle du nomade. Il en avait fait son porte-glaive, son rabatteur, et son valet de chiens. Ils passaient leurs journées à chasser et le capitaine Olivon s’enfermait dans la pièce commune pour de mystérieux travaux ménagers. Tous les deux jours, le ravitaillement. Grange passait ses journées à lire et à écrire, on se sentait dans ce désert d’arbres haut juché au-dessus de la Meuse comme sur un toit dont on eût retiré l’échelle. Il a l’impression d’être le concierge de ce béton vacant visité de temps à autre par une commission officielle qui fronçait les sourcils parce que les embrasures n’étaient toujours pas pourvues de leurs trémies réglementaires. Souvent, l’après-midi, il descendait aux Falizes, au Café des Platanes, ou Madame Tranet l’accueillait gentiment. Il s’enfonçait dans son fauteuil de jardin, et plongeait en buvant son café à petites gorgées dans une espèce de béatitude songeuse. La clairière était comme une île au milieu de la menace vague qui semblait monter de ses bois noirs. Il se disait, voilà. Je suis le dernier estivant de la saison: c'est fini. Les bruits des cloches des vaches et des récitations des enfants lui rappellent son enfance. Il sentait battre en lui une petite vague inerte et désespérée qui était comme le bord des larmes.
            Avec les gens du hameau, leurs brouettes et leurs charges de fagots, il n'était jamais question de la guerre. Il discutait avec eux et il se faisait l'effet d'un vidame débonnaire descendu de son donjon pour boire au frais avec les manants de sa châtellenie.
            Avant la tombée de la nuit, il va inspecter le blockhaus, description du lieu, se moquant lui-même de cette habitude. L’exiguïté du lieu le faisait toujours frémir, elle contrastait avec l’aspect imposant de l’extérieur. Il essayait le dispositif de pointage, après avoir fait le tour de la pièce rance et moisie. Stupide! Se disait-il, mais nerveux malgré lui.
            On dînait de bonne heure aux Falizes, moment plaisant à discuter avec Olivon et Hervouët, pendant que Gourcuff dort, tous près du poële. Les dieux des Pénates des Falizes sont ici. Il était étonné de s’être trouvé sans y penser une espèce de foyer. Discussion politiques, ils sont de gauche, de la guerre, ils écoutent la radio, mais très vite l’irréalité de la guerre reprenait le dessus. Puis ils vont se coucher, c’est le réveil de Gourcuff qui donne le signal. Lui, énervé par le café, va se promener dans la forêt, le Toit, c'était le nom que donnait Grange à ce haut plateau de forêts suspendu au-dessus de la vallée), la nuit le protégeait, mais elle rapprochait la guerre de lui, mélange de calme et d’alarmes… A son retour, il se sent une envie de siffloter, « Tous les quatre », se dit-il, étonné de songer qu’il y avait quinze jours, il ne connaissait même pas leur nom.

            Chapitre VI: Le dimanche, il descendait à Moriarmé, où le capitaine Varin offrait un repas et ses apéritifs à sa compagnie et à celle d’à côté. Le repas était ponctué des grivoiseries du blondinet capitaine Magnard, qui écrivait aussi des sonnets patriotiques dans L’Écho du Front, qu’ils avaient surnommé le  Prévoyant de l’Avenir. C’était un calicot (employé subalterne de magasin) qui sort du lit d’une fille. L’ennui morne et vacant d’un dimanche provincial, malgré la guerre. Des pères de famille qui vont au bordel. Grange sent que Varin les observe et prend des notes, mais ce n’est pas désagréable, comme un curé à un repas de noces qui évite le pire. C’était un soudard à la tournure épaisse, mais un soudard qui ne buvait pas, ne plaisantait pas, ne riait jamais. Il mène sa compagnie avec une sécheresse glaciale et compétente, la voix brève, écoutant assez, ne discutant jamais. Du style j’ordonne ou je me tais. Son vice était de scandaliser. Dans de courtes discussions qu’ils ont ensemble, Varin lui assure que les combats auront bien lieu. Ces propos gâchaient sa journée et il avait toujours hâte de revenir dans sa forêt, mais il restait nerveux. Mais l’hiver approchait, avec ses pluies et sa neige… Il se voyait reclus aux Falizes, enfermé dans son alpe auprès du poêle rouge, bloqué de longs jours dans la forêt de conte de Noël. Il retourne aux Falizes, il se sentait léger, rajeuni: de s'enfoncer seulement dans cette forêt autour de lui à  perte de vue ravivait un bien-être qui lui dilatait les poumons. Son monde, il l’aimait et s’y sentait en sécurité, malgré la fragilité de l’édifice.
            Un dimanche de longue pluie, un de ces derniers dimanches de novembre: ce voyage à travers la forêt cloîtrée par la brume poussait Grange peu à peu sur la pente de sa rêverie préférée; il y voyait l'image de sa vie: tout ce qu'il avait, il le portait avec lui, à vingt pas, le monde devenait obscur, autour de lui petit halo de conscience tiède. Il rencontre une petite fille, une fadette, une petite sorcière de la forêt, une petite fille de la pluie, une jeune bête au bois. Mais en s’approchant et en la suivant, il se rend compte que ce n’est plus tout à fait une petite fille. Elle s’arrête d’un coup, nettoyant ses bottes en caoutchouc dans une flaque, riant de ses deux beaux yeux bleus. Elle lui propose de finir le chemin avec elle, c’est plus gai. Il n’ose lui demander qui elle est de peur de rompre le charme. Elle le connaît, elle sait qu’elle plaît. La vie semblait lâchée dans ce corps gracile comme un poulain dans une prairie. En fait, elle est veuve d’un médecin et a été prise ici par la guerre, dans une maison que son père avait louée pour qu’elle se soigne d’un voile au poumon. Mais tout cela semble irréel, mais où elle était, on le sentait, elle était toute. Quelle densité, se disait-il, prend le moment présent à son ombre. Avec quelle force et quelle énergie elle était . Mona était spontanée, mais pas limpide: c’était les eaux printanières, toutes pleines de terre et de feuilles. Une femme enfant.
Elle lui propose de venir chez elle, Julie lui fera du thé. C’était sa servante, qui avait l’air d’une soubrette de magazine galant. Il entre dans une grande pièce confortable, meubles rustiques jouxtant un désordre de femme et d‘enfant. Mieux que sur la route, on sentait ici autour de soi la forêt. Elle lui demande d’enlever ses bottes. Elle coiffe Julie qui rit, deux démones rieuses, à peine rassurantes, lâchées dans le désordre de la maison d'apprenti sorcier. Il réchauffe ses petits pieds, et ils font l’amour. « Tu es un paradis » lui dit-il, et il la prend à nouveau, plus calme. Comme un poisson dans l'eau, se disait-il, j'ai trouvé mon bien; c'est facile - je suis bien là pour toujours. Et elle: « Comme tu es bon. Je t’ai duit! ». Le lendemain matin, alors qu’il est revenu très tard dans la nuit à la maison forte, elle est déjà là, semblant être passée par la cheminée.


            Chapitre VII: Les blindés de la cavalerie et des éléments de portés de dragons manœuvrent de temps en temps le long de la route. Leur jeunesse, leur fougue et leur matériel le rassurent. Grange et Olivon les regardent passer, un peu de vent du large passait sur la route avec ces troupes qui roulaient vite et loin. Le tout collait le long de la chaussée comme une rivière en crue, presque à la manière d'un spectacle naturel: on sentait que la guerre s'était mise dans ses meubles avec le sans-gêne - un peu épuisant- de ces locataires encombrés qui n'en finissent plus de voir arriver leurs malles.
            Olivon est dans une de ses phases de pensées de guerre. Il sait qu’il ne faut pas se fier à la tranquillité environnante. Le monde des maladies indolores, mais fâcheusement évolutives- du pronostic réservé. Il lui apprend que des gros, les généraux sont arrivés hier, et qu’ils ont mis de la lourde derrière la Meuse. Ce pourrait être pour cette semaine. C’était comme une odeur de foudre dans l’air, la peur contagieuse des bêtes avant l’orage. Il tente de se rassurer en disant que les Allemands ne sont pas fous et qu’ils savent qu’il va neiger. Mais face au défilement des chars, la guerre ne s'installait pas vite, mais par petites touches, insensiblement, elle prenait possession de la terre à la manière d’une saison grise. Et Olivon d’ajouter: « Sont malins, les Allemands, mon yeutenant. Ont des trucs! »
            Les conducteurs d’une auto-mitrailleuse sont en panne d’essence. Gourcuff va à Moriarmé, pendant que Grange les invite à boire un coup. Les cavaliers lui en imposent, comme un paysan face à des automobilistes de l’époque héroïque descendant du char de tonnerre pour se rafraîchir dans une chaumine. Ils sont étonnés par la maisonnette, Grange leur dit que c’est sa tenue de camouflage. Puis le lieutenant veut aller voir le blockhaus, il dit qu’il ressemble à un caveau de famille, et se rend compte du mauvais goût de sa plaisanterie. Puis il lui dit que tout cela ne suffira pas à arrêter les Allemands, surtout, qu’avant les chars, ils leur enverront les pionniers et l’infanterie portée. Il dit que cet endroit est un piège à cons et il lui conseille de partir aussitôt qu’il le pourra. Grange se sentit, après leur départ, comme un homme qui venait de prêter de l’argent à un escroc.

            Chapitre VIII: L’automne dure plus longtemps qu’il n’avait cru. Un vent d’est sec. Il aimait ce temps protégé où il abordait des longs sommeils et des journées courtes. Temps pareil à ces vacances magiques qu’ouvre aux collégiens un incendie ou une épidémie.
            Au matin, un étang de brouillard traînait encore sur les prairies, et il rejoignait Mona par un sentier, et une idée de bonheur avait toujours été liée pour Grange aux sentiers qui vont entre les jardins, et la guerre la rendait plus vive: ce chemin lavé par la nuit, c’était pour lui maintenant le chemin de Mona. Il abordait à la lisière des bois comme au rivage d’une île heureuse. Elle ne fermait jamais sa porte, le moindre bruit d’une serrure, en nomade qu’elle était, l’angoissait. Il arrivait à son réveil et quand elle s’éveillait, il était dépossédé de lui pour la journée. Mais en la regardant dormir, il sentait qu’il la protégeait, et il était tout entier couvé par une pensée noire. La hantise qu’elle meure.
            Il se couchait alors près d’elle et la prenait dans ses bras. Elle s’éveillait et le couvrait de baisers, une pluie de baisers jamais lasse, un jeune orage de gaieté tendre et de gentillesse prodigue. Des heures entières, baignés dans le soleil jaune qui faisait remuer doucement sur le mur une résille de branches, elle vivait le long de lui comme un petit espalier (disposition de plantes qui grimpent sur un mur ou sur un treillage). Julie apportait le petit déjeuner, Mona restait nue, et Julia riait un peu de son rire de gorge devant les seins légers et le ventre jeune qui sortait de l’écume des draps comme de la mer. Rien ne le désorientait comme cette faim qu’il avait d’elle. Elle porte une croix dorée, fait ses prières le soir et lit La Légende dorée de Voragine. Mais il n’a que très peu de temps, et elle, incrédule, lui demande parfois ce qu’il peut bien faire dans cette maison si laide et ces mots, brusquement, le séparaient d’elle.
            De retour aux Falizes, sa journée restait battante et aérée car elle venait parfois. Il lui semblait que les temps morts avaient disparu de sa vie.
            Il lit les journaux, quasiment vides de la guerre, et en comparant les gazettes de 1914 qu’il lisait enfant, il se demandait d’où pouvait venir que cette guerre-ci touchât le monde d’une pareille maladie de langueur. Ce qui l’inquiétait ce n’était pas le danger mais le mouvement: devoir quitter la maison forte…Mais il tente encore de se rassurer en se disant que la Belgique ne rentrerait pas en guerre cette fois, ou que c’est la Ligne Maginot qui connaîtrait les premiers combats. Il pourrait vivre ici avec Mona, poussée de joie aveugle qu'il n'avait jamais connue et qui lui faisait peur.
            Il voit de loin Mona arriver, tantôt seule, ou avec Julia et il la reconnaît à sa démarche légère et sautillante. Il lui semblait qu’elle venait à lui par une route ouverte dans la mer.
            La nuit, il devait patrouiller désormais pour vérifier l’identité de tous ceux qui étaient là. Accompagné d’Hervouët, il fumait une cigarette à la frontière belge, il entrait dans un monde racheté, ayant l’impression enivrante d’être seul au monde, dans ce sous-bois perdu, lavé de l’homme. Allégresse qui l’emportait.
            La ronde à travers les bois épaissis de nuit, il y avait un charme puissant à se tenir là, sueur confuse des rêves (brume toute mouillée), à l'heure où les vapeurs sortaient des bois comme des esprits. La nuit sonore et sèche dormait les yeux grands ouverts. Grange se sentait l'esprit merveilleusement démeublé. Il rêve de chars, il rêve de ce qui serait.
            Aux petites heures du matin, après avoir bu le café chaud de la thermos apporté par la patrouille qui marquait le signal du départ, il renvoyait Hervouët à la maison forte et il allait rejoindre Mona dans son lit. Il lui semblait que sa vie s'était décloisonnée, et que toutes choses y tenaient ensemble par cette porte battante (la porte était restée ouverte) qui brouillait les heures du sommeil et du jour, et le jetait à Mona du creux de la nuit de guerre éveillée. Puis il repartait sans l’avoir éveillée, pacifié.
            On pose des mines autour de la maison forte et un détachement précurseur du Génie s’était installé pour détruire la laie (chemin de terre dans une forêt).


            Chapitre IX: Fin de décembre, première neige sur l’Ardenne. Suspend anormal du temps. Longue glissade de silence. Pour les habitants du Toit, cette neige un peu fée qui allait fermer les routes ouvrait le temps des grandes vacances.
            Les communications sont coupées à Moriarmé, et le ravitaillement ne peut plus venir, c’est Gourcuff qui y va et qui en revient transi de froid et complètement ivre.
            Varin est de plus en plus sombre, à Moriarmé, car toute activité militaire a cessé. Sous cette neige molle, qui lissait la terre et brouillait les traces, il poussait à la troupe l'illusion vague de se faire invisible, de donner le change au destin.
            La neige transforme le paysage et les avions, qui passent et éclairent le ciel, font penser aux géants martiens malades de Wells (Allusion aux martiens de la Guerre des Mondes de H.G. Wells qui succombent aux microbes terrestres.). 
            Son passé est derrière lui, et il passe toutes ses économies et sa solde à faire des provisions avec Olivon. Le garde-manger est plein, comme s’ils souhaitaient être oubliés là pour toujours. Jamais encore il n'avait, autant que dans cet hiver du Toit, senti sa vie battante et tiède, délivrée de ses attaches, isolée de son passé et de son avenir comme par les failles profondes qui séparent les feuilles d'un livre.
            Hervouët s’est mis avec Mme Tranet, au grand désespoir de Gourcuff, qui va chasser seul, désormais. Tout se passe dans un bon ordre domestique, la journée aux Falizes et le soir, à la maison forte.
            Il retrouve Mona chaque matin, et à la voir si belle, il lui demande son âge. Mais il comprend que ce n’est pas une affaire d’âge, mais plutôt une espèce fabuleuse, comme une licorne, qu’il avait trouvée dans les bois, la mer l'avait flottée jusqu'à lui sur une auge de pierre, elle était prêtée et, il le savait, la vague qui l'avait apportée la reprendrait.
            Puis ils vont aux Fraitures, dans une cabane abandonnée, ils prennent une luge. Mona a toujours des gestes superstitieux, comme d’accrocher la luge à un pylône qui étonnent Grange. Dans ses moments d’enthousiasme, il n’était pas loin de penser qu’elle détenait le secret de certaines pratiques à moitié magiques de la vie sauvage. Ils mangent, puis se laissent glisser à toute allure le long du sentier, et Mona, enfant-fée, le mord bizarrement dans le creux de la nuque, pendant la descente, malaise, il pensait à ces guêpes qui savent d'instinct la piqûre qui peut paralyser.
            Mais la fin de la journée rend Mona sombre, elle lui dit que ça la fait penser à la mort, et il a peur des mots sortis de la bouche de cette sibylle-enfant, soudain pleine de nuit. C’est l’angoisse crépusculaire, et il s’étonne de ne pas l’avoir ressenti plus tôt. Il sentait la journée basculer d'un coup au fond d'un puits noir Et en rentrant aux Falizes, Il semblait à Grange que la terre même jaunissait d’un mauvais teint, que le temps la travaillait d’une fièvre lente: on marchait sur elle, comme sur un cadavre qui commence à sentir.

            Chapitre X: Mais l’hiver vieillit et Grange inspecte la carte de la frontière, inquiet, se demandant si les Allemands oseraient franchir cette immense forêt des Ardennes.


            Chapitre XI: Vers mi-janvier, un avion Allemand vient survoler la région chaque jour pendant une semaine et tire des coups de mitraille au hasard, sans jamais rien atteindre. Le spectacle ne parut à Grange nullement guerrier, plutôt ornemental et gracieux; Grange ne voit qu’une chose bien réelle: un jour, Varin appellera pour annoncer la bataille.
            Et un matin, après quelques jours de fort verglas, un homme du bloc des Buttés vient leur dire que l’état d’alerte est proclamé, et Varin vint à midi le leur dire en personne, même s'il est septique, et dit même à Grange que selon lui, ce sera pour le printemps. Mais le camion est tombé en panne plusieurs fois sur la route et Grange lui fait remarquer que les trémies ne sont toujours pas mises… Varin n’a jamais pu les obtenir. Il tempête contre cette foutue armée qui est en passe de devenir une armée foutue. Les armes et les canons ont été très endommagés par l’hiver. Puis il lui dit qu’il peut être muté au régiment, à la compagnie hors-rang, une compagnie de planqués. Mais il refuse, à la grande surprise de Varin qui lui demande pourquoi. Grange lui dit qu’il se plaisait ici, et c’était vrai. Varin le quitte, plus cordial, lui disant qu'il ne détestait pas faire la guerre avec des gens qui avaient choisi leur façon de déserter. Il comprit que ce n’était pas pour Mona, qu’il avait refusé, mais parce qu’il respirait ici, tout autant que pendant ses vacances, étant enfant, passées à la mer. D’ailleurs un grand nombre de descriptions mélangent la forêt à un paysage maritime. Il passe la soirée à observer longuement le carnet qui reprend les silhouettes sensées représenter les Allemands.

            Chapitre XII: Vers la fin de l’hiver, il eut une permission, il se rendit à Paris. Elle lui parut grisâtre et sale, sans accueil. Le cœur n’y était plus. Il s’ennuyait et prend le train pour la campagne. Il va à Chinon, sur la Vienne, il aime cette campagne, là-bas, personne ne parle de la guerre. Il se dit que rien dans cette guerre ne ressemblait aux autres; c'était une dégénérescence molle, un crépuscule mourant, indéfiniment prolongé, de la paix. Et peut-être, qu'à force, les soldats allaient rester ainsi aux frontières, vivant en parasites du pain des civils.
            Il écrivait de temps en temps à Mona. Avec elle, il vivait nu, même s'il ne lui parlait jamais de cette sensation bizarre de chute libre, ce qu'il appelait "descendre dans le blockhaus".
            La veille de son départ, il fait un rêve voluptueux d’une espèce singulière. Ils sont tous les deux pendus à une branche, lui plus haut qu’elle, et une communication si exquise de son poids vivant et nu arrive jusqu’à lui, lui procure une telle volupté jamais ressentie qu’il termine par cette indécence finale qu’on attribue aux pendus. Il se dit que c’était un poignant rêve d’amour, d’une intimité vraiment bouleversante.
            Quand il débarqua le lendemain à Moriarmé, le Toit ne lui sembla plus le même. La petite ville grouillait de troupe, le printemps était en avance et annonçait un été torride, un printemps malsain et étrange. Tout au long de la Meuse, des bétons venaient d’être décoffrés. Idem pour le Toit, il lui semblait débarquer dans une ville inconnue. C'était comme si quelqu'un allait venir.
            Un champ de tirs avait été installé près de la maison forte, Hervouët et Gourcuff vont s’entraîner au tir. Il y a beaucoup d’activité, trop au goût de tous.
            Les Allemands envahissent la Norvège, le téléphone ne cesse de sonner. Moriarmé cuisait au creux de sa vallée dans une moiteur rance et surie. C’était une ville qui couvait la peste. Le monde lui paraissait soudain inexprimablement étranger, indifférent, séparé de lui par des lieues. Il lui semblait que tout ce qu’il avait devant les yeux se liquéfiait, […] s’en allait, s’en allait…

            Chapitre XIII: Le mois de mai, la chaleur creva en orages mous. Varin l’appelait à tout instant au téléphone. La maison lui pesait aux épaules. Il ne se sentait à l’aise qu’à l’air libre. L’après-midi, il allait le plus souvent aux Fraitures voir la pose des barbelés qui s’achevait. Dès qu’il sentait autour de lui, ayant gravi la croupe qui dominait les derniers peuplements de pins, l’espace ouvert des fagnes (Marais tourbeux situé sur une hauteur.) désertes, plein d’air remué et de nuages, il éprouvait l’allègement brusque du marin qui débouche sur le pont. Il assiste à la pose des barbelés, les soldats nonchalants, peu âpres à la besogne. Et il pensait à Varin, et pressentiments désagréables.
            Un soir, vers la fin de la semaine de la première semaine de mai, en patrouille avec Hervouët, une idée bizarre lui vint à l’esprit, il lui semblait qu’il marchait dans cette forêt insolite comme dans sa propre vie. Le monde s’était couché comme un jardin des Olives, fatigué de craindre et de pressentir, saoulé d’angoisse et de fatigue, mais le jour ne s’était pas éteint avec lui: restait cette lumière froide et limpide, luxueuse, qui survivrait au souci des hommes et paraissait brûler sur le monde évacué pour elle seule. C'était un étrange jour de limbes, lavé de la crainte et du désir. Ils atteignent les coupes, un jeu de carte et une bouteille vide s'offrent tel l'emblème de cette armée au bois dormant, mais il se sentait complice. Pourtant Hervouët lui dit que cette inaction lui pèse, ici, à la fin ça fait drôle; mais ils n'ont pas envie de rentrer et vont jusqu'à la frontière. Sensation de bien-être, Grange se glissait chaque fois dans la nuit de la forêt comme dans une espèce de liberté. Ils sont près de la frontière belge, la clairière se transforme en un lieu interdit et un peu magique, mi- promenoir d'elfes et mi- clairière de Sabbat. Hervouët dit à Grange que les passeurs ne passent quasiment plus personne. Complicité entre les deux hommes dans ces conversations chuchotées. Ils fumèrent un moment en silence. Jamais Grange n’avait eu comme ce soir le sentiment d’habiter une forêt perdue: toute l’immensité de l’Ardenne respirait dans cette clairière de fantômes, comme le cœur d’une forêt magique palpite autour de sa fontaine. « On n’est pas soutenus » avait dit Hervouët, le lien était coupé; dans cette obscurité pleine de pressentiments les raisons d’être avaient perdu leurs dents. Il est mobilisé dans une armée rêveuse. On eût dit que le monde tissé par les hommes se défaisait maille à maille: il ne restait qu'une attente pure, aveugle, où la nuit d'étoiles, les bois perdus, l'énorme vague nocturne vous dépouillaient brutalement, comme le déferlement des vagues derrière la dune donne soudain l'envie d'être nu.
            Il songea à l'été, à cette fièvre lente qui prenait la terre aux entrailles. Hervouët lui dit qu'il n'y avait plus personne aux Mazures, ils l'ont évacué avant-hier.
            Alors il le renvoie au fortin et va voir Mona aux Falizes. Il lui dit qu’elle doit partir. Il n’osait lui dire que, si légère, elle encombrait encore sa vie, et qu’il avait faim maintenant d’être seul. Elle sanglote, mais des sanglots plein d’une jeunesse triomphante. Il se demandait s’il l’avait aimée, pendant toute cette saison. C’était moins et mieux: il n’y avait eu de place que pour elle.


            Chapitre XIV: La nuit du neuf au dix mai, l’aspirant Grange dormit mal. Note aiguë d’urgence panique dans l'air du matin (la nature est en symbiose avec le personnage). Deux, trois, quatre grosses explosions secouèrent le matin et, du ventre de la terre remuée, vers les cantonnements lointains des cavaliers, monta le hoquet rageur des mitrailleuses. Des bruits de moteurs d’avion, puis ceux de combats au nord, et l’appelle de Varin: état d’urgence numéro un. Les Allemands sont entrés en Hollande, en Belgique et au Luxembourg. Les hommes apprennent la nouvelle mollement, c’était certes plus près que la Norvège, mais avec un peu d’ingéniosité, on pouvait encore se fabriquer du vague. Olivon fait remarquer qu'ici, ils sont peinards, et que c'est la cavalerie qui va en baver. Défilent alors des civils et des militaires, venant de la frontière, dans un vacarme assourdissant. Ils les regardent passer, juchés sur les rebords des fenêtres. Puis un escadron dans l’autre sens, puis les derniers habitants des Falizes. Monde des adieux brefs et des séparations imprécises. L’exode des Falizes assombrit brusquement le blockhaus, fort excité le matin par le bel arroi de la cavalerie. En fin d’après-midi, un chapelet d’explosions sourdes et presque enterrées, qui faisaient trembler la terre remuée. La vraie guerre avait commencé. Le soir, tout s’arrête. Le flot de la guerre s'était retiré; pourtant il laissait accrochée aux buissons son écume grise: sur la route des Falizes, des bouteilles vides, des bidons d'huile, des boites de conserve jonchaient l'accotement - l'asphalte mou de la chaussée laminé par les chenilles était gaufré de minces bavures brillantes. Silence mou.
Il va aux Falizes, le vide des maisons le met mal à l’aise. Il va chez Mona, c’est vide et étrange. Il y reste un moment, puis il va au café, se sert un cognac, un chat noir ronronnant sur ses genoux. Hervouët le rejoint, et à deux, la solitude du village fantôme devenait purement agréable. Impression de luxe singulier.

            Chapitre XV: La matinée du lendemain fut très calme, mais lourde atmosphère, le temps pesait. L’après-midi, des bombardements sur la Meuse. Ces grosses explosions n'étaient guère pathétiques, ni même vraiment sinistres. Mais elles étaient là, retouchant le paysage sans retour, comme une nouvelle saison; on sentait que bon gré mal gré on ne vivrait plus maintenant sans elles. Sur tout le rebord du Toit, une main rapide venait de courir, allumant la rampe. Le théâtre de la guerre, songea Grange. Ils pique-niquent dehors, ça rappelle à Grange un pique-nique pendant la guerre de 14, il était tout jeune, c'est un de ses meilleurs souvenirs, car on ne l'avait pas couché. Le monde redevenait pareil à un cerveau d'enfant. Bruits d'avions et de mitraillettes.

            Chapitre XVI: Il apprend qu’il y a beaucoup de blessés, et la guerre devient alors plus réelle, même le Toit brusquement fleuri de ses fumées avait gardé pour lui encore quelque chose d'un spectacle naturel, mais l’idée qu’elle vienne jusque là lui semble encore improbable. L'Ardenne! Il fallait être fou.
            La nuit, il se réveille et scrute le ciel et l’horizon, il voit une lueur étrange, un feu languissant qui percutait la terre, puis disparut. Il eut le cœur remué d'une appréhension trouble. Il monta au grenier et admira les feux rougeoyants jusqu'à ce qu'ils cessent, puis Il alla se recoucher, rassuré de voir ses compagnons si profondément endormis.

            Chapitre XVII: L’angoisse est là en cette aube fade de dimanche. Le fortin baignait dans un silence de mort. Le chemin désert était étrange, improbable, un peu magique: une allée du château de la belle au Bois Dormant. Il va jusqu’à la destruction de la laie, pensant y trouver un poste de garde de sapeurs, mais il n’y a plus personne. Évanouissement suspect de l'homme. Tout à coup, un déchirement de l'air singulier, il entend l’artillerie lourde de la Meuse ouvrir le feu sur la Belgique. Puis tout se passa très vite. Des troupes de rabatteurs dans la forêt, le Toit bombardé. Il se sentait giflé, bousculé, par la trépidation véhémente, incompréhensible, qui entrait en lui à la fois par la plante des pieds et par les oreilles. Il est même mitraillé, mais tout finit par cesser et il regagne le blockhaus, qui n’a pas été attaqué. Ils déménagent dans le blockhaus, dépaysé par son odeur de moisi. Puis ils sortent et voient la cavalerie partir et un homme leur dit que les boches sont à dix minutes. Il était onze heures. A quatre heures, ils entendirent les ponts de la Meuse sauter un par un.

            Chapitre XVIII: Ils sautent dans le blockhaus. Moment de panique. Ils bouchent les embrasures, l'obscurité devenait plus oppressante que l'angoisse. Grange sort et se dit qu'ils ont quand même le temps de voir venir. Mais quelle chance que le téléphone soit coupé. Pas d'ordre, pas de repli. Vers cinq heures, silence total, rien… Un grand et beau soleil. Puis des bombardements sur la Meuse. Peur un peu merveilleuse, presque attirante, qui remontait à Grange du fond de l’enfance et des contes: la peur des enfants perdus dans la forêt crépusculaire, écoutant craquer au loin le tronc des chênes sous le talon formidable des bottes de sept lieues.
            Ils commencèrent à attendre, les bruits de canon ne cessent plus. Sentiment de sécurité irréelle, né bizarrement de ce pas de géant de la bataille qui les avait enjambés. Il décide d’aller voir, il se sent complètement libre, finalement, il est seul, ici, et il fait ce qu'il veut. La terre lui paraissait belle et pure comme après le déluge (pies, allusion religieuse : impie). Il marche et s’étonne de ne rien voir. Il se dit qu’il est peut-être de l’autre côté, avec un frisson de pur bien-être; tout sentiment de danger s'était volatilisé; jamais il ne s’était senti avec lui-même dans une telle intimité. Tout sentiment de danger s’était envolé. « Je suis dans la forêt », et il pense à Mona, et comprend qu’elle l’a aidé à rompre un fil pourri, à tout lâcher. Il se sentait poussé aux épaules par un vent inconnu qui se levait sur cette terre douteuse et sans loi, plus ouverte que les rêves de la nuit. Le monde s’entrouvrait doucement au fil de son chemin comme un gué. Il atteint la frontière et il se sentait poussé aux épaules par un vent inconnu qui se levait sur cette terre douteuse et sans loi, plus ouverte que les rêves de la nuit. Il trouve un braconnier, un cheminot (un mendiant) belge apeuré qui s’est enfui. Mais toujours rien. Vide incompréhensible, mais enthousiasmant. Il combattait l’angoissant par l’inouï. Il ramène le belge au blockhaus.
            Les autres l’attendent, la nuit tombe, plus un bruit de canon, ils mangent. Ils allument une bougie qui se voit de très loin sur la route. Mais Grange s’en moque, il se dit qu’il ne relève plus de rien. Il tâte la clef de la maison de Mona dans sa poche. Rien ne semblait plus lui importer que d'être assis sur le bord de ce torrent, au cœur du profond remue-ménage de la terre. Il sentait bien au creux du ventre une révulsion désagréable, la peur d’être tué, mais aussi quelque chose de ce que durent ressentir les passagers de l’Arche, lorsque les eaux commencèrent à la soulever.

            Chapitre XIX: Grange prit son tour de veille vers trois heures. Angoissé, puis se calme. Va inspecter le boyau. Sait que les Allemands ne vont pas tarder, mais l’image de la guerre ne mordait pas sur son esprit. A plutôt l’impression d’être au cœur d’un couvent. A nouveau il se demandait pourquoi de seulement se tenir là lui paraissait si extraordinairement important. Qu'y a-t-il entre la guerre et moi? Distraction étrange, c'était comme si un bruit de fond avait cessé d'embrouiller sa vie. C'est hier soir que cela m'est venu, quand je me suis mis à marcher au milieu du chemin. Les Allemands vont venir, mais réellement je n'y suis pour personne. Qui aurait pensé qu'il fallait si peu de chose pour qu'un homme reprenne la mer? Il a l’impression d’être sur une île. Il comprenait bien que la fin de son aventure mûrissait. Il avait peur, et pourtant, si une troupe arrivait pour les secourir, il se sentirait volé.
            Il va faire un tour, revient et voit la maison, dans une attente pure qui n’était pas de ce monde, ce n’était pas le jour qui pénétrait la terre mais le regard d’un œil entrouvert, où flottait vaguement une signification intelligible: « Une maison, songeait-il, comme s’il la voyait pour la première fois, une fenêtre toute seule en face d’une route par où quelque chose doit arriver. »


            Chapitre XX: Le matin, il donne le commandement à Olivon et va aux Houches. Il donnerait un an de sa vie pour parvenir à voir à travers les branches. Silence inquiétant. Île de clair-obscur et de calme autour de lui devenait vénéneuse. Il compare la forêt à une prison (barreaux de la cage verte autour de laquelle la terre prenait feu + Ne pas oublier que la forêt est un personnage du récit). Mais en haut du plateau, sa peur est abolie dans le sentiment d’une échelle neuve. Ils sont là, il voit le train de ferrailles, il regardait autour de lui, incrédule, bouger le décor d'opéra de la forêt dérisoire, les chenilles. Il retourne au blockhaus, la pensée du château magique, de l'île préservée, se glissait encore comme un espoir fou. Il leur dit qu’ils seront fixés avant la nuit. Des corbeaux annoncent la mort : prescience.
            En fin d’après-midi, une camionnette surgit lentement, annoncée par un vol de corbeaux, comme ceux de Wotan (annonce de la fin du monde et du livre : Les crépuscules des Dieux, de Wagner : guerre entre dieux et géants, qui selon la mythologie germano-scandinave est la création, le déroulement et la fin du monde). Hervouët la mitraille et tue les deux Allemands qui étaient à son bord, un massacre, même la voiture est morte. Silence pétrifié, on sentait qu'une colère froide, énorme, s'amassait quelque part mortellement, avant d'exploser. Grange se dit qu’ils ne seront pas tués, mais punis. Ils avaient porté la main sur les arcanes (ils portaient des livrets matricules). Les conséquences étaient imprévisibles. Puis, à la nuit tombée, un bourdonnement invisible et hostile infestait le soir, les bois même, autour d'eux, semblaient devenir mal sûrs, hostiles, fourmiller brusquement de tous leurs chemins cachés; un, puis plusieurs moteurs. Tout à coup, avant même qu’Hervouët ait eu le temps de tirer, un bouquet de lucioles (ils sont mitraillés), puis un choc sombre, qui retentissait en pleine poitrine s'écrasa contre le blockhaus, suivi des cascades de tintements liquides du verre cassé, les sacs à terre qui protégeaient les embrasures s‘éboulèrent, et la dernière chose que vit Grange fut Hervouët qui reculait pas à pas, comme si un ange l'avait poussé malgré lui par les épaules. Il n’a pas le temps de finir sa phrase (serait temps de f…), (Gracq rend son lecteur actif, créateur, par ce procédé). Grange se dit « c’est dedans », en fait il est touché à la jambe. Il n’éprouvait qu’un sentiment de vide dans la tête et de frayeur aux tempes, qui était le bord presque attrayant de l’évanouissement, et, déjà au-delà, une détente, un allègement, qui était le sentiment de la page tournée et de la journée finie.

            Chapitre XXI: Grange se sent préservé. Olivon et Hervouët sont morts, Grange pousse Gourcuff dans le boyau. Ils ont beaucoup de mal à avancer dans la forêt. La nuit tombe. Mais Grange se dit que la guerre pour lui est finie et il se moque d’aller nulle part. Il dit à Gourcuff de continuer seul, car il a du mal à avancer. Il était touché aussi aux reins. Très fiévreux. Face à l’indécision et à la moue comique de son compagnon, il lui crie un « c’est un ordre » d’un ton parodique. De nouveau, le sentiment le traversa que cette guerre, jusque dans le détail, singeait quelque chose, sans qu’on pût au juste savoir quoi. Gourcuff l’installe sur le tronc d’un arbre, avec couverture, vin, biscuits. Il gagne du temps. Il fume une cigarette. Puis il part, en promettant de faire venir le chercher, s’il trouve quelqu’un. Mais il ne cesse de se retourner comme un chien qui prend le large, se retourne et s’affole de ne pas s’entendre rappeler.
            Il est seul, la nuit tombe, Quelle absence! Des souvenirs d’une étrange terre sans hommes, randonnées dans la forêt, la guerre glissait là-dessus, étrangère, incongrue. Il avait froid, allongé de tout son long, mais une quiétude inexprimable l’envahissait. « Je suis bien là », « Je suis démobilisé ». (Jeu sur les homonymes : ancre et encre : la fin de l’écriture). Puis il pensa à la maison de Mona, si proche, mais une colère sourde s’empare de lui quand il se rend compte qu’il avait donné sa boussole à Gourcuff. Puis il se dit qu’Hervouët et Olivon seront sûrement décorés, personne ne pourra dire qu’ils n’ont pas défendu le blockhaus. Puis il se lève difficilement, se taille une canne dans une branche et fiévreux, pensant à la mort, à la gangrène, il va aux Falizes, désespérément seul, mais ayant l'impression d'être attendu. Il vomit et s’étend à nouveau sur le sol. Allongé, il ne souffre plus, comme s’il était en convalescence, mais de quoi? Il n’était plus pressé de repartir, il se sentait perdu, mais vraiment perdu, sorti de toutes les ornières: personne ne l’attendait plus, jamais, nulle part. Ce moment lui paraissait délicieux. Il a froid, il reprend sa route, atteint le village désert, tranquillité douce, magique. « J’arrive, songeait-il. Je rentre ! ». Il parvient difficilement jusqu’à la porte, qu’il ferme à double tour et s’écroule sur le lit. Il se sentait blotti là comme dans un ventre. Ses forces lui revenaient. Il comprenait que la porte claquée sur lui avait tiré un trait, s’était refermé sur un épilogue: sa courte aventure de guerre avait pris fin. Ce qui le frappait, c’était le vide qui s’était fait autour de lui: un vide fantomatique qui l’aspirait. Il avait renvoyé Mona, Hervouët et Olivon étaient morts, Gourcuff était parti. La guerre glissait très loin. Qu’avait-il guetté tout l’hiver de sa fenêtre avec cette fièvre, cette curiosité malade? J'avais peur et envie, j'attendais que quelque chose arrive. J'avais fait de la place pour quelque chose. Il savait bien que quelque chose était arrivé, mais il lui semblait que ce ne fût pas réellement: la guerre continuait à se cacher derrière ses fantômes, le souvenir autour de lui commençait à s'évacuer silencieusement. Rien n’avait pris corps. Le monde restait évasif. Il redevenait le rôdeur aveugle qu’il avait été tout l’hiver. « Mais maintenant je touche le fond. Il n’y a plus rien à attendre. Rien d’autre. Je suis revenu. » Il se regarde dans le miroir, mais elle est floue, la vie ne se rejoignait pas à elle-même. Gourcuff était-il sain et sauf? Varin avait eu raison pour les trémies. Puis il se sentit envahi d’une somnolence lourde. Se souvient de sa rencontre avec Mona, mais de très très loin. Puis il n’entendit plus rien: la terre autour de lui était morte comme une plaine de neige. La vie retombait à ce silence. Il pensa à Hervouët, à Olivon, leurs plaques d’identité crissent dans sa poche (qu’avaient-ils payé avec cette monnaie funèbre : Allusion à Charon, nocher des Enfers dont la fonction était de faire franchir le Styx aux âmes qui devaient payer par une obole leur passage.) Il resta un moment les yeux grands ouverts dans le noir, vers le plafond, écoutant le bourdonnement de la mouche bleue qui se cognait lourdement aux murs et aux vitres. Puis il tira la couverture sur sa tête et s’endormit. (Fin du récit suspendue)

FIN

Nathalie LECLERCQ









7 commentaires:

  1. Merci pour ce résumé très complet, il m'a beaucoup aidé à guider ma lecture et a été un support à la compréhension de l'oeuvre. Je suis en Première et je vais devoir présenter cette oeuvre, quoique assez difficile, pour le Bac oral.

    L.

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    1. Je suis bien contente que mon travail ait pu vous être utile.
      En vous souhaitant bonne continuation,
      Nathalie Leclercq

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  2. J'aime lire, mais je dois avouer que je n'ai pas réussit à finir un balcon en forêt, ce résumé m'est donc d'une grande aide. Merci !

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  3. Merci beaucoup ce résumé ma aider a mieux comprendre l'œuvre car je n'ai pas réussi a finir le livre

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  4. Merci beaucoup pour ce résumé , il m'as été très utile et je vous félicite pour votre travail remarquable !

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  5. Merci pour ce travail phénoménal, bien conçu et utile. Il me sera utile pour mon oral, et je vous en remercie !

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    1. Merci à vous tous qui faites vivre mon blog en le lisant...
      Bonne lecture à tous!
      Nathalie Leclercq

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