vendredi 5 avril 2013

GRACQ, UN BALCON EN FORÊT, LA PRESQU'ÎLE, LE MERVEILLEUX, DISSERTATION





Sujet: Forme, fonction et valeur du merveilleux dans Un Balcon en forêt et La Presqu’île de Julien Gracq.

Problématique: Le merveilleux a pour fonction de donner corps au réel, de tenter de lui donner une signification, de remplir la vacuité du monde.

NB : BC = Un Balcon en forêt

I) Forme et fonction du merveilleux

            A) Les lieux
Le BC: La maison forte des Falizes: « L’espèce de chalet savoyard avait quelque chose d’improbable. » « Maisonnette de Mère Grand perdue au fond de la forêt, mais aussi, le balcon: fenêtre ouverte sur la nuit du monde inquiétant. Château magique, l'île préservée. »

La Route: description de la route (vaguement fée: personnifiée, la dernière ligne de vie, étrange et inquiétante, elle fait signe « comme ces anges énigmatiques des chemins de la Bible, où les bêtes parlaient aux hommes »), A la vue d’une ferme incendiée: « le sentiment d’être fourvoyé en rêve dans un pays qui se lève inexplicablement tard. Lieux touchés d’interdit. »

La Presqu’île: Brévenay, ville clef, lieu fondamental: la gare; juste avant l’arrivée d’Irmgard, les lumières: lumière silencieuse, bénigne et un peu fée.

Le Roi Corphétua: La Fougeraie: demeure-musée, La maison de Nueil: luxueuse et glacée. Braye la Forêt, il entend la mer, « Il me semblait que je venais au fond de cette cavée perdue dans les feuilles éveiller je ne sais quoi d'enseveli. La Fougeraie, son parc quelque peu sauvage et hirsute, idée d’une impasse, d’un avant-poste enfoncé comme une écharde dans la forêt confuse. Impression d’isolement, rêverie bizarre. Le sentiment s’éveillait en moi que je me trouvais ici sur une lisière à peine franche. Un no man’s land abandonné, une de ces zones qu’on évacue et d’où l’autorité déjà déménage, mais où l’ennemi n’a pas encore pénétré » (description valable pour la maison forte du balcon).

Création d’une atmosphère de conte, peuplé de mystère. Isolement, recueillement, signification métaphorique: univers intérieur du héros, appelé à se connaître, sorte d’introversion. Lieux de révélation des désirs des héros, ailleurs définis par le hors-temps, espaces d’inspiration qui permet l’expérience lyrique, les héros se découvrent dans un nouveau rapport à soi, ouvertures sur l’ailleurs, espaces espérés du sacré.


            B) Les éléments naturels participent à cette création d’un univers féerique, retranscription du moi intérieur.
La forêt dans le BF: forêt de conte de Noël, un soir, avec Gourcuff, « il lui semblait qu’il marchait dans cette forêt comme dans sa propre vie. » Lieu de liberté, d’air pur (extérieur, opposé à l’intérieur)

La Presqu’île: Pointe de Penn: « Toute sa course de l’après-midi avait penché vers cette route perdue où la voiture accélérait brutalement et prenait le dernier relais. Il voyageait vers la mer comme une journée heureuse vers la promesse du sommeil: nulle, engloutissant, sans bords. »
La mer est toujours difficile à trouver, il a l’impression de chercher Le Château périlleux.
Puis après un véritable labyrinthe, la falaise, la mer.
« Je n’aime pas tellement la mer, simplement, je n’y résiste pas».
Et pourtant brusquement ici la vie changeait de clé.
Il contemple la mer: « L'odeur amère et iodée du goémon le comblait soudain comme une nourriture. »

Le Roi Corphétua: L’importance de la nuit et de la tempête: Il lui semble que « rien n’aurait pu se passer sans cette intimité menacée et fragile, cette atmosphère d’éclosion paisible, à la fois songeuse et funèbre, la lueur des bougies. »
« L’Œil de la tempête était dans cette pièce de maison japonaise aux cloisons de vitres, si mal défendue, la lueur changeante y plantait une scène de lumières et d’ombres, un théâtre irréel. »

Le cadre du récit est donc fondamental: projet surréaliste: fluidifier le paysage et l’homme pour abattre leurs frontières, l’écriture poétique doit abroger les frontières entre les différents plans du réel pour atteindre le surréel. Le caractère étrange du paysage se trouve accentué par la collusion de tous ces thèmes: mer, nuit, forêt se trouvent rassemblés et une contamination se crée. Ils contribuent à élaborer un paysage poétique, plus que romanesque, d’où vont surgir les personnages.
Contrairement aux romans classiques, il n’y a pas de cloisons entre personnages et décors: complicité, sont inséparables. Uns sorte d’osmose s’accomplit entre Grange et la forêt, le narrateur de la Route et la route elle-même, Simon et la mer, et de celui du Roi Corphétua et la nuit. L’homme semble s’abolir et se fondre dans le milieu ambiant, suprême communion. La forêt, la mer, la nuit, sont le théâtre de l’action à venir.



            C) La femme: Rôle d’initiatrice, une femme fée qui possède les clefs de la connaissance, fondamentale chez les surréalistes.
Mona, femme-enfant, fée des bois, une fadette, mais femme aussi. « De l’espèce fabuleuse des licornes. Elle détient le secret de quelques pratiques magiques de la vie sauvage. Elle l’a aidé à rompre un fil pourri, à tout lâcher. »

Les amazones de « La Route » : « Bacchantes inapaisées dont le désir essayait de balbutier une autre langue, moitié courtisanes, moitié sibylles, faute de pouvoir toucher et de pouvoir atteindre, elles donnaient, humblement. »

Irmgard: une ondine, elle apparaît brusquement, évocations si fortes que Simon a l’impression qu’elle est vraiment là. Elle est le but de l’histoire, la cristallisation du roman, omniprésente malgré son absence. Tout le récit tend vers sa rencontre.

Le Roi Cophétua: la servante-maîtresse, tout droit sortie du tableau, a toujours l’air d’apparaître à son heure, elle glisse sur la moquette, comme un fantôme. Elle est l’instigatrice, elle savait et il la suivait. Une femme dont il ne savait rien, ni son nom, si son visage, Orphée féminisé, charmeuse, mais aussi indifférente, car elle ne se retournera pas.



Ce sont donc des êtres entre deux mondes, point essentiel de l’équilibre des récits. Séductrices redoutables, êtres de légendes qui entraînent l’homme dans un monde merveilleux, une autre réalité nimbée de mystère. Mais ne sont que des intermédiaires, Grange demandera à Mona de partir, Simon redoute l’arrivée d’Irmgard et craint de la rejoindre, le narrateur du Roi fuit au matin, et les amazones ne sont que des compagnes d’une nuit. Elles demeurent un passage, un pont entre deux rives, qui permet la découverte de soi à travers l’autre. Grange affrontera ensuite sa propre tragédie, et est le seul à aller aussi loin.
Elles rappellent Nadja de Breton. Pour les surréalistes, importance fondamentale de la femme.
Fréquenter la femme revient pour les personnages de Gracq à fréquenter la Surréalité dans laquelle elle se meut.



II) Mais importance du réalisme et des particularités propres au récit, au genre narratif:
            A) Le cadre historique
BF: La guerre de 40, la « drôle de guerre »: une armée au bois dormant, même quand les Allemands sont entrés en Hollande, au Luxembourg et en Belgique, se fabriquent du vague. Pourtant, le théâtre de la guerre, les avions, des troupes de rabatteurs, la cavalerie, les blindés et des personnages réalistes tels ses compagnons soldats, le capitaine Vignaud et Varin.

La Route: Après la guerre, même si aucune précision, c’est un pays dévasté par la guerre du Royaume contre les Barbares: symbolique

Le Roi: Guerre de 14, importance des bombardements incessants, création d’une atmosphère lourde et menaçante.

La Presqu’île: réalisme des descriptions des villages bretons, Malassac, Blossac, Coatliguen, minutie, détails, comme une carte routière.

Trois récits en temps de guerre, une symbolique, celle de son enfance et celle à laquelle il a participé en tant que soldat. Portée autobiographique. En tout cas témoignage romancé. Les récits n’ont pas pour cadre une époque imaginaire, un pays lointain ou irréel (sauf la route). Sont ancrés dans un cadre historique précis et cette particularité participe à l’amplification du merveilleux. Les deux registres s’interpénètrent grâce à la focalisation interne.

            B) Les personnages principaux: importance des points de vue. Lien entre réalisme et imaginaire: prisme d’une conscience.
BF, Presqu’île, récits à la troisième personne. La route et Le Roi, première personne. Mais tous en focalisation interne, c’est par la conscience du personnage que nous accédons au merveilleux.
Symbole de tous: l’aspirant Grange: aspire, engrange, être de désir.

Ces personnages nous donnent à voir leur vision du monde, leur intériorité, le récit devient une métaphore de leur âme. Nous percevons tous les évènements en même temps qu’eux, ce qu’ils voient, ce qu’ils pensent, ce qu’ils veulent, ce qu’ils redoutent. Le merveilleux a pour fonction de rendre compte d’une personnalité. Expérience initiatique (l’amour, la guerre)

            C) Le souvenir, l’enfance : L’enfance est une époque charnière pour les surréalistes, elle est le moment où se constitue notre personnalité.
L’esprit qui plonge dans le surréalisme revit avec exaltation la meilleure part de son enfance. C’est un peu pour lui la certitude de qui, étant en train de se noyer, repasse, en moins d’une minute, tout l’insurmontable de sa vie. […] Des souvenirs d’enfance et de quelques autres se dégage un sentiment d’inaccaparé et par la suite de dévoyé, que je tiens pour le plus fécond qui existe. C’est peut-être l’enfance qui approche le plus de la « vraie vie » » (Breton, Manifeste du Surréalisme, 1924)

Grange est sans cesse comparé à un enfant, comme sa prédilection pour les points de vue. Il n’avait plus ressenti le sentiment de bien-être et de liberté qu’il ressent aux Falizes, depuis son enfance. La saison de l’automne est comparée à un « temps pareil à ces vacances magiques qu’ouvre aux collégiens un incendie ou une épidémie ». Grange, Gourcuff, Hervouët apparaissent davantage comme de grands enfants, qui par leur refus de la guerre, nie l’âge adulte. Dans le blockhaus: « Peur un peu merveilleuse, presque attirante, qui remontait à Grange du fond de l’enfance et des contes: la peur des enfants perdus dans la forêt crépusculaire, écoutant craquer au loin le tronc des chênes sous le talon formidable des bottes de sept lieues. »

Simon retourne sur les traces de son enfance, c’était le lieu de ses vacances, il en a gardé un souvenir très agréable, et c’est une des raisons pour laquelle il apprécie de le redécouvrir seul, avant Irmgard. C’est le pays des vacances de son enfance, arrivé à la mer, il se dit, heureux, qu’il est né deux fois. Sorte de parcours initiatique où l’enfant qu’il était devient adulte. D’ailleurs a le sentiment d’avoir vieilli face aux changements de certains villages.
La Bretagne symbolise ce moment charnière, un homme en train de devenir homme. Les allusions à l’enfance permettent également de faire le lien avec l’ambiance merveilleuse et surnaturelle du récit. Simon et Grange peuvent ainsi vivre dans un conte de fée, retrouver l’innocence et la pureté perdue, pour un temps seulement. L’enfance, c’est l’ouverture sur un monde qui n’est plus et sur l’imaginaire, comme Alice de Lewis Carroll. Régression nécessaire pour comprendre la vie intérieure du héros.




III) Quand réalisme et merveilleux se mêlent: le merveilleux a pour fonction de « remplir » le réel, de lui donner une signification. Chercher à l’expliquer, permet de « lui donner corps ». Mais échec.

            A) Le rêve.
BC : La ronde à travers les bois épaissis de nuit, il y avait un charme puissant à se tenir là, sueur confuse des rêves (brume toute mouillée), à l'heure où les vapeurs sortaient des bois comme des esprits. « La nuit sonore et sèche dormait les yeux grands ouverts. Grange se sentait l'esprit merveilleusement démeublé. »
A son retour, les Allemands envahissent la Norvège, beaucoup d’activité, trop aux yeux de tous: « Le monde lui paraissait soudain inexprimablement étranger, indifférent, séparé de lui par des lieues. Il lui semblait que tout ce qu’il avait devant les yeux se liquéfiait, […] s’en allait, s’en allait… »
Quand il va voir poux savoir où en sont les Allemands, il a l’impression, dans la forêt, d’être de l’autre côté.
Il est seul, la nuit tombe, « Quelle absence! des souvenirs d’une étrange terre sans hommes, randonnées dans la forêt, la guerre glissait là-dessus, étrangère, incongrue. »
D’ailleurs, le récit se termine par son endormissement: il part pour le pays des rêves, où tout est possible. Permet de fuir la réalité, et de pénétrer dans l’inconscient du héros (rêve sensuel de Mona)

La route: « A la vue d’une ferme incendiée: le sentiment d’être fourvoyé en rêve dans un pays qui se lève inexplicablement tard. Lieux touchés d’interdit. »

Simon parvient à donner vie à Irmgard par ses rêves éveillés. « Il voyageait vers la mer comme une journée heureuse vers la promesse du sommeil: nulle, engloutissant, sans bords. »

Le Roi: sept heures sonnent et le tirent de son sommeil éveillé. Impression d’isolement, rêverie bizarre. Les personnages du tableau.
Le rêve offre l’accès au merveilleux, au fantastique, à l’inconscient. C’est une porte ouverte sur l’imaginaire, accès vers le non-dit, l’indicible, l’impalpable….

Les surréalistes se le représentent comme le plus libre et le plus créateur de tous les poètes et vise une absolue absence de la conscience afin de laisser la place le plus possible à leur partie inconsciente.
Lire Gracq, c’est plus qu’avec aucun autre, prendre la route pour partir dans un " rêve éveillé ". (se rappeler ses Carnets du grand chemin )
Moyennant sa fonction prophétique, le rêve influence le comportement des personnages; c'est pourquoi il remplit, par rapport au déroulement de l'action romanesque, également une fonction structurale. Le rêve de Grange est d'une certaine manière significatif de son existence guerrière: la joie sensuelle, soit avec Mona, soit au sein de la nature, mais constamment dans un état de proximité de la mort et par là toujours à la limite de la perversion. De même, ce rêve « résume » la liaison amoureuse avec Mona: le caractère sexuel, violent par moments, et la fin, représentée par la mort rêvée.



            B) Le rôle des métaphores: métaphores de l’âme ou le merveilleux comme outil privilégié d’accessibilité à un état de l’âme.
C'est le rôle de la poésie de faire surgir une réalité nouvelle ; sa seule loi et celle de l'analogie. C'est pour cela qu’elles sont si importantes car c'est une façon d'appréhender  le monde. Le mode de fonctionnement de l'image est donc de faire surgir une réalité nouvelle.
Les associations sont diverses et inattendues car l'analogie s'immisce dans tous les domaines de l'imaginaire et est à la croisée de tous les chemins qu'emprunte la rêverie.
=> l'eau permet donc de faire l'unité qui caractérise le projet surréaliste. Le but des surréalistes était de faire surgir une Surréalité où tout communique librement ; ainsi l'eau devient  un élément privilégié pour saisir l'analogie.
L'étendue marine, en effet, est l'expression métaphorique de la connaissance, et en même temps le lieu de prédilection où s'exerce cette quête.
L'errance initiatique va jusqu'à prendre la forme de la route, thème qui va de pair avec celui de la quête avec l'image du fleuve. Rouler ou marcher sur la route, c'est suivre les mouvements mêmes de la quête intérieure. L'image métaphorique de la route comme chemin initiatique à suivre appelle celle du fleuve. Réseau métaphorique suggérant la quête. D'ailleurs la route appelle son équivalent aquatique le fleuve.
Le balcon représente, en tant que fenêtre sur la forêt, toit donnant sur l’espace du rêve, le lieu de révélation du désir de Grange.

            C) L’attente: ils attendent tous quelque chose (sauf la route).
Grange attend l’arrivée des blindés, même si la réalité de la guerre ne mordait pas sur son esprit, Simon attend Nueil, le narrateur de La Presqu’île attend Irmgard.
L'attente correspond à un temps psychologique, temps de regroupement sur soi et donc d'isolement. Les personnages gracquiens sont retranchés de la vie et de l'avenir; ils sont dans une position de retrait. Ils sont donc dans l’expectative, sorte de temps en suspens,
Ce thème est l'armature dramatique fondamentale. L'attente est érigée en événement chez Gracq et constitue le pivot central de toute l'architecture romanesque. L'attente est donc événement au sens où c'est cela seul qui survient. Tous les romans de Gracq ne font que de relater « l'avant », ce qui précède. L'évènement en tant que tel est éclipsé par une narration qui s'arrête toujours à son seuil.

Mais expérience du néant, du vide, car cette attente n’aboutit que sur du vide:
BC : « Qu’avait-il guetté tout l’hiver de sa fenêtre avec cette fièvre, cette curiosité malade? J'avais peur et envie, j'attendais que quelque chose arrive. »
« Rien n’avait pris corps. Le monde restait évasif. »

Simon ne cesse d’osciller entre le désir qu’Irmgard arrive et celui qu’elle ne vienne pas et au moment de la rejoindre (mais comment?): « On n’attend personne. Le monde n’attend rien. Jamais rien. »
« Dans cet après-midi: il n’y voyait plus qu’une conjuration désespérée: ces empreintes marquées d’avance restaient creuses, ces signes n’étaient pas donnés, le monde restait sans promesse et sans réponse: pourquoi le monde se prêterait-il au désir? Il ne faudrait qu’attendre. Seulement attendre. Mais il y a quelque chose de défendu à attendre cela. »

Le narrateur du Roi attend un mort, et ne trouve qu’une sorte de fantôme à sa place.
Vision déchirante du néant de l’existence humaine, vacuité et inanité du monde. Peut-être que la fonction du merveilleux est de lui restituer une consistance, mais c’est un échec.

Dans Un Balcon en forêt, Julien Gracq semble nous dire que le réel demeure le bourreau du sublime auquel nous élève la poésie.

Nathalie LECLERCQ



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