lundi 1 avril 2013

EXPLICATION DE TEXTE, FENELON, LES AVENTURES DE TELEMAQUE





TEXTE

          On arriva à la porte de la grotte de Calypso, où Télémaque fut surpris de voir avec une apparence de simplicité rustique, des objets propres à charmer les yeux, il est vrai qu'on n'y voyait ni or, ni argent, ni marbre, ni colonnes, ni tableaux, ni statues : mais cette grotte était taillée dans le roc, en voûte pleine de rocailles et de coquilles; elle était tapissée d'une jeune vigne qui étendait ses branches souples également de tous côtés. Les doux zéphyrs conservaient en ce lieu, malgré les ardeurs du soleil, une délicieuse fraîcheur ; des fontaines, coulant avec un doux murmure sur des prés semés d'amarantes et de violettes, formaient en divers lieux des bains aussi purs et aussi clairs que le cristal : mille fleurs naissantes émaillaient les tapis verts dont la grotte était environnée.
            Là on trouvait un bois de ces arbres touffus qui portent des pommes d'or, et dont la fleur, qui se renouvelle dans toutes les saisons, répand le plus doux de tous les parfums ; ce bois semblait couronner ces belles prairies, et formait une nuit que les rayons du soleil ne pouvaient percer. Là on n'entendait jamais que le chant des oiseaux, ou le bruit d'un ruisseau, qui, se précipitant du haut d'un rocher, tombait à gros bouillons pleins d'écume, et s'enfuyait au travers de la prairie.
            La grotte de la déesse était sur le penchant d'une colline. De là on découvrait la mer, quelquefois claire et unie comme une glace, quelquefois follement irritée contre les rochers, où elle se brisait en gémissant, et élevant ses vagues comme des montagnes. D'un autre côté, on voyait une rivière où se formaient des îles bordées de tilleuls fleuris et de hauts peupliers qui portaient leurs têtes superbes jusque dans les nues. Les divers canaux qui formaient ces îles semblaient se jouer dans la campagne: les uns roulaient leurs eaux claires avec rapidité ; d'autres avaient une eau paisible et dormante ; d'autres par de longs détours revenaient sur leurs pas, comme pour remonter vers leur source, et semblaient ne pouvoir quitter ces bords enchantés. On apercevait de loin des collines et des montagnes qui se perdaient dans les nues, et dont la figure bizarre formait un horizon à souhait pour le plaisir des yeux. Les montagnes voisines étaient couvertes de pampre vert qui pendait en festons : le raisin, plus éclatant que la pourpre, ne pouvait se cacher sous les feuilles, et la vigne était accablée sous son fruit. Le figuier, l'olivier, le grenadier, et tous les autres arbres, couvraient la campagne, et en faisaient un grand jardin.


Explication de texte de Les Aventures de Télémaque, de Fénelon, Livre I, page 122 à 123, de “On arriva” à “un grand jardin”

Les Aventures de Télémaque font suite au IVe livre de L’Odyssée : parti à la recherche de son père, Télémaque rend visite à Nestor (Odyssée, III) puis à Ménélas (IV). Il reviendra directement de Sparte en Ithaque où nous le retrouvons au chant XV. Mais Fénelon choisit de développer ce qu’Homère a passé sous silence, à savoir les aventures de Télémaque, et même si chronologiquement, cela semble impossible (Toutes ces aventures étant censées se dérouler pendant qu’Ulysse raconte ses propres péripéties à Alcinoüs, roi des Phéaciens), elles permettent au précepteur du duc de Bourgogne, petit fils de Louis XIV, de proposer un voyage mythologique dans une Méditerranée homérique tout aussi divertissant qu’instructif. Le récit s’offre donc d’emblée comme un récit inscrit dans une longue tradition littéraire, tout en étant empreint de didactisme révélateur, placere et docere, voilà les deux principaux objectifs de Fénelon chargé d’instruire un futur roi. Il le dira lui-même dans son Explication: « Pour le Télémaque, c’est une narration fabuleuse en forme de poème héroïque, comme ceux d’Homère et de Virgile, où j’ai mis les principales instructions qui conviennent à un prince que sa naissance destine à régner. »
Le jeune Duc, par identification avec le héros éponyme, est appelé à vivre des expériences diverses et à en tirer les leçons nécessaires à son futur rôle de roi chrétien.
L’épisode du séjour dans l’île de Calypso, au livre I, constitue, en ce sens, le premier enseignement que le précepteur entend divulguer à son élève : apprendre à maîtriser les tentations du mal et les désirs qu’il fait naître. Comme son père avant lui, Télémaque se devra d’échapper au piège de l’amour.
Télémaque vient d’échouer avec Mentor sur l’île de Calypso, à la grande joie de la déesse, qui l’enjoint de se délasser de ses travaux et l’invite à venir dans sa demeure. « Venez, lui dit-elle, vous serez ma consolation dans cette solitude ; et je ferai votre bonheur, pourvu que vous sachiez en jouir. »

Lecture du passage


Le passage soumis à notre analyse est encadré par une description tout autant méliorative que pernicieuse de Calypso et par l’injonction qu’elle adresse au jeune homme de se reposer, en attendant le récit « des histoires dont [son] cœur sera touché ». Cette construction particulière montre combien l’enchanteresse maîtrise la situation, manipulant Télémaque et tentant de le séduire par tous les moyens. Pour ce faire, elle le fait donc pénétrer dans sa grotte aux charmes enchanteurs, persuadée que le jeune homme, déjà tenté par les lieux, sera d’autant plus facile ensuite à séduire. La grotte est donc davantage que le simple cadre du récit. Elle devient une véritable arme de séduction, au même titre que les charmes enjôleurs de la déesse. Par un processus métonymique, le lieu enchanteur prend des allures d’allégorie de la déesse elle-même.

Première étape du parcours initiatique du héros, cet épisode confronte le héros et ses lecteurs au piège originaire de l’amour du monde et de l’amour de soi.
Mais pour que la leçon soit efficace et atteigne son but, il faut que le héros, et son double lecteur, soit séduit et tenté dès ses premiers pas sur l’île, autant par les lieux enchanteurs que par celle qui y règne.  Il faut, en outre, que le lecteur averti soit à même de reconnaître un tel piège et sa perversité fallacieuse.
Nous verrons donc en quoi et comment ce passage descriptif, plus qu’une simple pause narrative, met un œuvre un double processus d’enjeu didactique : construire, par des moyens expressifs, un piège charmeur et envoûtant qui répond au portrait de la déesse, tout en donnant au lecteur des signes révélateurs suggérant la présence de maléfices sous les charmes du lieu.

Le passage se compose structurellement de deux paragraphes correspondant à la description successive de l’intérieur et de l’extérieur de la grotte. Cette description est animée par un jeu de changement de points de vue et de perspectives qui créent, par leur fusion paradoxale, une représentation ambigüe, où l’unité de la grotte se dissout en lignes de fuite signalant l’aspect artificieux de ce faux paradis.

1ère partie : L’intérieur de la grotte, ou l’antre du merveilleux monstrueux.
« On arriva… Yeux » :
- Le pronom personnel indéfini « on » inclut tout autant Télémaque que le jeune Duc et les autres lecteurs. Il permet ainsi de nous faire pénétrer dans la grotte, par un procédé d’illusion et de stylisation du réel. Le procédé énonciatif est d’autant plus efficace que l’identification offre la possibilité de ressentir et de voir tout ce que le jeune héros ressent et voit et de nous permettre d’être « charmé » à notre tour.
- Le passé simple et le verbe de mouvement marque la transition entre le passage narratif qui précède et la description à venir qui va se faire à l’imparfait descriptif.
- Le thème du regard et de la perception visuelle est fondamental. Véritable hypotypose, cette description s’impose à nos yeux, miroirs de l’âme, véritable objectif de cette mystification.
- Télémaque est « à la porte » de la grotte, sur le seuil. Peut-être pouvons-nous voir dans cette indication de lieu la part d’arbitraire de toute destinée humaine, liée fondamentalement à celle du choix. Le héros peut décider ou non de pénétrer ce lieu enchanteur de perdition, de subir ou de contrôler la tentation du mal. Nous sommes aussi à la porte du roman, au seuil du récit, et allons participer à la première expérience initiatique du jeune héros.
- La surprise du jeune héros éponyme renvoie à celle du lecteur qui s’attend à un lieu luxuriant d’or, de pierreries et d’argent, à même de séduire par sa magnificence. C’est oublier le penchant de Fénelon pour les peintures champêtres. Il écrit dans son Dialogue des morts : « Les ornements d’une campagne où la nature est belle font une image plus riante que toutes les magnificences que l’art a pu inventer. » C’est donc par choix esthétique que l’auteur décrit un lieu qui a « l’apparence de simplicité rustique », summum de la beauté et donc plus apte à séduire, selon lui.
- Fénelon reprend des éléments de la caverne de Calypso, au livre IV de L’Odyssée, mettant en valeur l’importance de l’intertextualité dans son œuvre. Pourtant, il préfère le mot « grotte », mettant ainsi davantage l’accent sur son caractère mystérieux (du latin Crypta : le caché, le secret), voire inquiétant.
- Le substantif  « apparence » ouvre d’emblée sur le caractère ambigu et dialectique de la description. Il annonce le projet didactique : il faut se méfier des apparences, et ne pas voir qu’avec les yeux, mais aussi avec notre cœur et surtout notre raison. La réalité peut être trompeuse et artificieuse. Le mal se pare de beautés pour mieux tenter. Fénelon, en livrant cette clef au lecteur, l’enjoint à demeurer en alerte et à conserver ses distances et son jugement critique.


« On n’y voyait… fraîcheur » :
- L’accumulation des termes coordonnés par la conjonction de coordination « ni » offre une description paradoxale en négatif, qui met l’accent sur l’absence de magnificence. Fénelon dénonce ainsi en creux l’ornement gratuit qu’il déplore dans certaines peintures de son époque, leur préférant celles de Raphaël, de Carraches et de Poussin.
- Si cette description reprend des éléments de l’hypotexte homérique, avec ses « vignes douces » et « ses sources qui coulaient limpides », il les réorganise de façon à créer une confusion spatiale et une incohérence significative. En associant des éléments marins (« rocailles », « coquilles ») à des éléments terrestres (« vigne »), il met à l’œuvre un syncrétisme qui métamorphose les lieux en un univers prodigieux caractérisé par l’hybridation, signe de la monstruosité. En outre, les frontières entre l’extérieur et l’intérieur s’estompent, puisque le zéphyr édénique pénètre dans la grotte et conserve une délicieuse fraîcheur, signe encore de la monstruosité du lieu.
- La description tend à créer un tableau digne du paradis perdu, de cet âge d’or d’avant la chute, que bien des éléments annoncent. La jeune vigne est un attribut de Dionysos, dieu du vin et de ses excès, célèbre pour ses débordements. Le fait que cette vigne étendît « ses branches souples également de tous côtés » produit un effet hyperbolique et révélateur. La profusion, la démesure teintée de baroquisme, règne en maître, comme un appel à la débauche et à la luxure.

« Des fontaines…cristal »
- La profusion est de mise également à travers les multiples emplois des articles indéfinis pluriel et des déterminants numéraux : « des fontaines », « mille fleurs ».
- L’utilisation réitérée de l’adjectif qualificatif « doux » (« doux zéphires », « doux murmure », « le plus doux de tous les parfums ») est emblématique : Le lieu séduit tous les sens (le toucher, l’ouïe, l’odorat), se faisant tout autant charmeur qu’hypnotiseur.
- La description hyperbolique des fontaines, les topoi édéniques du « doux murmure » et des fleurs paradisiaques, les bains comparés à la pureté et à la clarté du cristal, l’allitération en [m], le passage des nasales initiales au cliquetis cristallin final, confèrent à l’ensemble une dimension musicale symbolisant le pouvoir enchanteur dans tous les sens du terme, de ce lieu merveilleux.


« mille fleurs … environnée. »
- L’adjectif verbal « naissantes » reprend le thème de la jeunesse éternelle, faisant échos à la « jeune vigne ». Cette isotopie renvoie à l’enfant Cupidon, qui se sert de son innocente apparence pour tromper ses victimes, et rappelle l’âge tendre de Télémaque et du narrataire, le jeune Duc. L’enfance, par sa pureté et son innocence, est plus à même d’être trompée par ses paires. Le mal se cache bien souvent où on ne l’attend pas.
- Si la vue est abondamment convoquée à travers l’évocation de couleurs riantes et chatoyantes (« soleil, amarantes violettes, verts »), les autres sens le sont également, et en particulier l’odorat, grâce à la profusion de fleurs qui émaillent les environs de la grotte. 
- Un changement de perspective est à l’œuvre, mais de façon assez insidieuse : nous passons de l’intérieur de la grotte à ses environs. Les points de repères demeurent flous, la description se veut ambigüe, à l’image du lieu.

« Là… prairie. »
- La disposition syntaxique des phrases initiées par l’adverbe locatif « là » suggère une description pré-impressionniste, visant à mettre en exergue la variété dans l’unité. Les noms sont souvent expansés par des propositions relatives déterminatives ou explicatives («ces arbres touffus qui portent,  le bruit d’un ruisseau, qui…, la fleur, qui se renouvelle… ») qui relancent et précisent la description tout en imprégnant l’ensemble d’un rythme alangui et très musical. L’allitération en [p], « portent des pommes d’or, répand, parfums, prairies, pouvaient, percer), en [r] et en [s], associées aux assonances en [a], [é], [ou] et [è] confèrent à l’ensemble une forte musicalité pénétrante et envoûtante. Cette musicalité est reprise par les chants des oiseaux et le bruit d’un ruisseau. Fénelon met en œuvre toute un univers poétique et symphonique qui n’est pas sans rappeler le pouvoir de la lyre d’Orphée sur les bêtes les plus monstrueuses. Mais ici, c’est le monstre qui use et abuse de cette arme angélique pour mieux enjôler l’homme.
- Les arbres touffus qui portent des pommes d’or rappellent la chute d’Adam et Eve, tentés par le serpent, et mordant, pour leur perte, dans le fruit défendu. Mais l’on peut dire que c’est toute la grotte qui semble symboliser le fruit défendu, et Télémaque, en y pénétrant, joue à nouveau, à son insu, l’épisode de la chute originaire.
- Des éléments dysphoriques viennent alerter le lecteur attentif : l’isotopie des bois et de la nuit « que les rayons du soleil ne pouvait percer » forme un univers inquiétant, presque machiavélique, qui n’est pas sans rappeler le royaume infernal de Pluton. La dernière phrase du paragraphe introduit une distorsion. La restrictive « on n’attendait jamais que » induit un univers en négatif, où l’absence et le néant sont de mise, s’il n’était le chant des oiseaux et le bruit d’un ruisseau. En outre, ces deux substantifs ne sont pas expansés par des épithètes mélioratives, et le terme « bruit » peut paraître somme toute assez péjoratif. La suite de la période reprend cette description assez dysphorique. Le ruisseau se précipite du haut d’un rocher, semblant s’écraser de toute sa hauteur et conduire à une mort atroce, le bruit dissonant produit par l’expression « tombait à gros bouillons plein d’écume » est amplifié par l’utilisation d’un vocabulaire plus prosaïque (« bruit, tomber, gros bouillons) et par la connotation péjorative du signifié « écume » qui fait penser à un animal écumant de rage. L’harmonie initiale semble éclater et « fuir », le désordre menace, et la chute, annoncée par celle du ruisseau, semble imminente. Le merveilleux devient monstrueux et dévoile sa véritable nature, dans un tableau paradoxal, à la fois merveilleux et inquiétant.


Dans ce premier mouvement descriptif, Fénelon a su mettre en valeur, par des moyens expressifs divers, le caractère tentateur et charmeur de l’antre de la déesse. Par des signaux significatifs et révélateurs, il en appelle à notre sagacité, et nous enjoint implicitement à nous méfier de ces beautés quasi infernales qui recèlent de dangereux pièges. Hâvre de paix paradisiaque, cette grotte symbolise les pouvoirs tentateurs de Calypso, dont elle se sert pour mieux parvenir à ses fins. Cette description se fait au travers du regard de Télémaque, qui, non encore averti par Mentor, subit l’attrait envoûtant du lieu, son appel au bien-être et au repos. Notre jeune héros se laisse alors aller à la concupiscence, au sens péjoratif du terme, cette attirance naturelle de l'homme pour les biens terrestres, impliquant un dérèglement des sens et de la raison, conséquence du péché originel, décrit en creux dans notre passage.

Deuxième mouvement : Deuxième paragraphe : Un bouleversement spatial diabolique
1ère phrase :
- Le second paragraphe marque un changement de point de vue, mis en valeur par la première phrase qui sert de transition entre le passage de l’intérieur de la grotte à l’extérieur. A noter, le signifié du substantif « penchant », qui signifie le versant d’une colline, dans son acception vieillie, mais aussi un mouvement naturel, affectif ou psychologique, qui pousse à adopter tel ou tel comportement, à rechercher quelque chose. Ce terme signifie également, en particulier, un sentiment d'amour, de sympathie pour quelqu'un. Fénelon travaille donc l’art de la suggestion et de l’ambigüité et nous rappelle combien toute l’île participe à l’entreprise de séduction quasi machiavélique de la déesse. La transition est en outre marquée typographiquement par un retour à la ligne et par un alinéa.



2e phrase :
- Les adverbes locatifs « De là » et « D’un autre côté » (phrase suivante) marque une volonté d’imprécision, de flou, qui met en valeur l’ambiguïté du lieu et une perte des repères. La description dichotomique qui suit, tantôt euphorique, tantôt dysphorique, mise en valeur par la répétition de l’adverbe de temps « quelquefois » brouille encore plus la vision, tout en induisant une distorsion spatio-temporelle. La description ne rend plus compte d’une vision instantanée, mais adopte un point de vue omnitemporel et omnidirectionnel qui participe à cette impression de confusion sensorielle.
- Nous retrouvons le pronom personnel indéfini « on » qui inclut le héros et les lecteurs, ainsi que l’utilisation de l’imparfait descriptif (« on découvrait »). A noter le sens mystique du verbe, qui met en exergue la situation privilégiée de Télémaque à même de « découvrir » un tel spectacle.
- L’étendue liquide est fondamentale dans ce passage. Les eaux en mouvement symbolisent souvent, dans la littérature, un état transitoire entre les possibles encore informels et les réalités formelles, une situation d’ambivalence, qui est celle de l’incertitude du doute, de l’indécision et qui peut se conclure bien ou mal. Leur caractère hybride et monstrueux est mis en valeur par le mélange d’eau douce (les canaux, les nues, les rivières) et d’étendues marines. Ce syncrétisme est accentué par la présence terrestre des montagnes, des tilleuls, des collines, et du motif de la vigne développé à nouveau.
- Cette phrase d’inspiration pré-rousseauiste reprend la description dialectique de la grotte, et symbolise peut-être le combat entre le bien et le mal. En effet, la structure syntaxique symétriquement mise en valeur par une construction binaire (« Quelquefois ») présente, dans un premier temps, une description méliorative de la mer, quoique déjà minée par la comparaison aux connotations étranges : « comme une glace ». La deuxième partie de la période s’étend en crescendo et livre un spectacle dysphorique et personnifié d’une mer « follement irritée ». L’adverbe hyperbolique « follement » est significatif, et l’adjectif verbal « gémissant » rappelle les « gros bouillons pleins d’écume » et transforment l’étendue marine en une bête incontrôlable et dévastatrice. Le syncrétisme est encore à l’œuvre dans la comparaison « comme des montagnes » et accentue le caractère hybride de cette description. La mer prend des allures de monstre allégorique empreint de fureur quasi infernale et rappelle la description que Racine fait de Neptune, dans Phèdre, lorsque le messager vient annoncer la mort d’Hippolyte (Acte V).

« D’un autre côté…enchantés » :
- La vision panoramique se poursuit, la confusion aussi. Ce paysage rustique fait anormalement pendant au paysage marin. L’Hybris est omniprésent avec ses « têtes superbes » et ses « hauts peupliers », qui rappellent l’élévation surhumaine de Calypso. L’expansion aquatique des canaux toute de caprice (« se jouer »), d’inconstance (« les uns », « les autres ») de bizarrerie contre nature (« remonter vers leurs sources ») élargit le panorama, en y insinuant une sinuosité troublante, serpentine, qui prend même des allures de pièges (« ne pouvoir quitter ces bords enchantés ») et met en abyme celui qui guette Télémaque.



«  On apercevait…yeux » :
- La verticalité succède à l’horizontalité, les montagnes présentent une fantasmagorie « bizarre » source du «  plaisir des yeux ». Le signifié du verbe « se perdaient » renvoie à l’isotopie de la chute, et celui de « figure bizarre » reprend la personnification de la nature, véritable Hybris monstrueux. L’on peut penser alors à la figure de Merlin l’Enchanteur qui avait la capacité de se transformer à son gré, pour mieux plaire à son interlocuteur. La confusion est encore mise en valeur par la profusion. L’article indéfini pluriel marque l’imprécision et la multiplicité.

« Les montagnes voisines…fruit » :
- Nous retrouvons l’isotopie dionysiaque de la vigne, mais grandement disproportionnée (« Les montagnes voisines étaient couvertes de pampre vert »). L’abondance baroque a gagné tout le paysage et le superlatif hyperbolique « plus éclatant que la pourpre » (qui annonce d’ailleurs le manteau que Calypso offrira à Télémaque) renforce cette impression de profusion et d’excès. Les expressions dysphoriques « ne pouvait se cacher » et « était accablée » dénotent une distorsion et rappellent encore la chute après la consommation du fruit défendu.

«  Le figuier…jardin » :
- Le syncrétisme se poursuit dans l’ultime phrase, puisque Fénelon mêle des éléments méditerranéens (figuier, olivier grenadier) à sa description toute à la fois terrestre, maritime, horizontale, verticale, euphorique et dysphorique. Le paradoxe est de mise, la description panoramique se termine par une clôture surprenante, la campagne formant un grand jardin. L’olivier est un attribut biblique (voir Noé par exemple), et cette indication de « grand jardin » n’est pas sans rappeler le jardin d’Eden. Elle joint néanmoins l’idée de plénitude à celle d’enfermement et met l’accent sur les dangers de ces beautés envoûtantes et de ses poisons cachés.

Ce passage descriptif offre donc bien un double processus à visée didactique. La grotte, ses environs et l’île toute entière symbolisent allégoriquement les pouvoirs enchanteurs et machiavéliques de la déesse tentatrice. Fénelon a su mettre en œuvre, par des moyens expressifs précis, la beauté enjôleuse et enchanteresse du lieu, tout en nous livrant, en creux, des signaux qui nous ont permis de percevoir ses dangers. Télémaque, quant à lui, pris au piège, devra attendre les avertissements de Mentor, pour en être enfin éclairé. Ce texte est donc à lire comme un tableau dans un tableau, hautement symbolique et allégorique, sorte de réquisitoire en creux des séductions de la chair et des sens. Le serpent sous les fleurs est prêt à sauter sur sa proie. Cupidon va bientôt frapper et les affres de l’amour vont s’abattre sur le malheureux Télémaque qui ne devra son salut qu’à son sage précepteur divin. Le lecteur averti n’a plus qu’à assister à ses doutes, à ses hésitations et à apprécier l’efficacité de cette leçon ô combien exemplaire.

Nathalie LECLERCQ

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