vendredi 5 avril 2013

GRACQ, RESUME CRITIQUE, ANDRE PEYRONIE, UN BALCON EN FORÊT ET LES GUETTEURS DE L'APOCALYPSE






- André Breton, Le Manifeste du surréalisme : « Je crois en la résolution future de ces deux états, en apparence si contradictoire, que sont le rêve et la réalité, en sorte de réalité absolue, de surréalité si l’on peut dire. »

I) Sur la frontière sublime

A) Confins, lisières, frontières : les limites
- Gracq a dit dans une interview de 1986 : « Confins, lisières, frontières, effectivement, sont des lieux qui m’attirent en imagination : ce sont des lieux sous tension, et peut-être cette tension est-elle – matérialisée, localisée – l’équivalent de ce qu’est la tension latente entre ses personnages pour un romancier psychologue : un stimulant imaginatif initial. »
- Idée que la symbolique de l’espace tend à occuper la place que la psychologie des personnages tient dans la plupart des romans traditionnels.
- Le motif de la frontière est central, les lieux de l’action étant limitrophes d’un pays réel : la Belgique. Image d’une installation sur une frontière. Image liée à une tentation du sublime.
- Sublime : du latin savant sublimis : « suspendu en l’air », « haut », « élevé ». Sub (du bas vers le haut) et limus (oblique du regard ou de limes « limite », « frontière » : qui monte en ligne oblique, ou qui s’élève, qui tend vers la limite, vers la frontière. Dans la langue actuelle : ce qui est supérieur du point de vue esthétique ou moral, et qui contribue, par là, à susciter l’admiration. Boileau en fait un superlatif du beau.

            - Le dépaysement et l’isolement
- Importance du dépaysement et du détachement (« La guerre avait tranché le peu de liens qu’il se reconnût » et « L’idée qu’il était aux avant-postes le dépaysait complètement »). La tension liminaire a besoin de ce dépaysement, pour accomplir ce « Lâchez tout » si cher à Breton. De même quand Grange descend dans le blockhaus. Comme dans l’antichambre de l’ailleurs : un lieu interdit. On est dépaysé comme dans un autre monde + déréalisation grâce à la neige.
- Grande importance aussi au déménagement et à la désorientation : il faut se perdre pour mieux se retrouver ? Perte des ancrages et des repères. L’expérience de la « drôle de guerre » et de son aventure avec Mona déboussolent Grange : lueur d’irrationalité, rayon subversif et désintégrant sur l’étendue de ce monde. D’où l’emploi fréquent du préfixe « dé » : disjonction d’une certaine réalité et le ré accordement à une autre.

            - La maison forte et le balcon
- La maison forte : matérialisation même de l’écart par rapport à la norme, comme l’image de l’inattendu, voire de la contradiction.
- Située en hauteur : Va permettre à Grange de voir plus loin et mieux, d’où dénomination : les Hautes Falizes. Cette situation en surplomb lui permet d’embrasser et de dominer l’ensemble du paysage. Prise de position du site en contrebas.
- Le titre : un balcon : à la fois dedans (fait partie de l’architecture) et dehors (en saillie) + hauteur + vocabulaire théâtral + partie d’une embarcation (rambarde avant et arrière d’un bateau de plaisance) + en forêt : c’est vraiment le dernier endroit où l’on s’attendrait à voir un balcon ! donc un autre oxymore : esthétique des contrastes, tension thématique du roman, sa dimension antithétique.
- De ce haut perchoir Grange va pouvoir saisir le monde dans sa globalité et récupérer l’intégralité de sa vie.




            - La frontière belge
- La frontière : mise en tension par la menace de la guerre : risque de mort. C’est la guerre qui donne à ce cadre géopolitique modeste (la maison forte) les couleurs de ténèbres et de feu, les couleurs de l’apocalypse.
- Les confins : impression aux Falizes « d’aborder une autre terre ». Grange ne cesse d’essayer d’interpréter les signes pour deviner le futur, et la frontière franco-belge devient très vite l’image de toutes les frontières. Grange s’y perçoit comme un guetteur aux limites du connaissable et de l’inconnaissable : zone stratégique (raisons militaires et raisons symboliques) : « Des espèces de rôdeurs de confins, de flâneurs de l’apocalypse, vivant libres de soucis matériels au bord de leur gouffre apprivoisé, familiers seulement des signes et des présages. » :vigilance militaire = veille existentielle et métaphysique, Grange est un guetteur-lecteur de cet autre monde qui se trouve de l’autre côté de la frontière.
- D’où sa quête de signes : compulsion de lecture du monde, avide de significations, faim de signes.  Mais le monde est une énigme dont l’aspirant ne parvient pas à trouver le mot : « on eût dit qu’une question était posée qu’il devenait urgent de comprendre, mais Grange ne la comprenait pas.»
- Promesse de dévoilement d’un surréel, mais non aboutie : non une écriture symbolique (comme les correspondances de Baudelaire) mais une « poétique de l’écriture » : fascination pour la richesse évocatrice du monde.
- Mais ne pas oublier aussi l’enracinement de Grange dans la maison forte, le blockhaus protège la frontière ; mais les soldats deviennent des soldats-paysans et des braconniers.
- Mais Grange développe le fantasme d’une transformation du groupe en garde-frontières, en tribu de rodeurs et veilleurs de confins : voir allusion aux cosaques lors de sa permission à Paris.
- Hervouët souligne d’ailleurs que cette frontière est aussi habitée de braconniers, de contrebandiers et de passeurs.
- Zone clandestine, indécise, coincée entre l’ici-bas et l’au-delà.

            - La rêverie et le Toit
- L’isolement favorise la rêverie de la coupure et du refuge.
- Voir étymologie de « toit » : protection, désigne le plateau ardennais (pas la maison forte) : « ce haut plateau de forêts suspendu au-dessus de la vallée » : place ses habitants en hauteur, à l’abri du reste du monde. Ses habitants sont hors d’atteinte, d’où la difficulté pour y parvenir (piste escarpée et mal empierrée) : « Du reste, il bénissait ce mauvais chemin qui lui faisait les coudées franches et coupait le Toit à demi du monde habité. » Toutes les images du Toit : valorisation de l’inaccessibilité. Univers enfantin, jeu de cache-cache.

            - Une île
- Un île : une île désertée par ses contemporains. Quand il se rend chez Mona, il a l’impression d’aborder « à la lisière du bois comme au rivage d’une île heureuse. »

            - Le poêle
- Le poêle : édification d’un abri, d’un nid, lieu intime et chaleureux. Une maison refuge, mais aussi une cabane enfantine. Symbole aussi de sa famille, « une espèce de foyer ».
- Milieu : l’entre deux : le limes n’est pas une ligne mais une zone, une « marche » entre deux pays. Une petite patrie.




            - La forêt, la nuit, la mer
- La forêt est thématiquement fécondée par la nuit et stylistiquement métamorphosée par la mer. Ces trois éléments se combinent pour former une sorte de « grand élémentaire » à la fois frontière et passeport pour le surréel. Voir le pouvoir analogique de la comparaison et de la métaphore. Au service de la fonction poétique.
- La forêt protège d’une attaque allemande par son étendue et son épaisseur. « Une armée ne se fourvoyait pas au travers de ces grandes évidences tranquilles. »
- Sa densité est le gage d’une grande suggestivité onirique. Habitée de bêtes, d’hommes, zone de libre échange et de rencontres (Mona) Zone de possible passage. Frontière positive, espace de contact avec l’inconnu, une frange perméable, une « interface » entre deux réalités, une bande de porosité entre réel et surréel.
- « Grange pensa que la moitié de sa vie allait lui être rendue : à la guerre la nuit est habitée. »
- Découvrir, à travers l’expérience de la nuit, la totalité de la vie. Libération, dilatation de l’être : « Il se glissait chaque fois dans la nuit de la forêt comme dans une espèce de liberté. » Sentiment de l’existence. La nuit redouble la forêt, en amplifie la perméabilité.
- Mais elle contient aussi la menace de la guerre. D’ailleurs fait penser Mona à la mort. Elle peut se charger de signes, donc même ambivalence que la forêt.
- La mer : non géographiquement présente. Mais motif majeur : tout un imaginaire de la mer dans sa profondeur vient continûment doubler la perception de la forêt. Mona : « La mer l’avait flottée jusqu’à lui. » Quand il la rencontre : « Il lui semblait qu’elle venait à lui par une route ouverte dans la mer. »
- Métamorphose de l’espace végétal en espace marin, importance des métaphores auditives. Déplacement radical : Quand il patrouille avec Hervouët, il entend : « un long froissement grave de ressac. »
- Gracq : « Forêt et mer : ils s’attirent l’un l’autre. »
- Image d’une forêt marine. Nouvelle conciliation des contraires : solide et liquide. Passage ouvert vers l’infini : bornes du monde, au-delà du réel.
- Mais aussi danger latent : espace de l’aventure périlleuse du Moyen Âge.
- Donc ambiguïté de la forêt = ambiguïté du monde.




B) Le sublime
            - Les excursions
- La marche est aussi le support de l’attention au monde, moyen de s’accorder physiquement à lui.
- Vecteur imaginaire, sentiment d’avancer vers quelque chose.
- Excursion : course au dehors : voir la dernière excursion capitale, au sens de « capital » qu’on risque d’y perdre sa tête.
            - Les patrouilles
- Evoquées à deux reprises, à l’imparfait itératif. Très similaires. Mais variations : approfondissement de l’expérience. Immersion comme un baptême dans le milieu ambiant, nécessaire à la fusion symbolique avec l’universel. Quand arrivent à la frontière : paysage enchanté, à la pointe la plus avancée du chemin de ronde où plane l’éclat de la merveille. Expérience imaginaire de la marche.
- L’excursion capitale : marche vitale car il peut y mourir (les allemands) : fantasme d’une marche aléatoire à la vie, à la mort, veine surréaliste. Il marche, sans se soucier d’un but et se persuade qu’il suffirait de continuer sa route pour échapper à ce monde : « Il devait y avoir dans le monde des défauts, des veines inconnues, où il suffisait une fois de se glisser. » : Faille où il serait possible de sortir du siècle. « Je suis peut-être de l’autre côté, pensa-t-il. » En se glissant, il pourrait trouver la fêlure, la fissure, qui lui permettrait de passer. Il y parvient peut-être à Chinon…
            - Navigations
- Image fantasmée d’une navigation enchantée de Grange et de la maison forte.
- Le roman s’ouvre sur le motif de la rivière : rêverie de mort et embarcation imaginaire (Domaine d’Arnheim) + plaisir de la glissade au fil de l’eau.
- Quand fait l’amour avec Mona, il a l’impression d’être « comme un poisson dans l’eau ».
- Voir aussi « les flottaisons d’avions » pour les avions allemands, à contre-courant.
            - Grand large
-  Réservoir métaphorique : espaces, mouvement et danger.
- L’espace marin est la marge de toute terre, et par essence il est du côté de l’ouverture et du passage.
- Motif de la maison-bateau voguant sur l’océan des arbres : une forêt-océan, à la fois mobile et immobile, lieu de l’aventure et lieu de sécurité, maison forte et maison folle (casa matta) : le carré de l’équipage
            - Le théâtre de la guerre
- Son établissement aux Falizes revêt le sens imaginaire et symbolique d’une installation au balcon d’un théâtre à l’italienne : spectacle des Ardennes, c’est pourquoi il n’arrive pas à se convaincre de la réalité de la guerre. Théâtre d’ombres. Même à la fin, il a l’impression d’irréalité, que la réalité se trouve ailleurs.
- Voir le thème récurrent du rideau : « le rideau de pluie » lui cache et lui révèle en même temps Mona. Une petite prêtresse d’Aphrodite est née de la pluie. Grange attend que le rideau se lève, il guette l’apocalypse : du grec apokaluptein : lever le voile, mettre à nu, révéler : effroi et espoir : c’est le théâtre du monde (aucune métaphysique) Lever de rideau indéfiniment retardé, comme l’écriture dont le but n’est atteint qu’à la fin (le point final)




Conclusion
Veilleur du bout du monde, guetteur des confins, Grange est installé à la frontière en sentinelle de l’apocalypse. Il s’ancre dans la réalité du fortin, mais cette immersion dans un milieu précis permet l’élévation au sublime, car le surréel ne se trouve nulle part ailleurs que dans la profondeur même du réel.
Mais expérience déceptive.

II) Vers le point suprême
A) L’histoire
- Allusions à d’autres époques historiques : chambre de résonnance pour l’évènement présent et dimension d’une surréalité temporelle.
- La préhistoire (le blockhaus) : l’histoire s’enracine dans la préhistoire et la grande peur primitive n’est pas loin parfois de reprendre possession du monde.
- Histoire romaine, Gaule chevelue : la guerre des Gaule, la décadence
- Période médiévale : toute période est en surimpression, palimpseste, similitudes et contrastes, et déréalisation, mais aussi dimension omni temporelle de la guerre 39-40. Surtemporalité où toutes les histoires se confondent.
- 14-18 et 39-40 : la deuxième est la répétition amoindrie et sinistre de la première : pas de fleur au fusil, mais soldats désabusés.




B) L’enfance
- Régression au temps de l’enfance, retour au principe de plaisir et de liberté.
- Ce qui le touche dans cette nuit de 1914 : on a oublié de le coucher, amis surtout les adultes y semblaient avoir retrouvé la liberté d’imagination de l’enfance.
- Dans cette aventure du balcon, Grange retrouve le merveilleux de la vision enfantine du monde : liberté mentale et sans frontières. Où naturel et surnaturel communiquent librement : dans le monde prodigieux de l’enfance, la peur peut être attrayante (voir l’attaque allemande : « c’était une peur un peu merveilleuse qui remontait de l’enfance et des contes »)
- Voir Mona comme la figure de la protection maternelle : regressus ad uterum
- Mais le roman n’est pas vraiment une histoire d’amour, vient en second.
- L’épisode de la luge : métaphore du roman : rythme fort lent qui s’accélère vers la catastrophe finale. Un moment de bonheur (voir le renversement de l’attraction en flottement aérien et rôle d’adjuvant et de catalyseur de Mona qui le mord) : elle permet que la chute devienne plénitude heureuse. Mais aussi expérience de la précipitation dangereuse vers le bas. Répulsion et attraction. Amorce d’une descente en soi, « descendre dans le blockhaus » : aller dans le for-intérieur jusqu’au coffre-fort de l’être, à rapprocher de la lente descente en soi de la fin.
- La fascination pour la hauteur se double d’un vertige de la chute.

C) L’expérience sensible
- Un manque ontologique : ce qui s’offre à ses yeux semble privé de l’Être : "s’en allait, s’en allait."
- L’absence : la guerre, mais menace lointaine. Le haut-commandement inadéquation ou déficience patente) : "on n’est pas soutenus de Hervouët. Les allemands et toute la réalité environnante : Personne ! […] personne ne l’attendait plus, jamais – nulle part."
- La surréalité et le théâtre
- L’attente
- Absence, irréalité et attente se complètent, car cette attente non satisfaite aboutit au constat d’une absence radicale et plus largement d’un manque dramatique d’Être.
- La nuit : elle déteint le potentiel imaginaire et permet d’approcher l’inconnu.
- Le crépuscule du soir est le moment de l’ambivalence et du danger.
- Le sommeil : proximité et connivence avec la nature, état perpétuel d’endormissement, voir les descriptions de Mona quand elle dort : rituel et cérémonial privé, capable de se réveiller et de s’endormir d’un coup : franchissement des frontières, du côté des passeurs et des médiums. Mona endormie s’abandonne (la paume ouverte) sans calcul, elle s’accorde au monde et attend qu’il vienne à elle : innocence retrouvée, pure authenticité enfance véritable et non plus une ingénue libertine. De sa paume retournée vers le haut, elle donne et elle reçoit dans l’infini de la nuit et du temps illimité : une offrande sublime.
- Le rêve : celui de Mona : malédiction de la condition humaine vouée à la pesanteur, à la terre et à la mort. Mais agréable ! et nuances sado-masochistes : les contraires entre douleur et plaisir : la strangulation et le poids devient image de libération et d’envol.
- La fin : lit de Mona, lit-berceau et lit-tombeau : ultime exploration de la limite que tout le roman a préparé (voir page 93 : on n’attendait rien, même pas l’apocalypse, sinon cette sensation finale de chute libre : le bout du rouleau.) Voir l’accumulation des thèmes récurrents du roman dans l’excipit : empilement sémantique qui donne à la fin du roman toute sa puissance d’impact : mais ne fut qu’un rodeur aveugle : échec de Grange, il a essayé de voir et ne parviendra même pas à se voir dans le miroir. Mur de silence, motif qui apparaît 7 fois : la parole se résorbe, le monde romanesque sombre.




Conclusion
Le point suprême comme possibilité rêvée d’un dépassement sublime, d’une manifestation possible, mais la présence, l’absence, la vie, la mort : expérience plutôt douloureuse d’une impossibilité. La conciliation des contraires débouche sur la vacuité du monde (de moi). Limites de notre propre entendement (surréalistes), symbole de la condition humaine, borne à laquelle nous sommes condamnés.
Rêve de conciliation des contraires permet de faire voir, même si échec, pour tromper l’attente.

Nathalie LECLERCQ

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