vendredi 5 avril 2013

RESUME, JULIEN GRACQ, LA PRESQU'ILE






Trois nouvelles: "La Route", "La Presqu’île" et "Le Roi Cophetua", publiées en 1970

La Route
Ce fut, si je m’en souviens bien, dix jours après avoir franchi la Crête que nous atteignîmes l’entrée du Perré; l’étroit chemin pavé sur des centaines de lieues de la lisière des marches aux passes du Mont-Harbré, la dernière ligne de vie.
L’étrange, l’inquiétante route!, le seul grand chemin que j’aie jamais suivi, dont le serpentement, quand bien même tout s’effacerait, creuserait encore sa trace dans ma mémoire comme un rai de diamant sur une vitre. On s’engageait dans celui-là comme on s’embarque sur la mer. Il commençait bizarrement, à la manière de ces fragments de chaussée romaine, et présentait tous les signes d'une construction soigneuse, maçonnerie compacte de petits blocs anguleux, ou des galets ronds, sommet d'une étroite digue. Et ces signes d'un trafic ancien évoquaient de façon vive l'idée d'un courant ininterrompu, d'un éveil de vie qui avait dû, à une époque très reculée, animer la route de bout en bout.
Un fil mince, une route fossile très ancienne et très délabrée. C'était une ligne de vie usée qui végétait encore au travers des friches comme sur une paume.



Mais la Route, de loin en loin, désincarnée, continuait à nous faire signe, comme ces anges énigmatiques des chemins de la Bible qui, loin devant, du seul doigt levé faisait signe de les suivre, sans daigner même se retourner. On eût dit que soudain la Route ensauvagée [...] mêlait les temps plutôt qu'elle ne traversait les pays, et que peut-être elle allait déboucher sur une clairière où les bêtes parlaient aux hommes. Charme, variée et changeante, au gré des paysages qu’elle traverse et dont elle a su prendre la forme au fil du temps. Mais ce qu’il préfère, c’est lorsqu’elle traverse une forêt. Ils sont à cheval. La Route indéfiniment s’enfonçait, amicale et vaguement fée, filtrant à travers le sous-bois sa lumière calme et rassurante d’éclaircie, pas à pas écartant devant nous comme une main le rideau des branches. Chemin perdu, voie forestière perdue qui avait contenu obstinément l'assaut de la forêt.
Du pays qu’elle traversait, il lui reste une image flottante comme un ciel de nuages. On aurait dit parfois une grève où la marée est venue recouvrir et délaver des travaux de terrassement déjà commencés.
Mais c’est un pays dévasté par la guerre du Royaume contre les barbares. Les signes de l'incendie, du pillage et de la mort violente n'y manquaient pas. Ca et là, des fermes brûlées, des terres défrichées, puis abandonnées. Au milieu du rectangle vide d'un défrichement déjà repris par les chardons et les orties, on voyait se dresser la carcasse d'une ferme incendiée. Il nous décrit une de ces fermes vides, malaise physique à la fois diffus et violent, le sentiment d’être fourvoyé en rêve dans un pays qui se lève inexplicablement tard. Lieux touchés d’interdit. Mais ces rencontres gardaient plutôt le caractère d'accidents isolés.



L’homme n’avait pas complètement évacué ces solitudes, mais caractère louche, passablement inquiétant, race singulière, comme s'ils appartenaient à une autre espèce une tribu en maraude aux confins de son territoire. Ils en voyaient de ces flâneurs distants de la forêt et Hal avait le don de les mettre en confiance. Autour du feu ils apprenaient ainsi à connaître leur vie de nomades. Il s’était formé là à l’écart, un dépôt humain très mélangé. Demi-chasseur, demi-pillards, ancien miliciens des Marches que l‘ordre d‘évacuation n‘avait pas touché, anciens fermiers…Et on était surpris de sentir à travers leurs propos avec combien peu de regrets ils avaient pris congé de la vie ancienne et confortable, et s'ébattaient maintenant au large, un peu étourdis de leur liberté, sur un sol lissé de neuf. Ici la terre avait reverdi, [...] et l'homme aussi rajeunissait. Ils vivent de pillage, n’hésitent pas à tuer, ici, la mort avait cessé de poser des questions, en témoignent les tombent qui jonchent parfois la route, recouverte de pierres, signe d’absolution distraite du mort et des raisons de son meurtrier. On s'y asseyait sans gêne pour se reconnaître ou s'orienter: il y avait un repos dans ces tombes légères qui mettaient la vie si à l’aise, et ne se chargeaient si peu que ce fût ni de témoignage, ni de commission.



Au long du Perré, nous rencontrions parfois des femmes. Par deux, par trois, presque jamais seule. A cheval, le plus souvent, avec cette espèce d’uniforme de la route où elles vivaient: bottes, braies, petit poignard, corselet de cuir, tête nue et les cheveux libres (comme des amazones). D’une intégrité farouche, belles, d’une beauté drue et un peu lourde, elles ne demandaient rien et le don même n'était jamais accepté qu'avec de bizarres caprices. La Route "espèce de sillage éveillé où on respirait comme nulle part". La nuit tombée, elles se donnaient à celui qu’elles avaient choisi. Parlant homme, le jour et redevenant femme, la nuit. Et c'était soudain toute une femme, chaude, dénouée comme une pluie, lourde comme une nuit défaite, qui se laissait couler entre vos bras. Aubaines brusques du chemin. Ce qu'elles cherchaient [...], ce n'était pas ceux qui passaient sur la Route, c'était peut-être un reflet sur eux passionnément recueilli de choses plus lointaines _ de cela seulement peut-être où la Route les conduisait. Son corps de femme lui pèse et elle le donne comme on coupe par le chemin le plus court. Bacchantes inapaisées dont le désir essayait de balbutier une autre langue, moitié courtisanes, moitié sibylles, faute de pouvoir toucher et de pouvoir atteindre, elles donnaient, humblement. Converses du long voyage, résignées aux tâches plus pauvres, mais incapables de salir leurs mains et leur bouche à ce qui ne touchait pas charnellement à un certain ordre qu'elles pressentaient avec le cœur. Le geste me vient encore comme il nous venait quand nous les quittions, avec une espèce de tendresse farouche et pitoyable, de les baiser sur le front.




La Presqu’île

            Dans la salle d’attente d’une gare, Simon décrit la couleur chocolat des quais, ses marquises (Auvent vitré placé au-dessus de la porte d'entrée, du perron d'un bâtiment, ou au-dessus d'un quai de gare, et qui sert d'abri), à perte de vue, dans le désert des voies, il ne se faisait pas un mouvement, tout était ennui et sommeil: la tristesse aride de midi (avec son soleil) tombait sur la gare. Les gens attendent, et sont décrits en synecdoque (petite vielle et son panier dans la salle d’attente, ou l’oreille et la casquette du guichetier) et l’embarcadère rouillé des trains de seconde zone. « On n'attend vraiment personne ici; elle ne viendra pas, pensa Simon. Peut-être vaut-il mieux qu'elle ne vienne pas maintenant ». Mais comme à chaque fois qu'il attendait quelqu'un à un train, il éprouvait au-dessous de l'estomac une impression de légèreté un peu ivre qui n'était pas désagréable. Il attend une femme, nommée Irmgard qui lui a dit dans un télégramme que c’était peu probable qu’elle arriverait par ce train. Mais à tout hasard… Le train n’est pas en retard, il déteste les retards, il se fit en lui un soulèvement d'attente têtue qui ne renonçait pas et la femme n’est pas là. C’était fini, il avait perdu son menu poids de destin. Il n’était pas vraiment triste, seulement un peu vide, comme une maison proprette qu’on n’est pas venu habiter; simplement la chose n’avait pas eu lieu.
            Il prend sa voiture, quitte la laide bourgade de Brévenay, en Bretagne. Elle vit d’une raffinerie de pétrole. Il va hors du bourg, il n’a pas faim, il admire une route de campagne et le fleuve. Il n’avait pas compté sur l’arrivée d’Irmgard, mais il avait tout mis dans cette attente et il se sent désœuvré. Le train vide l’avait rejeté à une planète de rebut, au monde blafard et enrayé des heures creuses. Il reprend la route et cherche le relais de Pen-Bé dont il avait vu la pancarte à l’aller. Il est près d’un château, et peu lui importait de mal déjeuner, pourvu que ce fût face aux arbres d’un parc. Il tourne à droite, et déjà une atmosphère quiète, un silence préservé.
            Faux petit château Louis XIII, castel sommeillant, salon silencieux et vide, petite vieille qui tricote, il s’assit en saluant le vide inhabité d'un signe de tête et prend un illustré. Le silence le rendit à son réglage intime: il ne fut plus qu'un bruissement égal, celui de la pendule qui poussait maintenant, seconde après seconde, la journée sur sa pente vers le train de 19 h 53. Il continuait à ne pas penser à Irmgard; elle n’était en lui que la pesée à peine sensible d’un ressort faiblement tendu, une poussée aveugle et dévorée qui se laissait distraire, mais ne se relâchait jamais tout à fait.
            De la fenêtre, des marronniers, silence et tranquillité. Il décide alors d’aller louer une chambre dans un hôtel près de la mer. « On va faire le cantonnement », pensa-t-il. Cette idée meublait tout à coup son après-midi longue à vivre. Irmgard était déjà là, mieux que présente, disponible, grâce à cet affairement précurseur, border partout et de si près son absence qu’elle en deviendrait plus vivante qu’elle. Et pense à tous les détails à mettre en place, comme les dispositions tactiques du capitaine qui vient de concevoir un plan inspiré. Acheter des fleurs, un savon (connotation sexuelle).
            Les itinéraires de la carte routière le fascinaient, c’était un avenir clair et lisible qui pourtant restait battant, une ligne de vie toute pure et encore non frayée qu’il animait d’avance. La presqu’île qu’il allait traverser avec ses îlots de terre basse mangés de toutes parts par les marais, était l’ancien pays de ses vacances d’enfant. Mais son imagination se la représentait comme une Terre Gâte, un pays muet touché par l’anathème, puisqu’à quelques lieues de la mer, il avait dû se dessécher sans jamais la voir. Mais pour lui et Irmgard, ce serait le chemin de la mer. Elle lui reprocherait sûrement de l’amener dans des pays qu’il avait vus avant de la connaître. « Vous me faites chaque fois faire le tour du propriétaire », disait-elle avec une petite moue tendre et déçue. Il regarde les feuilles tombées, silencieusement. Il irait voir la mer avant elle, une fois encore il la précèderait dans son plaisir. C’était une ouverture qu’il allait jouer pour lui tout seul. Qu’il aimait jouer pour lui tout seul.



            La vie reprend son cours, après la halte déjeuné, et malgré lui, l’effervescence le pousse dehors. Il reprend la route, bordée de chênes et de marronniers aux feuilles jaunies par septembre. Paysage breton automnal.  Mais une inquiétude le saisit, et s’il tombait en panne, ou s’il manquait Irmgard. Le premier devait attendre l’autre au premier hôtel de Brévenay. Il s’arrêta, puis repartit, avec l’impression de ne pas s‘être arrêté pour le bon motif.
            Pont-Réau est bien une des plus mornes petites villes de la lisière de la Bretagne intérieure. Description péjorative, poussière de houille, odeur de suie et de chaudière. Impression du visiteur: cette ville donne envie de s’en aller. Il va acheter un savon, heureux d’être en vacances au milieu des gens au travail qui ne vont donc pas aller à la mer (il recherche sans cesse la solitude et fuit les gens), boit un café à une terrasse. Trois heures, Irmgard est dans le train, elle est de plus en plus proche. « Elle venait vers lui aussi paisiblement, aussi assurément qu'un petite étoile en route vers sa conjonction. Mais si proche déjà, il n'arrivait pas à la voir: dissoute dans une espèce de glissement furieux, saisie dans une aspiration avide, elle n'était plus que ce qui la projetait vers la rencontre imminente. »
            Il prend la route de Kergrit. Il retrouve les douces et agréables sensations de son enfance, sensation d'étourdissement quand il poussait le portillon de quelque halte rurale et se laissait avaler d'un coup par le bâillement paresseux et aéré de la campagne, il allongea le bras vers la carte routière, la suivit du doigt et il a brusquement l’impression que Irmgard est à ses côtés, bondissant, comme s'il avait touchée d'une baguette la place vide, Irmgard, les pieds sur le tableau de bord, et lui qui lui dit qu’elle n’est pas sortable, et elle qui lui réplique immanquablement que c’est un jésuite. L'été était loin, il traînait quelque chose de la tristesse inoccupée des fins de dimanche et, de nouveau, il se sentit seul.
            Le paysage devient imperceptiblement plus morose (symbiose du personnage avec la nature). Une tension sourde devenait peu à peu la note obsédante du paysage. L’approche de la côte. Il roulait vers la mer, sans savoir pourquoi.



            Se met à rêver sur les noms des villages, le Bretagne est sa région préférée, de façon très partiale. Il s’imagine un petit village breton, par touches impressionnistes, au charme désuet, surgit tout droit de son enfance. La vie est ailleurs, très loin. Ici on repose.
            Sainte-Croix-des-Landes, un semis lâche de maisons plutôt qu’un village, autour d’une église dont la flèche neuve étonnait par sa laideur. En voyant les maisons en parpaings qui jonchaient les rues principales, il se dit que la lèpre s’y mettait, à présent (en Bretagne qui devait être préservée, selon lui, comme une réserve qu’on ne dût pas toucher). Il sentit l’absurde de cette virée en solitaire et se dit qu’Irmgard ne serait peut-être pas dans le train.
            Le ciel se couvre, un silence morose, si intensément. Quand il roulait seul en voiture, si intensément il vivait à l’écoute du paysage. Il pense à la coiffure d'Irmgard, ses cheveux rasés sur la nuque, il pensait alors à Anne Boleyn ou Marie Stuart. Et brusquement, Irmgard sauta pour la seconde fois dans la voiture, toute chaude et nue et fut de tout son long contre lui: images de bêtes sans frein qu'on terrasse pour les marquer, de bêtes dociles qu'on prend par la nuque. Il s’imagina qu’à cet instant, dans le train, elle devait penser à lui. Il avait parfois de ces menues superstitions sentimentales dont il ne lui parlait pas. Mais cette idée même ne lui était pas nécessaire; en ce moment, il suffisait à tous deux.
            Saint-Clair-des-eaux, ses chaumières, ses maisonnettes neuves, les marais approchent.
            Le Marais Gât, pas de routes, il va à pied, description…La vague brûlante, l'espèce de certitude sensuelle qui l'avait soulevé [...] était retombée d'un coup. Et il pense à Irmgard, lors d’une de leur promenade sur une plage du nord. Sensuelle, en Allemagne, dans son pays, fraîche comme une ondine qui sort de l’eau. Cette dernière image le saisit brusquement,  si proche qu’elle l’éloignait de lui, comme le souvenir d’une morte, comme s’il ne la reverrait jamais. Il regarda autour de lui et ne vit plus un moment qu’une planète éteinte, où toute promesse était condamnée. Il lui sembla tout à coup que personne ne l’attendait plus.
            Malassac, face à la laideur des églises bretonnes, il se demande pourquoi il aimait la Bretagne. Il comprit qu'il l'avait toujours su: il a alors le souvenir d’un après-midi coupé du monde à regarder la pluie tomber par la fenêtre d’un hôtel.
            Le village est vide d'habitants et d'estivants, le vide campagnard de l'après-midi était assis au milieu des rues, il demande sa route.
            En route vers Blossac. Médiocre humeur. Le vent de mer fait voler les feuilles des peupliers qui s’écrasent sur son pare-brise. La route tournait sous cette jonchée pâle à un violet froid; il y lisait on ne sait quel présage triste et frileux.
            A pied, gravit une côte dans un bois, une éclaircie l’attire. Des menhirs privés.
Sensation du tard-venu, qui ne cessait de pointer en lui depuis le matin. Le vent et le soleil s’épuisent, songea-t-il, à tenir précairement la campagne éveillée. Cette vacuité morne semblait jeter une ombre sur la fin de sa journée. Pourquoi viendrait-elle? Nul passant dans l'avenue, silence. Il suit une allée et parvient à une maison éventrée, une gentilhommière que son propriétaire a abandonné à cause du fisc et dont il a préféré faire table-rase. Dépôt de bilan glacial et anonyme, un caveau évacué par la mort même à bout de concession.
            Autour de lui, sur la route de Blossac, la campagne n’est plus que repliement et deuil, alors qu’il se serait plutôt attendu, étant donné que l’heure du train approchait, à ce qu’elle soit gaie et vivante. Il se sentit un moment étrangement rejeté; une terre qui semblait maussadement retirer sa promesse.
            Blossac était aussi vide que Malassac; seul un chien jaune trottinait le long de l’église (beaucoup d’églises et de chiens dans cette nouvelle, mais peu d’humains, des silhouettes, ou des morceaux, semble seul au monde). Il aperçoit un panneau qui indique la Pointe de Penn à 6 km. Toute sa course de l’après-midi avait penché vers cette route perdue où la voiture accélérait brutalement et prenait le dernier relais. Dès qu’il approchait un peu près de la côte, il y tombait comme un caillou tombe de la main ouverte; il voyageait vers la mer comme une journée heureuse vers la promesse du sommeil: nulle, engloutissant, sans bords.
            La mer est toujours difficile à trouver, il a l’impression de chercher Le Château périlleux.
            Puis après un véritable labyrinthe, la falaise, la mer.
            Il n’y avait pas en vue âme qui vive. L'enchantement triste qui dépeuplait la route depuis des kilomètres pesait aussi sur cette pointe perdue. Quelques villas fermées. Une côte hargneuse, désolée, dont la vie s'était repliée sans retour, pensa-t-il encore. Il se sentit presque indiscret sur cette côte perdue. Ce qui le remuait, et qu'il n'avait pas attendu, c'était l'absence de spectateur devant ce train usé des vagues.


            Sa portière claque dans le silence. Il se mit à marcher le long de la mer. « Je n’aime pas tellement la mer, simplement, je n’y résiste pas». Le temps était tiède et triste. Des maisons qui semblent abandonnées, des bovins qui tournent le dos à la grise immensité. Et pourtant brusquement ici la vie changeait de clé. Puis rencontre un reste de vie, un paysan-pêcheur répare des casiers devant sa maisonnette. Il le regarde sans bienveillance, on craint les cambrioleurs en cette saison, car il n’y a pas que ceux qui s’adonnent à « la rêverie frileuse ». Ce regard refroidit Simon, l’enchantement retombe. Un regard hostile suffisait, où qu’il soit, à le vider soudainement de sa rêverie. Il reprend sa voiture et va sur la grève perdue. Il s'assoit, face à la grève, il contemple la mer et le sable, l'odeur amère et iodée du goémon le comblait soudain comme une nourriture. Le sentiment d'urgence anxieuse qui l'avait poussé en avant tout l'après midi faisait trêve. "Une grève perdue", songea-t-il. Il lui sembla soudain que la promesse d'Irmgard venait à lui dans cette douceur protégée, non plus sensuelle et violente, mais plutôt adoucie, paisible et remise, dans une sorte de tendresse aveugle. Il imagine une maisonnette, face à la grève de la mer, avec Irmgard. Ici, on n'attendrait plus personne.
            Un coup de vent, la mer montait: le sentiment panique qu’il se faisait tard le jeta dans sa voiture.
            Peur panique de la panne, veut aller directement à Brévenay et l’attendre là-bas. Tout vaut mieux que ce vagabondage sans sécurité. Il est quatre heures. Mais l’idée de retraverser Pont-Réau l’arrête, il veut rejoindre la terre offerte « la bonne route », invitante comme une femme à l’ombre. « Tout ira bien, je suis fou. »
            Le soir, la marée montante, c’est son moment préféré, il est joyeux et optimiste. Il a hâte d’être à Kergrit. Une fête complète. Mais l’idée qu’Irmgard ne profitera pas avec lui de cette fin de journée l’attriste. Mais se reprend en savourant d’avance le plaisir à deux de la route de nuit. Ensemble, baignés d’obscurité. On dirait que le monde autour de vous a mis un doigt sur les lèvres. Elle sourirait sans parler. (Passage au présent, l'avenir le rattrape, force de l'évocation, comme s'il le vivait, Irmgard est absente et pourtant elle est omniprésente, l'attente de Simon lui donne vie)
            Saint-Rolf, l'embellie qui s'était faite en lui continuait.
            Puis le port de La Gacillais, ce port usinier, qu’il n’aimait pas, lui avait toujours paru une salissure de la côte quand enfant il faisait la route à bicyclette. Toujours peur de la panne, il prend un raccourci (le tabou de l'enfance), se rapproche, le bout de la route-le pays-la mer et il se dit, remué, qu’il est né deux fois.
            Il suit une route en lisière de la mer, sans la voir. Il a encore cette impression agréable de son enfance, rouler ainsi à portée de la mer, mais se sent coupable d’avoir voulu revoir tout ça avant Irmgard et d'avoir choisi de l'amener dans cette réserve douce-amère de son enfance. Il s'arrête, un instant, déçu de voir un garage neuf et deux ou trois fausses chaumières qui n'existaient pas au temps de son enfance, elles désaccordaient une laideur connue. J'ai vieilli, se pensa-t-il, amèrement.
            Kergrit, petit port breton. Se termine au nord-ouest la presqu'île isolée du continent par le Marais Gât.
            Il était chez lui. Il se sentait mieux, presque heureux. Longue description du village, il avait envie de parler aux passants, il désire les femmes qui reviennent de la plage et qui lui font penser à son rendez-vous, les gens sur la plage, puis va voir la chambre de l’hôtel des Bains. "Tout le jour, il avait senti peser sur lui une condamnation muette à la pensée qu'il venait seul ici préparer son plaisir." Mais il se sentait mieux presqu'heureux: dispos. Il sentait contre son poignet le trottinement de l'aiguille qui mangeait les secondes une à une. Si lentement? ...Si vite? Qui peut le dire? Tout est mêlé, tout est ensemble, dans cette fuite acharnée. Mais déjà une porte bat derrière la porte: quelqu'un va venir.
            En sortant, la lumière dans les rues avait changé, presque aussi rapidement que sous le jeu d’orgue d’un théâtre. Fraîcheur agréable. Une minute il pensa qu’il était complètement heureux, c’est-à-dire qu’il sentit qu’il allait cesser de l’être.
            Cinq heures vingt.
            Comme les chevaux  qui se rameutent et piétinent derrière le starting-gate: tout se ressemble dans l’imminence derrière la corde tendue qui va se rompre; une barre se forme dans la gorge qui ne cèdera plus. Plus rien qu’une poussée dévorée: marche - marche!
            Il fait quelques achats, un journal, des fleurs. Il jette le journal car le titre lui semble un mauvais présage de sa soirée.
            Il va se reposer dans sa chambre. La marée baisse, le soleil est plus doux. Il sait qu’Irmgard essayera le lit, qu’elle ira ouvrir la fenêtre, qu’il la rejoindra et l’embrassera sur la nuque, les mains sur ses seins.
            Couché, la sensualité se referme sur son corps. Il pense à leurs ébats amoureux et se dit mal à l’aise qu’elle ne se donne pas vraiment, elle se livre. Sans qu’elle ne l’ait dit, il sait que pour elle le lit est  le terrain de la vérité. Mais de nouveau, il est impatient et angoissé.
            Il va à la fenêtre, décrit la mer, les derniers baigneurs qui rentrent, et cet instant juste avant que le soleil se couche: une sommation abstraite de l’heure. (Il est 17h30 environ). L’hôtel devient bruyant, il se sent seul. Il range la chambre, jette un dernier regard, à mesure que l’heure passait et le pressait, que le désir qu’elle fût là devenait presque angoisse, c’était comme si les choses se fussent murées hostilement contre la possibilité. La journée fermait. Il n’y avait pas de place pour une vivante. Il n’y avait jamais eu de place.
            Mais ces impressions s’enjambaient vite, l‘instant d‘après il n’y pensait plus; il se sent allègre et libre.
            Dehors, l’odeur des cèdres résineuse, pour la première fois, réveillé par ce parfum vert et brûlé, il sentait que le soir apportait Irmgard, l’approchait de lui aussi accore et ferme qu’un rivage: tout était maintenant simple et sûr.
            C’était maintenant le moment le plus glorieux de la journée. La campagne devenait un théâtre. Il baisse les vitres pour le plaisir de respirer l’air pur. Il faudrait que cette heure ne finisse jamais. Parce qu’elle est celle-ci et nulle autre, et aussi parce qu’elle vient avant. L’heure mûrissante.
            Le monde ne parle pas, mais à certaines minutes, on dirait qu’une vague se soulève du dedans et vient battre tout près, éperdue, amoureuse, contre sa transparence, comme l’âme monte quelquefois au bord des lèvres.
            Coatliguen, il va se promener dans ses ruelles. Le froid, le silence, l’immobilité, la nuit, il les avait toujours aimés, mais parfois, au creux d’une forêt, devant une mare dormante, dans l’accueil figé d’une pièce vide, il les touchait du doigt tout à coup comme une promesse glacée, un état final, dernier, qui une seconde laissait tomber le masque. Il frissonne, la fraîcheur tombe. Il se sentait pesant et las, la tête vide. Il écouta un moment le soir dépeuplé et criard (les enfants entre autre). La pensée par instants le traversait que dans une heure et demie il allait voir Irmgard, mais comme si cela ne le concernait à peine. La petite étincelle qui eût annoncé le contact ne s’allumait pas. Pour un moment, il n’était que cette heure. Il se laisse porter par son imagination. Il avait parfois le sentiment de ces joints mal étanches de sa vie où la coulée du temps un moment semblait fuir (…).
            Il se met à rouler très vite, il ne pense presque plus à Irmgard, mais cette vitesse le rejetait loin d’elle. Il tournait autour d’elle comme autour d’une planète, mais il ne la rejoignait pas. Il songea que cette fois ci l’étape serait très courte, et il en eut comme un regret.
            Eprun. Ce qui lui plaisait à Eprun, c’était l’isolement parfaitement clos, du hameau tapi au creux des roselières. « Au test du village, ce serait probablement le village que je construirais. Quand on passe en voiture sur le chemin circulaire qui est l’unique rue du village et ne mène nulle part, on se sent aux lisières de l’infraction, comme si on empiétait sur une voie privée. Il n’y a guère longtemps, les habitants jetaient des cailloux aux touristes. » Le charme de ce village misérable agissait encore de nouveau sur Simon. Il écouta (voix des enfants, des hommes, des femmes, le gong d’une casserole) encore une minute, envoûté, comme s’il avait prêté l’oreille aux calebasses d’une clairière africaine.



            Puis il reprit la route. Ces arrêts de quelques minutes, quand il roulait longtemps, le réajustaient et l’équilibraient un peu à la manière du diapason de l’accordeur. L’heure approche du moment tant désiré toute cette journée, mais il a un peu peur. Il savait qu'il courait à elle, il ne parvenait pas à y croire. La nuit est imminente et l’heure semble le presser, le cerner. Puis il traverse une petite ville ouvrière, il fend la foule qui rentre chez elle, et cela le rassure, il se sent attendu. Il est heureux et se demande, honteux, pourquoi, en sachant la réponse. Il a le temps, il s’arrête et admire la nuit. Il entend des aboiements, des bruits de moteur, d’un oiseau de nuit. La nuit cristallise d’un seul coup à ce cri brusque. La hâte qui avait battu dans ses artères tout au long de la journée s’était dissoute dans le soir tranquille. Il regarde sa montre et se dit qu'il a beaucoup de temps. Il songe à cette manie de quitter par intervalles la route et de s'engager quelques instants dans la campagne, « j'ai besoin de jeter ces ancres », pensa-t-il. Il voit une chaumière et entend les voix indistinctes d’une femme et de sa fille, qui devait avoir dix ans, mais qui semblait très sage. Il entre en imagination dans leur intimité. Simon pensa tout à coup que de toute la journée il n'avait perçu ça et là, au long de sa route, sans presque en saisir le sens, que cette basse et inégale musique qui sort de l'homme et coule comme un lit encombré, achoppée à des cailloux invisibles. Ces voix qui coulaient nues pour la solitude le fascinaient. il eut envies de les rejoindre, mais la femme sort puiser de l’eau au puits, et craignant d’être pris pour un vagabond à qui l'on jette des pierres, il retourne à sa voiture.
            La nuit est tombée, un sentiment de panique s’empare de lui, il essaye de s’imaginer Irmgard sans y parvenir. « J’ai peur, non pas peur qu’elle ne soit pas là! Peur de rejoindre. »
            Le temps perdait sa coulée unie et réglée; la nuit, la face du monde devenait pour lui celle de la stupeur. Il lui reste une demie heure et il comprit brusquement qu’un comptable avaricieux et maniaque, embusqué au fond de son cerveau, avait économisé une à une les minutes; ménagé cette marge de sécurité vide qu’il n’allait plus savoir comment meubler.
            Brévenay: Il monte sur une crête et reste un moment sans bouger. « On n’attend personne. Le monde n’attend rien. Jamais rien. » Il se fit en lui une espèce de non espoir paisible. Soudainement repassa dans son esprit le vagabondage si mal contrôlé que lui avait paru être tout son après-midi: la route reconnue lieue après lieue, la chambre fleurie et refermée, le lit sur lequel d'avance il s'était étendu: il n’y voyait plus qu’une conjuration désespérée: ces empreintes marquées d’avance restaient creuses, ces signes n’étaient pas donnés, le monde restait sans promesse et sans réponse: pourquoi le monde se prêterait-il au désir? « Il ne faudrait qu’attendre. Seulement attendre. Mais il y a quelque chose de défendu à attendre cela. »
            Mais tout à coup les lumières de la ville s’allument. L’angoisse de tout à l’heure s’était dissipée comme par enchantement. Cette averse de lumière silencieuse, bénigne et un peu fée, lui apportait le sentiment comblant et miraculeux du retour d’Irmgard. Il prend le chemin de la gare. Il sentait flotter en lui une sorte de bonheur, mais c’était un étrange bonheur de lassitude, comme un homme qui a fini sa journée et aperçoit déjà sa maison.
            Dix minutes encore.
            Il aspirait l’air froid avec lenteur, essayant de calmer la hâte dévorée qui le brûlait. Il se dit qu’il avait encore du temps et se dit combien cette pensée, à ce moment, était bizarre. Il repense encore à Tristan et à son yseult et redevient amoureux. Vague brûlante et triste, laissant le monde après elle aride et mort. Non pas l'impatience! Il savait que cet amour, il aurait fallu savoir l'habiter comme une maison calme, mais il se dit amèrement que, comme à la guerre, il ne connaît que la pratique de la terre brûlée.
            Il pense à un hôtel basque où il a séjourné.
            Mais le train arrive, il s’accouda à la barrière, il se dit qu’il n’avait pas le temps (d’aller jusqu’au train). Ses jambes tremblent, ses mâchoires se contractent. Il sentait combien ses premiers mots seraient raidis et glacés. Il s’efforça de sourire dans le noir, mais ne parvint qu’à grimacer. Mais il aperçoit la valise et la robe claire, il se sent léger et vide. Pas de joie, mais un sentiment de sécurité neutre et un peu abstraite, qui était sans doute le bonheur de retrouver Irmgard. Il essaya de se pencher par-dessus la barrière. « Comment la rejoindre », pensait-il, désorienté.

Le Roi Cophétua

            Quand je reviens à penser à l’époque où finissait ma jeunesse, rien ne me paraît plus oppressant, plus trouble, que les souvenirs des mois où mûrissait, sans qu’on le sût encore, la décision de la guerre de 1914. Et en 1917, on pouvait se demander si elle avait jamais commencé.
            J’avais été blessé, l’hiver de 1914, puis réformé, il reprit alors son poste de journaliste parlementaire. 1917, on attendait le printemps, mais cette dernière saison de veille qui descendait avec les pluies de novembre était peuplée de fatigues pesantes, de rêves prophétiques et sans joie, qui montaient sur la terre remuée sans la réchauffer, comme une aurore des tranchées.
            Un après-midi de la Toussaint, je pris le train à la gare du nord pour la grande banlieue. Les cimetières, jamais les morts civils les plus moisis, les plus oubliés, ne furent plus visités que dans les grandes fêtes des Morts de ces années-là.
            Dans le train, presque seul, seul dans mon compartiment, paysage couleur de mine de plomb et d’écorce mouillée. Je parcourus les journaux, la situation en Russie s’aggravait. Le froid pénétrait dans mon compartiment, le train est presque vide, je somnolais. J’imaginais Pétrograd, les drapeaux rouges, la neige, les bottes. A chaque retour de pluies, comme un rhumatisant, je me rappelle les tranchées, je les sentais, comme un rhumatisant ses articulations. Il n’était guère possible de rêver un lieu, une journée plus mornes. Mais une petite flamme chaude trouait cette humidité de déluge: j’allais revoir Jacques Nueil.


            Je le connaissais peu. Ils se sont rencontrés au hasard de meeting, avant la guerre, il roulait dans des coupés qu’il changeait souvent, lunetté et distingué. Une amitié naissante et distraite. Aviateur, il a échappé à la mort, et il lui écrivit des lettres qui me faisaient toujours chaud au cœur.
            Je sais moins de chose sur ses talents de compositeur dont on commençait à parler. Un télégramme m’invitait à le rejoindre chez lui, dans la grande banlieue, où il devait passer l’après-midi, grâce à une permission, ce jour de la Toussaint. J’y voyais encore une trace d’un sombre humour qui ne lui était pas étranger.
            Braye La Forêt, le vent, le quai désert, personne ne m’attendait. J’essaye de m’orienter. Je me sens étrangement seul.
            Je traverse la petite ville, je demande mon chemin, la bourrasque seule me tenait compagnie. Il me semblait que je venais au fond de cette cavée perdue dans les feuilles éveiller je ne sais quoi d'enseveli.
            La Fougeraie, son parc quelque peu sauvage et hirsute, idée d’une impasse, d’un avant-poste enfoncé comme une écharde dans la forêt confuse. Je me sentis seul et doutai d’y être attendu. J’hésitai avant de sonner, toujours le vent. Une silhouette, l'un de ses pieds touchant le sol à peine par sa pointe, me dit qu’effectivement M. Nueil m’attendait, mais qu’il n’était pas encore arrivé.
            Construction assez légère, d’un seul étage et avec de longues baies vitrées qui évoquaient une modernité presque agressive que la réclusion du lieu accentuait. Ne semble pas habitée, mais réservée à une clientèle choisie de champs de courses ou de golfs voisins.
            On m’introduisit dans une pièce qui servait de salon, de fumoir, ou plutôt c’était le cabinet de travail où Nueil composait. Deux pianos (un droit et un à queue), mais plutôt une demeure-musée dans laquelle on travaillait peu, image froide et même glaciale. Il voit le parc par la baie vitrée et la forêt semblait cerner de partout la clairière sablée et ratissée. Un feu dans la cheminée, mais malgré le feu, une atmosphère d’isolement et de froid mouillé envahissait la pièce. Il y est peu à l’aise et a du mal à croire que quelqu’un puisse rentrer là chez lui.
            Il attend, il n’y a aucun bruit, la nuit tombe, il tisonne le feu distraitement, feuillette un journal du jour et est surpris de ne pas y lire que tous les avions sont bien rentrés.
            J'essayai de raisonner ma nervosité. Mais le silence de la pièce gagnée par la nuit me pesait. Il va prendre l’air, entend un bruit qu’il connaît bien mais qui le met mal à l’aise (bruit d’un bombardement).
            Il rentre, allume une cigarette, coupure de courant qui le plonge dans le noir. Entend toujours la canonnade. « j’ai toujours aimé, depuis mon enfance, sentir autour de moi une maison s’enfoncer toute close dans le crépuscule- la petite mort qui rôde un moment dans les pièces vides avant qu’on allume les lampes. […] La journée oppressante finissait [pour laisser place] à la veillée. »
            La femme qui m'a introduit amène un flambeau, même onde d'attention, d'alerte et de surprise, plus distincte encore. Elle leva le bras qui resta suspendu, un peu comme on éclaire le visage d'un malade qui dort, un peu comme une ronde de nuit qui s'assure de la présence d'un prisonnier. Je demandai si Nueil était arrivé, toujours pas, nuance de panique dans son geste de dénégation.
            Il attend, prend un roman aux pages non découpées, puis le repose, essaye de lire le journal, pense à la femme, s’habitue à resté seul dans cette maison. je ne m'étonnais plus que distraitement de l'abandon où on me laissait.
            Sept heures sonnent et le tirent de son sommeil éveillé. Va se promener dans la maison, toujours dans le noir. Comme dans le salon, tout ici paraissait vernissé, froid et désert. Il suit un couloir. Il se demande si on ne l’a pas abandonné seul, mais il voit le rectangle d’une porte ouverte.
         Dans un premier temps, il croit que la pièce nue, carrelée de noir et blanc est vide, puis à la lumière de son flambeau, il distingue la femme "qui m'avait introduit", assise et immobile.
           Elle avait, juste avant qu’il n’entre, son visage caché dans les paumes de ses mains. L’expression des yeux brûlants et sombres était clairement une expression perdue, il abaisse la bougie, par pudeur, et elle se met à parler, par un réflexe de défense pure. Elle s’excuse de l’avoir laissé seul et dit qu’ils vont bientôt dîner. Mais lui dit qu’il ne va pas attendre plus longtemps Nueil, qui a dû avoir un empêchement et qu’il va repartir. Mais le non chuchoté de la femme, d’une musicalité voilée et sensuelle et la supplication tendue qui s’y embusquait, le firent comprendre qu’ils étaient seuls dans cette maison. Elle prétend qu’il n’y a plus de train et lui demande de patienter encore. Il accepte de rester dîner facilement. Les monosyllabes de la femme ont une signification lourde et presque charnelle, exorcisme et aveu, le non  était comme le déferlement d’une panique intime et le oui, toute une reddition confiante et tiède. Elle allume une autre bougie, plus de lumière, ils se sourient. Elle ira l'appeler dans un instant. Il n’y a pas de raison de s’inquiéter, dit-elle.


            De nouveau dans le salon enténébré. La canonnade semblait le défoncer du côté de la nuit. Il se demande qui est cette femme, une domestique? Non, elle vous donne trop l’impression brusque d’exister soudain toute pour vous, une sevante-maîtresse?
            La nuit ne supprimait pas la distance de la canonnade, mais elle la rendait abstraite et presque immatérielle. Impression d’isolement, rêverie bizarre. Le sentiment s’éveillait en moi que je me trouvais ici sur une lisière à peine franche. Un no man’s land abandonné, une de ces zones qu’on évacue et d’où l’autorité déjà déménage, mais où l’ennemi n’a pas encore pénétré (description valable pour la maison forte du balcon). Il pense à la gravure de Goya. Ces deux femmes symbolisent la femme de cette maison?
            Il ne croit plus à la venue de Nueil: il n’était plus croyable que rien de vivant pût provenir de ce vacarme de cataracte, de cet horizon qui s’écroulait.
            Quand je reviens par la pensée à cette toussaint noyée, rien ne me paraît plus essentiel d’essayer de lui rendre exactement son éclairage. Il lui semble que rien n’aurait pu se passer sans cette intimité menacée et fragile, cette atmosphère d’éclosion paisible, à la fois songeuse et funèbre, la lueur des bougies. Et les rafales de vent qui frappent violemment les portes. (Atmosphère d’Edgar Poe et des Mémoires de Chateaubriand.) Mais la bougie lançait une petite flamme vivace. L’Œil de la tempête était dans cette pièce de maison japonaise aux cloisons de vitres, si mal défendue, la lueur changeante y plantait une scène de lumières et d’ombres, un théâtre irréel. Comme s’il regardait du haut d’un balcon la nuit l’intérieur d’une maison et ses silhouettes inconnues. Il lui semblait qu’il était à la fois dedans et dehors. « J’attendais. » Il se souvient encore du village de Braye-la-Forêt, au péril de la mer (le forêt), mais où se cachait il ne sait quelle tranquillité protégée.
            On a dressé le couvert pour lui dans une plus petite pièce que le salon, mais recouverte de la même moquette, qui semblait d’ailleurs recouvrir tous les sols de la maison. Nappe sur le centre d’une longue table. Une très grande et belle glace. Un tapis chinois. La pièce était pour le goût de l’époque agressivement nue, d’une nudité aiguë, comme un appartement de luxe d’un paquebot, ou à la suite d’un grand hôtel.
            Il dîna seul et silencieusement. Il n’avait pas faim, toujours cette constriction de la gorge depuis qu’il est arrivé. Je guettai le moment où derrière moi, dans le rectangle de la porte ouverte, la femme s'encadrerait.
            La femme était donc bien une servante, puisqu’elle avait mis un tablier et un bandeau. Mais l’esprit se rendait de mauvais gré à ces apparences. N’était-ce pas plutôt un cérémonial souligné à plaisir? Elle avait l’air d’apparaître à son heure, en servante, d’y retrouver je ne sais quelle aisance intimidante, comme un souverain qui lève son incognito. Caractère rituel de ces ornements blancs.
            Silencieuse, elle le sert comme un chevalier, pour le désarmer, le nourrir, le baigner, mais sentiment de sa présence, proximité troublante.
            Il n’y a qu’un seul petit tableau sur les murs nus. Il s'approche quand il est à nouveau seul. Je ne voulais pas être surpris; je craignais déjà de rompre le sombre charme de ce dîner silencieux.
            Un roi mage agenouillé et une jeune fille aux pieds nus, faisant penser à quelque Vierge d’une Visitation. Mais la robe ressemblait à une robe de noces en haillons, tension inexplicable dans cette scène, silence entre les deux personnages, honte et confusion brûlante, panique, aveu au-delà des mots, reddition ignoble et bienheureuse, acceptation stupéfiée de l’inconcevable, et à force d’observer à la lumière de la bougie, l’histoire de Shakespeare, Le Roi Cophetua amoureux d’une mendiante, lui revient. When the King Cophetua loved a beggar maid...



            Elle le surprend, une demi-seconde, le temps qu’il regagne sa place. Elle parut se figer sur le seuil, le pied suspendu, puis recommença à glisser sur la moquette de ce mouvement silencieux qu’elle avait. Quand elle entrait, elle envahissait la pièce comme une vague. Depuis qu'elle m'avait ouvert la porte du jardin, il n'y avait aucun geste en elle qui n'eût semblé dire: « c'est ainsi. »
            Quand le dîner fut achevé, l’inquiétude tomba sur moi. Il devenait impossible d’attendre sans nouvelles dans cette maison qui coulait dans la nuit, sourde et muette. Il veut téléphoner, mais la ligne est coupée. Il va donc au bureau de poste pour savoir s’il y avait un message pour la Fougeraie. La tempête faiblissait. Une bruine de dégel emplissait les ruelles enténébrées. L’eau sourdait partout. Il s’arrêtait parfois pour respirer à l’aise le parfum de terre crue. Il entendait au loin la canonnade. Il se sentait étrangement perdu, flotté, soudain très loin de toutes les amarres.




            Le bureau de poste est dans un endroit si écarté qu’il croit s’être trompé. Il était impossible que quelque nouvelle pût sortir de cette bicoque figée dans son hivernage. Il sonne la cloche, un grand vacarme, une lueur à la fenêtre, on l’observe, puis elle s’éteint, il sonne à nouveau, rien.
            Rien ne me pressait de rentrer: incompréhensiblement, le coup de cloche m'avait délivré de mon souci un peu officiel. Alors il pense à la silhouette qui va le recevoir dans la maison au gravier, une lampe à la main. Jamais je n’avais été envahi à ce point par le sentiment nu que quelqu’un m’attendait.
            Je réfléchissais, ou plutôt je laissais mes pensées courir au-devant de ma route en désordre. Pourquoi dès que j’avais éclairé le tableau, le caractère d’aveu qu’il impliquait s’était-il imposé à moi si brusquement? Et que rien n’avait été fait pour que cette découverte soit rendue impossible. Servait-elle ainsi Nueil depuis des années dans un malaise tendre et oppressant que le tableau condensait et consacrait? Il songeait à la nouvelle retraite de Nueil, ces derniers étés de paix.
            Il a besoin de gagner du temps, va dans le centre du village, est oppressé. Ses pas chassent le silence fantomatique. Il se rend compte alors combien cette soirée et cette nuit, ce pas sur le gravier (de la femme) fut humilié et serf, enchaîné et enchaînant, parlant sa haute langue muette et captive, pleine d’une étrange communication.
            Il y avait dans l’air une douceur tranquille et mouillée. Il marche un peu, puis retourne à la Fougeraie.
            La grille est entrouverte, il n’y avait jamais eu ici nul besoin de s’annoncer. La porte s’ouvrit sans bruit alors que je montais les marches du perron. Il fut frappé par la tache sombre et opaque que faisait cette silhouette droite contre la lumière, et qui se laissait détailler si difficilement; rien qu’un profil perdu et qui fuyait vers la pénombre du couloir, le contour mat d’une joue sortant à peine de la masse de cheveux lourds.
Non, personne n’est venu, dit-elle. Voix hautaine et neutre, appuyée à l’évidence, personne n’était venu, car personne ne pouvait plus venir.
            Encore une fois seul dans le salon de musique. Aujourd’hui encore, il lui arrive de se ré accouder à ce fauteuil, le monde dément de la guerre est autour de moi et me cerne de son écroulement indifférent de cataracte. Une liberté confuse se lève derrière cette pluie noire et ce jour désastreux. Plus rien n’existe que mon attente. La nuit calmée est soudain comme une porte qui s’ouvre.
            J’attendais. Il se sent incroyablement éveillé. Il regarde les rayonnages des partitions. Il me sembla qu’une ombre allait et venait avec moi dans le salon, familles de morts, ma nervosité devenait extrême. Il lui semblait qu’on disposait étrangement de lui.
            Sort de cette pièce hantée et va dans la maison, à travers les salles vides. Atmosphère luxueuse et glaciale des pièces vides. Elles paraissaient faites non pour qu’on demeurât dans un fauteuil, mais pour qu’on y marche ou pour que l’on s’y tienne debout. La salle où il avait dîné était retournée à son état frigide. Sentiment de l’irréalité de cette soirée, impression que les portes se referment derrière lui, que les objets reprennent leur place, d’être dépossédé de son sillage. Le tableau faisait toujours sa tache sombre sur le mur, figée dans une solitude de musée, irradiant la pièce comme une figurine transpercée d’épingles.
            Il va à une fenêtre, la ligne des arbres se détachait comme une bande de gris clair. Une impression de sauvagerie se dégageait des houles feuillues. Il se représente vivement Nueil travaillant à son piano, seul bruit dans le silence de la maison.
            Onze heures, est revenu dans son fauteuil. Une lueur au plafond. La gorge serrée, il n’était plus qu’attente; rien qu’un homme dans une cellule noire qui entend un pas sonner derrière sa porte. Puis la silhouette entra de profil et fit deux pas sans se tourner vers moi, le bras de nouveau élevant le flambeau devant elle sans aucun bruit.
            J’ai rarement, je n’ai peut-être jamais, même dans l’amour, attendu avec une impatience et une incertitude aussi intenses, le cœur battant, la gorge nouée, quelqu’un qui pourtant ici ne pouvait être pour moi qu’  « une femme » - c’est à dire une question, une énigme pure. Une femme dont je ne savais rien, ni son nom, ni son visage…qui conservait toute l’indécision du profil perdu, une silhouette indistincte. Elle semblait tenir aux ténèbres dont elle était sortie par une attache nourricière qui l’irriguait toute.
            Vêtue en peignoir ou plutôt un manteau de nuit, imperceptiblement théâtral, dévêtue pour la nuit comme on s’habille pour un bal, opposé à son accoutrement de servante.
            Il n’y eut pas de mot échangé, depuis qu’il était arrivé, elle lui imposait son rituel sans paroles; elle décidait, elle savait et je la suivais. Elle le précède, éclaire et donne vie aux objets, le remous de cette torche l’aspirait silencieusement. Je la désirais,  je l’avais désirée, je la savais maintenant, dès la première seconde, dès que mon pas à côté du sien avait fait craquer le gravier de la cour.
            Sa chambre contraste avec les pièces froides et glaciales du rez-de-chaussée. Elle est intime, féminine, à la mode espagnole. Lit à baldaquin. Mais une chambre sans accueil, singulièrement distante, accordée à ce manteau de nuit austère dans lequel une fois encore elle semblait officier. Elle est nue sous son peignoir. Elle baisse la tête encore, visage dérobé pour la dernière fois. Elle ne faisait aucun mouvement, elle ne se défendait pas. Il n’y avait ni surprise, ni attente, ni fièvre. Simplement  ainsi. (Répété comme un leitmotiv tout au long du récit) Elle dénoue sa ceinture, comme toute cette journée, elle l’assistait.
            Pas une parole, plaisir violent et court. Mais souvenir sans couleur et sans intimité. Docilité hautaine, distance que rien ne parvenait à combler. Le visage restait noyé, penchait du côté sombre du lit, regagnait sournoisement l’abri de la chevelure. Corps si détendu et  livré qu’il eut presque envie de la frapper. Puis s’endort pesamment.
            Il se réveille avant le jour, regarde par la fenêtre, il ne pleut plus, le grondement a maigri, paraissant plus proche et moins obsédant, lui se sent calmé. Il la regarde, elle dort allongée comme une enfant sage. Il songe à Nueil, mais non plus à sa mort. Je songeais à la sécurité si peu explicable qui avait présidé à cet étrange rituel de la veille, et qu‘elle avait été de bout en bout seule à conduire. Comme s‘il n’avait jamais été question, ni pour lui (Nueil), ni pour elle, que Nieul pût venir. Comme si j’avais été dès le début, dans le déroulement de ce service insolite -le lit, la table- présent et nécessaire, et pourtant intimement, paisiblement exclu.
            Et lorsqu’il la regarde dormir, il a l’impression de faire partie d’un tableau et il songe à Nueil dans son avion, seul réel propriétaire de cette femme.
            Il regardait dormir la gisante énigmatique. Il remonte les années. Peut-être que tout n’a-t-il pas été inventé, peut-être a-t-elle été réellement la servante de Nueil. Peut-être que Nieul ne cherchait qu’à ressusciter  pour lui à travers les autres un enchantement perdu: l’éblouissement de la beauté qui lui avait été livrée à l’improviste sous un tablier dans sa maison. Peut-être de son côté y cherchait-elle chaque fois la vérification neuve de ce qu’elle avait dû éprouver alors presque magiquement comme un pouvoir. Car ce rôle n’était qu’à moitié un rôle: je savais qu’elle ne le jouait pas froidement.
            Il la regarde jusqu’au matin, fin du désir, sentiment de possession calme, de domination indulgente. Une curiosité mystérieuse, mais c’était simplement ainsi. Je commençais à marcher sur une route qu’elle m’avait ouverte, et dont je ne savais trop encore où elle me conduirait. Son silence projette sur cette soirée une pureté préservée, un sortilège puissant. Je songeais qu’on pouvait suivre Orphée très loin, dans le sombre royaume, tant qu’il ne se retournait pas. Elle ne se retournait jamais. Je L’avais suivie. Puis il s’endort après s’être recouché près d’elle.
            Quand il s’éveilla, la place à côté de lui était vide. Matinée radieuse, les oiseaux chantaient. Se précipite à la fenêtre, l’air était d’une fraîcheur baptismale. La vie s’était remise en ordre. Mais il craint qu’elle ne monte le petit déjeuner, avec son habit de servante. Alors il sort précipitamment et va boire un café dans un débit minuscule du village. Il songea que c’était le jour des morts. Mais l’angoisse qui avait pesé sur lui toute la soirée s’était envolée. Une parenthèse s’était refermée, mais elle laissait après elle je ne sais quel sillage tendre et brûlant, lent à s’effacer. Il regarde par les vitres la forêt matinale: quelque chose qui n’était pas seulement la pluie l’avait rafraîchie, apprivoisée, comme si la vie pour un moment était devenue plus aérée, plus proche. Il allait faire beau. Je songeais que toute la journée ce serait encore ici dimanche.

Nathalie LECLERCQ

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