lundi 1 avril 2013

EXPLICATION DE TEXTE, FENELON, LES AVENTURES DE TELEMAQUE, INCIPIT









TEXTE :

   Calypso ne pouvait se consoler du départ d'Ulysse. Dans sa douleur, elle se trouvait malheureuse d'être immortelle. Sa grotte ne résonnait plus de son chant; les nymphes qui la servaient n'osaient lui parler. Elle se promenait souvent seule sur les gazons fleuris dont un printemps éternel bordait son île: mais ces beaux lieux, loin de modérer sa douleur, ne faisaient que lui rappeler le triste souvenir d'Ulysse, qu'elle y avait vu tant de fois auprès d'elle. Souvent elle demeurait immobile sur le rivage de la mer, qu'elle arrosait de ses larmes, et elle était sans cesse tournée vers le côté où le vaisseau d'Ulysse, fendant les ondes, avait disparu à ses yeux.
Tout à coup, elle aperçut les débris d'un navire qui venait de faire naufrage, des bancs de rameurs mis en pièces, des rames écartées çà et là sur le sable, un gouvernail, un mât, des cordages flottant sur la côte; puis elle découvre de loin deux hommes, dont l'un paraissait âgé; l'autre, quoique jeune, ressemblait à Ulysse. Il avait sa douceur et sa fierté, avec sa taille et sa démarche majestueuse. La déesse comprit que c'était Télémaque, fils de ce héros. Mais, quoique les dieux surpassent de loin en connaissance tous les hommes, elle ne put découvrir qui était cet homme vénérable dont Télémaque était accompagné: c'est que les dieux supérieurs cachent aux inférieurs tout ce qu'il leur plaît; et Minerve, qui accompagnait Télémaque sous la figure de Mentor, ne voulait pas être connue de Calypso.
Cependant Calypso se réjouissait d'un naufrage qui mettait dans son île le fils d'Ulysse, si semblable à son père. Elle s'avance vers lui; et, sans faire semblant de savoir qui il est:
- D'où vous vient - lui dit-elle - cette témérité d'aborder en mon île? Sachez, jeune étranger, qu'on ne vient point impunément dans mon empire.
Elle tâchait de couvrir sous ces paroles menaçantes la joie de son cœur, qui éclatait malgré elle sur son visage.
Télémaque lui répondit:
- O vous, qui que vous soyez, mortelle ou déesse (quoique à vous voir on ne puisse vous prendre que pour une divinité), seriez-vous insensible au malheur d'un fils, qui, cherchant son père à la merci des vents et des flots, a vu briser son navire contre vos rochers?
- Quel est donc votre père que vous cherchez? - reprit la déesse.
- Il se nomme Ulysse - dit Télémaque - c'est un des rois qui ont, après un siège de dix ans, renversé la fameuse Troie. Son nom fut célèbre dans toute la Grèce et dans toute l'Asie, par sa valeur dans les combats et plus encore par sa sagesse dans les conseils. Maintenant, errant dans toute l'étendue des mers, il parcourt tous les écueils les plus terribles. Sa patrie semble fuir devant lui. Pénélope, sa femme, et moi, qui suis son fils, nous avons perdu l'espérance de le revoir. Je cours, avec les mêmes dangers que lui, pour apprendre où il est. Mais que dis-je? peut-être qu'il est maintenant enseveli dans les profonds abîmes de la mer. Ayez pitié de nos malheurs; et, si vous savez, ô déesse, ce que les destinées ont fait pour sauver ou pour perdre Ulysse, daignez en instruire son fils Télémaque.
Calypso, étonnée et attendrie de voir dans une si vive jeunesse tant de sagesse et d'éloquence, ne pouvait rassasier ses yeux en le regardant; et elle demeurait en silence. Enfin elle lui dit:
- Télémaque, nous vous apprendrons ce qui est arrivé à votre père. Mais l'histoire en est longue: il est temps de vous délasser de tous vos travaux. Venez dans ma demeure, où je vous recevrai comme mon fils: venez; vous serez ma consolation dans cette solitude; et je ferai votre bonheur, pourvu que vous sachiez en jouir.

EXPLICATION, du début à "sachiez en jouir."

            Jean Genette précise dans son ouvrage Seuils, que l’incipit d’un roman est un « seuil », une zone de transition entre le hors-texte et le texte, qui consiste en une transaction avec le lecteur, lui offrant une entrée programmatique. A la lecture de l’incipit des Aventures de Télémaque, écrit par Fénelon, nous comprenons ce que cette définition a de fondamental, puisqu’elle éclaire efficacement ces premières pages, et ce d’une triple façon.

               Lecture du passage.


            Nous allons donc voir en quoi et comment cet incipit remplit trois fonctions fondamentales et nous livre la facture, les thèmes et les enjeux de toute l’œuvre à venir.
            Le passage soumis à notre analyse se compose de trois mouvements narrativement structurés. Le premier paragraphe forme une introduction qui présente la situation initiale de ce début de roman, le second paragraphe offre l’élément perturbateur qui permet de lancer l’action du récit, et les paragraphes suivants proposent un dialogue entre Calypso et Télémaque, donnant ainsi la possibilité à l’auteur de poser le caractère de son héros et d’ouvrir sur la suite du récit.



            I) 1ère partie : Introduction : Une triple fonction

            Nous allons voir que cette entrée en matière joue un triple rôle programmatique : Une fonction intertextuelle, narrative et didactique, fonctions à l’œuvre dans l’ensemble du roman.

A) Ouverture : fonction intertextuelle
- Les Aventures de Télémaque font suite au IVe livre de L’Odyssée : parti à la recherche de son père, Télémaque rend visite à Nestor (Odyssée, III) puis à Ménélas (IV). Il reviendra directement de Sparte en Ithaque où nous le retrouvons au chant XV. Mais Fénelon choisit de développer ce qu’Homère a passé sous silence, à savoir les aventures de Télémaque, et même si chronologiquement, cela semble impossible (Toutes ces aventures étant censées se dérouler pendant qu’Ulysse raconte ses propres péripéties à Alcinoüs, roi des Phéaciens), elles permettent au précepteur du duc de Bourgogne, petit fils de Louis XIV, de proposer un voyage mythologique dans une Méditerranée homérique tout aussi divertissant qu’instructif. Le récit s’offre donc d’emblée comme un récit inscrit dans une longue tradition littéraire, tout en étant empreint de didactisme révélateur, placere et docere, voilà les deux principaux objectifs de Fénelon chargé d’instruire un futur roi. Il le dira lui-même dans son Explication: « Pour le Télémaque, c’est une narration fabuleuse en forme de poème héroïque, comme ceux d’Homère et de Virgile, où j’ai mis les principales instructions qui conviennent à un prince que sa naissance destine à régner. »
- Pourtant, la première phrase montre toute l’originalité de Fénelon et son désir de proposer une ouvre toute personnelle. Si Homère ne dit rien du chagrin de Calypso après le départ d’Ulysse, Fénelon, quant à lui, peint une nymphe inconsolable et désespérée. Début in medias res.



B) Description hyperbolique de la douleur de la nymphe, mise en valeur d’un paradoxe :
- 2e phrase : « elle se trouvait malheureuse d’être immortelle » : montre la force de l’amour, passion dévastatrice et annihilisatrice. Thème récurrent dans l’œuvre. Le narrateur omniscient pénètre dans la conscience de son personnage complètement dépossédé de lui-même, objet d’une passion incontrôlable et destructrice.
- 3e phrase : Valeur des adverbes de négation, ce qui fait la personnalité et le charme de la déesse n’est plus. « Les nymphes qui la servaient n’osaient plus lui parler » : L’amour inconsidéré et immodéré détruit aussi les relations sociales, la communication, le partage, mène à l’exclusion et à l’isolement. L’imparfait itératif et duratif met en valeur une situation et un désespoir qui semble pouvoir durer indéfiniment et sans issue. Situation d’autant plus désespérante que Calypso, immortelle, ne peut appeler la mort pour guérir ses maux.
- « Elle se promenait…d’elle » : la description en filigrane des beautés de l’île ne sert qu’à mettre en exergue le désespoir de la nymphe rendue indifférente aux charmes de la nature. Accents pré-romantiques, le poète projette ses propres sentiments sur le spectacle de la nature qui semble n’être là que pour lui rappeler l’être aimé (voir Mallarmé par exemple). La conjonction de coordination oppositive « mais » insiste sur le paradoxe que vit Calypso, accentué par la structure binaire corrélative : loin de + ne faisait que. Isotopie de la douleur et du désespoir.



                  C) Description pathétique
- « Souvent … à ses yeux » : Accents pré-romantiques, mais aussi tragiques. L’adverbe « souvent » marque la répétition + Imparfait itératif + métaphore hyperbolique (« qu’elle arrosait de ses larmes ») + Locution adverbiale « sans cesse » : Calypso, toute à sa douleur d’avoir perdu l’homme qu’elle aime, semble être dans une situation sans espoir, elle recherche la solitude et n’est plus qu’une femme en proie aux cruautés de l’amour malheureux. Cette description fortement pathétique a une triple fonction : Elle pose le récit dans une lignée intertextuelle, tout en s’en démarquant. Elle offre à l’auteur l’occasion de montrer les effets dévastateurs d’une passion incontrôlée (ce qui sera davantage développé par la suite, grâce aux grands pouvoirs de Cupidon) et ainsi d’assigner une fonction didactique à son récit. Elle prépare enfin la suite, puisque cette situation désespérée appelle une issue, que la venue de Télémaque va permettre.



II) Deuxième mouvement : Fonction dramatique : arrivée et présentation des personnages.
A) Et l’intrigue de commencer…
- 1ère phrase : - L’adverbe « Tout à coup » marque la survenue de l’élément modificateur. A noter, la position contemplative de Calypso lui permet de voir les naufragés, le récit est mené fort efficacement. La scène décrite est présentée en focalisation interne. Le lecteur découvre les deux héros en même temps que la déesse. Ce procédé permet de varier les effets et de donner une caractérisation indirecte des personnages.
                        - Le passé simple marque le passage à des actions de premier plan, l’intrigue, en tant que telle peut démarrer.
                        - Le passage narratif qui suit procède par progression à thèmes dérivés : l’isotopie du naufrage, topos des récits homériques, offre une perception épique de nos deux personnages : objets des flots et de la volonté des dieux, à peine sortis d’une aventure périlleuse, ils sont projetés dans une autre. L’action progresse ainsi d’aventure en aventure, faisant du roman un récit héroïque.
                        - La vision de Calypso relève d’un procédé pictural classique : Une vision générale des conséquences du naufrage, le rôle des articles indéfinis étant d’insérer dans le récit de nouveaux éléments, puis, thème dérivé, les deux naufragés eux-mêmes. Son regard va de la plage à l’horizon, le procédé permet de suivre le progrès de sa vision et annonce la description des deux héros. Présentés métonymiquement, les deux personnages accèdent au rang de héros, avant même d’avoir été présentés, puisqu’ils sortirent indemnes d’un tel péril.


           
            B) Les actants du récit : Présentation des deux hommes
- La description des deux hommes marque d’emblée une différence d’âge, élément fondamental quand on sait le rôle que va jouer Mentor envers Télémaque. Leur relation maître/élève, père/fils est déjà suggérée. Si Mentor est peu décrit, Télémaque reçoit des caractéristiques très mélioratives et significatives : fils d’un héros illustre, il en est le double, en plus jeune. Au passage, notons que l’auteur attire notre attention sur « sa fierté » et « sa majesté », qualités qui peuvent se transformer en défaut : la vanité, talon d’Achille du jeune homme (voir le livre XIII). Aucune description physique, si ce n’est l’âge des deux protagonistes, Fénelon s’en tient surtout à l’éthopée, la beauté intérieure comptant davantage à ses yeux.
Le choix de ce héros comme personnage principal du récit est habile. Le jeune duc de Bourgogne ne peut que s’identifier à cet autre adolescent de haute naissance, fils de roi, et appelé à le devenir. La sympathie du lecteur est d’emblée convoquée.



           C) Présentation de Calypso
- « Mais, quoique les dieux… » : L’infériorité de Calypso face aux pouvoirs de Minerve est doublement significative. La nymphe est inférieure, et l’a déjà montré en devenant la proie d’une passion incontrôlable. En outre, le lecteur en sait plus qu’elle, il est ainsi mis également en position de supériorité, ce qui va lui permettre de conserver une certaine distance critique vis-à-vis de la déesse, distance nécessaire au bon fonctionnement du projet didactique de Fénelon. La volonté de Minerve de préserver son identité révèle une certaine méfiance, le verbe de volonté marquant l’élaboration d’une véritable stratégie à venir.
Ce deuxième mouvement met donc en place les actants du récit et les premiers éléments de l’intrigue. Il a avant tout une fonction dramatique, tout en présentant une première description significative des personnages.

         III) Troisième mouvement : Le dialogue. Triple fonction : intertextuelle, dramatique, et didactique.
         A) Les pensées de Calypso : un discours intérieur révélateur et une fonction didactique
- « Cependant Calypso… » : La focalisation interne donne à entendre les pensées de Calypso. Ces commentaires du narrateur mettent en évidence la tension qui s’opère entre le dit et le non-dit et éclaire le personnage. Dissimulatrice, séductrice, Calypso maîtrise l’art de la manipulation à merveille. Le lecteur en est d’emblée averti et peut ainsi apprécier sa dextérité, tout en observant Télémaque, qui lui, est dans l’ignorance. Ce procédé permet de faire du lecteur un complice du narrateur. Il garde sa distance critique et analyse, en contrepoint, les réactions du jeune héros soumis à notre sagacité. Sa ressemblance d’avec son père nous le rend encore plus sympathique (et ici nous comprenons l’émoi de Calypso !) et nous attache définitivement à son devenir. Conscient qu’il n’est encore qu’une ébauche du père illustre, le lecteur a envie de savoir la façon dont il deviendra digne de son géniteur.


            B) Le dialogue, fonction dramatique, didactique et intertextuelle
- « D’où vous vient… » : L’interrogation directe de la déesse quelque peu abrupte (Point de formule de politesse ou de bienvenue.) met en valeur son caractère autoritaire et vindicatif. Elle jure avec ses pensées, et montre la profondeur de sa dissimulation. L’injonction menaçante suivante, les substantifs « témérité », « empire » et l’adverbe « impunément » révèlent une nymphe impérieuse, peu hospitalière, régnant en maître, telle une reine, sur son île. Calypso est orgueilleuse et tient à faire montre d’un visage digne de son rang. En donnant la parole à ses personnages, Fénelon approfondit leur caractérisation, tout en variant les effets. Il leur donne vie, et sait adapter leur « parlure » à leur caractère. Calypso, déesse monarchique use de l’injonction et de la menace.
- « Elle tâchait… » : Ce commentaire du narrateur qui nous fait encore pénétrer dans la conscience du personnage pour mieux mettre en valeur ses capacités de dissimulation met en jeu un processus de polyphonie énonciative qu’a décrit Bakhtine. Le texte laisse percevoir, sous une énonciation apparemment homogène, des voix différentes, une « hybridation énonciative ». Ce changement de point de vue éclaire efficacement le personnage de la nymphe et sert le projet didactique de l’auteur : La déesse est un personnage complexe et manipulateur dont il faut se méfier, seul Télémaque l’ignore encore, il en sera d’ailleurs la principale victime.
- La réponse de Télémaque marque la filiation intertextuelle du récit, puisque Fénelon reprend l’invocation d’Ulysse lorsqu’il aperçoit Nausicaa (Odyssée, VI). L’éthopée du personnage transparaît à travers ses paroles. L’adresse respectueuse et suppliante, la tournure fortement élogieuse, et le pathétisme des propos soutenu par le champ lexical de l’aventure malheureuse (« Malheur, à la merci des vents, briser son navire ») mettent en valeur des qualités significatives. Télémaque respecte les dieux, se sait à leur merci, et implore leur mansuétude. En outre, sa façon modeste de se présenter comme « un fils à la recherche de son père » le place au rang générique de l’homme parmi les hommes, et met l’accent sur l’enjeu du récit, à savoir, la quête du père. Cette réplique se veut avant tout persuasive, en tentant de jouer sur les émotions de l’interlocutrice. A noter, sa forte théâtralité. Si aucun geste n’est indiqué, le lecteur n’a pas de mal à les imaginer, le registre pathétique se prêtant aux attitudes humbles et suppliantes. Télémaque est touchant, et atteint son but.
- La deuxième question de Calypso est doublement significative. C’est elle qui mène le dialogue, elle maîtrise donc la situation, Télémaque ne faisant qu’obéir à l’ordre indirect de répondre. En outre, elle révèle, une nouvelle fois, sa profonde dissimulation, puisque le lecteur sait bien qu’elle n’ignore pas l’identité du jeune homme. A ce propos, la supériorité du lecteur peut l’amener à sourire de l’aplomb de la déesse, tout en instaurant une complicité avec Mentor lui-même, qui, s’il ne dit rien, n’en pense pas moins. On peut d’ailleurs imaginer que le narrateur est le double de Minerve, omnisciente et omnipotente.
- La longue réplique de Télémaque permet un résumé succinct des aventures d’Ulysse et un faire-valoir de notre héros : - La description fortement méliorative et laudative que le fils fait de son père met l’accent sur sa célébrité et son caractère héroïque. L’hyperbole domine (« Son nom fut plus célèbre… ») et met en valeur deux qualités fondamentales du héros : sa valeur aux combats et sa sagesse, qualités que Fénelon lui-même place au premier rang de celles dignes d’un roi. L’adverbe « maintenant » et le présent de l’indicatif du verbe « parcourir » inscrit l’errance du héros dans une omni temporalité significative. Proie de la vindicte des dieux, Ulysse est le jouet de leur volonté et confronté à des aventures dignes d’un héros mythologique. La filiation qu’opère Télémaque entre les aventures de son père et les siennes (« Je cours… ») permet deux analyses : Le même présent omnitemporel est employé, faisant de Télémaque le double malheureux mais non moins héroïque de son père. En outre, la quête paternelle est répétée, plaçant le récit sous le signe de la recherche au double sens du terme. Dramatiquement, l’enjeu du récit est de conduire aux retrouvailles, qui d’ailleurs n’auront pas vraiment lieu dans le roman, signe que cette recherche est avant tout symbolique. Télémaque est avant tout à la recherche de sa propre identité. Se devant de devenir le digne fils d’Ulysse, il devra affronter de nombreuses aventures avant de parvenir à ses fins. Télémaque est appelé à devenir roi, à l’instar du duc de Bourgogne, ainsi Fénelon nous donne à lire un roman d’apprentissage initiatique, ayant pour principal objectif de parfaire l’éducation de son jeune élève.
- L’éloge dithyrambique que Télémaque fait de son père révèle en  outre une certaine vanité et annonce la suite du récit (Livre XIII).
- « Mais que dis-je ?... » : La question oratoire marque l’oralité de la réplique, l’émotion du personnage et le registre pathétique. Ce discours a une visée fortement persuasive, pour la seconde fois, Télémaque use de la supplication et en appelle à la compassion de la déesse. L’amour qu’il éprouve pour son père est patent, son désespoir également. Le jeune homme conserve tout le respect qu’il se doit à un tel interlocuteur (Invocation « ô déesse ») et l’utilisation de l’énallage (« son fils Télémaque ») met en valeur une certaine modestie, même si le rappel d’un tel lignage ne peut qu’être mélioratif.



            C) La réaction de Calypso
- « Calypso, étonnée… » : Le commentaire du narrateur met en valeur que les paroles de Télémaque ont bien atteint leur but. La déesse est troublée voire charmée (« Elle ne pouvait rassasier ses yeux en le regardant »). Mais est-elle séduite pas ses paroles ou par sa beauté ? Télémaque en est-il conscient ? Quoiqu’il en soit, le silence de la nymphe en dit long et présage bien des malheurs à venir. A noter, la déesse redevient le double du lecteur, lui-même attendri par le jeune héros. Fénelon fait preuve d’une grande adresse en variant les procédés et en alternant paroles rapportées et commentaires. Cette variation de points de vue enrichit le récit et éclaire encore les personnages. La caractérisation indirecte du personnage principal est savamment menée, le lecteur en apprend autant de ce qu’il dit que de ce qu’en pense les autres personnages.
- Dernière réplique de Calypso : Le « nous » de majesté approfondit l’éthopée du personnage, et le futur catégorique aussi. Sa promesse peut combler de joie Télémaque, mais le lecteur averti pressent que l’histoire que fera la nymphe d’Ulysse ne sera pas vraiment conforme à la réalité. En enjoignant Télémaque à se « délasser de ses travaux », la déesse le fait l’égal d’Hercule et flatte sa vanité. Séductrice et manipulatrice, elle a de suite discerné la faiblesse de sa future victime et s’en sert contre lui. L’injonction « venez dans ma demeure » est porteuse de menace, comme le prouve d’ailleurs les paroles suivantes. Elle lui promet de le recevoir comme son fils, mais le lecteur comprend bien qu’elle en attendra davantage de lui et le terme « consolation » caractérise de façon euphémistique ses véritables désirs. Calypso manie le mensonge sans aucun scrupule. La dernière phrase laisse présager le pire et laisse sourdre la menace. La subordonnée hypothétique « pourvu que… », si elle paraît inoffensive, laisse planer une profonde inquiétude. Au terme de cette réplique, le piège se referme sur le héros, pris, sans le savoir, dans les mailles du filet de l’amour. Fénelon joue à la perfection du procédé d’identification, et place le lecteur dans une situation fort intéressante. En effet, nous avons compris que la déesse veut perdre notre héros. Celui-ci ne se doute de rien, le suspense est à son comble, comment parviendra-t-il à se sortir de cette situation ? La curiosité du lecteur est relancée, nous avons hâte de connaître la suite.

En faisant parler ses personnages dans ce troisième mouvement, Fénelon propose une « scène », au sens de Genette, qui permet la théâtralité du narratif, en privilégiant le discours direct. Celui-ci suscite l’intérêt du lecteur et le relance. Il fait progresser l’action par son abondance d’informations. Les répliques suppléent au rôle du narrateur en plaçant le cadre de l’intrigue dans le milieu mythologique de l’île de Calypso. Le dialogue apparaît comme la colonne vertébrale du récit romanesque, permettant la variation des points de vue et exposant les actants le cadre et les prémices de l’intrigue. En variant les effets et les tensions entre ce que savent le lecteur et le narrateur, et ce que ne savent pas Calypso et Télémaque, Fénelon met en place un système énonciatif complexe qui fait toute la saveur et l’efficacité du passage.



       Pour conclure, cet incipit remplit bel et bien une triple fonction intertextuelle, dramatique, et didactique. En plaçant son récit sous l’égide homérique, Fénelon offre à son élève et à son lecteur des aventures qui pourront atteindre un triple objectif : Parfaire la culture littéraire et mythologique d’un lectorat empreint de classicisme, tout en le divertissant efficacement, et se servir de l’exemplarité de destins héroïques pour soutenir son projet didactique. Cet incipit met bien en place une entrée programmatique dans le récit, en proposant la facture, les principaux thèmes et enjeux du roman. Composé de plusieurs séquentialités textuelles, descriptives, narratives et dialogales, il présente les principales techniques que Fénelon utilisera dans tout son récit, mettant en valeur l’hétérogénéité et la complexité qui font toute sa richesse et son intérêt.

Nathalie LECLERCQ

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire