lundi 1 avril 2013

DISSERTATION, CHRETIEN DE TROYES, EREC ET ENIDE, LE MERVEILLEUX





NB :    - Les traductions proposées des passages sont personnelles.
            - Certains passages de cette dissertation ont été empruntés à celle de Maud PERRENX.

            L'intervention des êtres surnaturels dans les œuvres littéraires constitue ce qu'on appelle en littérature le merveilleux. C'est surtout dans un poème épique ou dramatique qu'il trouve son emploi, soit que le poète l'emprunte aux croyances religieuses, à la magie, soit que son imagination l'invente. 
            Les romans de Chrétien de Troyes, selon  J. M. Fritz, dans Le Romancier poète, se logent dans les douze années de paix, sans histoire et sans exploit du règne d’Arthur. Cette période connaît une suspension des événements qui permet l’irruption de la merveille et la substitution de l’aventure à la geste. Les romans de Chrétien peuvent ainsi se lire comme un intermède merveilleux dans la Geste des Bretons.
            Il est donc intéressant, en ce sens, d’étudier le merveilleux dans l’œuvre du romancier, et en particulier, le rôle qu’il joue dans Erec et Enide.
            Le substantif « merveilleux », selon la définition du TLF, vient du latin populaire et signifie «Admirable, merveilleux » particulièrement usité dans la langue de l'Église au sens de «miracles» ou «hauts faits» et employé comme substantif féminin singulier. Ce nom comporte plusieurs acceptions :
- Ce qui surprend l'esprit par son caractère extraordinaire, inexplicable.
- [Dans une œuvre de fiction] Ce qui est prodigieux, fantastique, féerique; en particulier, intervention d'êtres, de moyens surnaturels.
L’adjectif « merveilleux », quant à lui, formé sur le même mot, a les significations suivantes :
Qui cause un vif étonnement par son caractère étrange et extraordinaire.
En particulier : Qui tient du prodige ou de la magie.
Qui suscite l'étonnement et l'admiration en raison de sa beauté, de sa grandeur, de sa perfection, de ses qualités exceptionnelles.
            Ces deux définitions mettent donc l’accent sur le caractère extraordinaire et hors du commun du merveilleux, soit parce qu’il relève du surnaturel, ou de l’exception. Nous verrons que le merveilleux de Chrétien participe de ces deux acceptions. S’interroger sur le rôle du « mirabilis » dans Erec et Enide, revient à se demander quelles formes il prend dans ce roman, quelles sont ses fonctions et ses valeurs.
            (Problématique) Nous allons donc voir dans quelle mesure le merveilleux participe et contribue au motif fondamental de l’œuvre.
            Pour répondre à cette question, nous allons montrer que le merveilleux fait partie intégrante du récit, mais que davantage qu’un simple ornement, il est un des moteurs de l’action, et permet la concrétisation et l’aboutissement de la double quête amoureuse et chevaleresque.


Plan :
I) Le merveilleux fait partie intégrante du récit
A) Il fournit le cadre de l’action
B) Personnages : des héros exceptionnels + onomastique
C) Des légendes et des mythes


II) Il est le moteur de l’action
A) La chasse au blanc cerf
B) La forêt - Lieu d’aventures merveilleuses : la forêt dangereuse
C) L’Autre monde

III) Il permet la concrétisation et l’aboutissement de la double quête amoureuse et chevaleresque, structure binaire
A) La conquête et la reconquête de l’amour
B) La conquête et la reconquête du nom
C) La conquête et la reconquête de la joie



I) Le merveilleux fait partie intégrante du récit

          Les romans de Chrétien de Troyes doivent beaucoup aux légendes celtiques et à des poètes anglo-normands, Geoffroy de Monmouth et Robert Wace, qui ont pratiquement "inventé" le mythe du roi Arthur et de La Table Ronde.

A) Il fournit le cadre de l’action: Lieux et temporalité
            Le cadre géographique est celui de la "Grande" et de la "Petite" Bretagne, le roi Arthur ayant des possessions de part et d'autre de la mer et siégeant lui-même dans l'actuelle Cornouaille.
            Le récit, après une sorte de préface qui présente le projet de l’auteur, présente donc in medias res, le cadre et l’époque dans lesquels va se dérouler l’aventure :

« Un jor de Pasque, au tans novel,
A caradigan, son chastel,
Ot li rois Artus cort tenue. »

(Un jour de Pâques, au temps nouveau, à Caradigan, son château, le roi Arthur tint sa cour.)

            Topos des romans arthuriens, la cour du roi Arthur et le roi lui-même placent d’emblée le récit dans le cadre légendaire bien connu des lecteurs de l’époque, qui s’attendent donc à lire les aventures merveilleuses d’un ou de plusieurs chevaliers. Si Arthur n’est pas le personnage central de l’histoire, le fait que le récit s’ouvre sur une de ses cours plénières l’inscrit dans une temporalité précise et dans un genre particulier : le roman courtois, où, traditionnellement, le merveilleux abonde.
            A ce titre, l’action du récit se déroule bien souvent dans des lieux prototypiques du genre, tels les châteaux, par exemple, mais aussi la forêt (dont on précisera le rôle plus tard dans cette étude).
Le château a un statut ambivalent, il peut être bienveillant et protecteur, comme celui des sœurs de Guivret, à Pénuris, ou dangereux, comme ceux appartenant à des comtes félons: le château du comte Galoain et le château de Limors (celui du comte Oringle de Limors). Lieux du merveilleux et de l’exceptionnel par excellence, ils sont souvent précisément décrits, comme celui de Bradigan, par exemple :

« Et vienent devant les bretesches
D'un chastel fort et riche et bel,
Clos tot antor de mur novel;
Et par dessoz a la reonde
Coroit une eve mout parfonde,
Rade et bruianz come tanpeste. »

(Et ils arrivent devant les façades d’un château fort, riche et beau, entièrement clos tout autour de murs récents, ceints d’une eau très profonde, impétueuse, vrombissante comme une tempête.)

La beauté et la richesse du château émerveilleront Erec, qui, ayant écouté la description si méliorative de son ami Guivret, et avant même de savoir qu’une épreuve l’y attend, ressentira l’envie d’y pénétrer et d’en savoir plus :

"Deus," dist Erec, "con grant richesce!
Alons veoir la forteresce,
Et si ferons nostre ostel prandre
El chastel, que j'i vuel desçandre."

(Dieu, dit Erec, quelles grandes richesses ! Allons voir la forteresse et nous y logerons, car je veux y séjourner.)

            Les châteaux par leur aspect exceptionnel favorisent l’action merveilleuse, ils en sont le pendant indispensable. Au sein de ces forteresses, combats chevaleresques (voir le château de Lahut et le combat pour l’épervier) et exploits merveilleux (Voir Bradigan) sont à l’honneur.
            Ainsi, dans l’ensemble de l’œuvre, des lieux merveilleux de luxe et de beauté, les châteaux, les villes royales ou les domaines, jalonnent le récit et conduisent le lecteur dans des pays de richesse et de rêve.

B) Personnages : des héros exceptionnels + onomastique
A cadre exceptionnel, personnages exceptionnels, qu’il s’agisse des personnages secondaires ou principaux.

- Les personnages secondaires :
            Nous avons ainsi la présence, quoiqu’assez diffuse et anecdotique, de Morgane et des 4 fées qui firent le manteau de couronnement et des habiles guérisseuses, les sœurs de Guivret. Mais Chrétien ne s’appesantit pas sur ces personnages qui participent davantage à l’atmosphère du lieu, et qui n’ont pas de véritable fonction dans l’action (si ce n’est de parer la belle Enide ou de guérir Erec).
La rencontre d’Erec : attente de dangers à venir également par le biais du personnage du nain. Personnage néfaste, il est souvent celui qui engage les chevaliers dans des aventures dangereuses où ils subissent d’importants outrages. Ce personnage est de mauvais augure.
            Partie empruntée à Maud PERRENX : Les noms proviennent de légendes celtiques, anciennes ou récentes : Voir les noms de personnages extraordinaires venant de lieux féeriques. En effet, l’étude des noms de lieux d’où viennent les invités aux noces d’Erec et Enide à la Pentecôte fait apparaître, par exemple, Maheloas, seigneur de l’Ile de Verre, laquelle a été identifiée par Loolis (note de J.-M. Fritz, Erec et Enide, p. 167) avec le royaume de Gorre. Un autre invité, Guilemer, est seigneur de l’île d’Avalon, ami de la fée Morgain. On note la présence du seigneur des nains, Belin, le roi d’Antipode, le pays imaginaire où tout se passe à l’envers.
Ana-Sofia Laranjinha précise : « L’estre-Posterne et l’Ile d’Avalon d’où viennent Greslemuef et Guinguemar, situés à l’extrême Occident font bien partie de l’Autre Monde celtique, tout comme l’Isle Noire, espèce de paradis maléfique où le temps n’existe pas. Quand à Corques, il s’agit probablement de Cork, en Irlande –une île mythique dans la littérature arthurienne, souvent assimilée à Avalon, l’île occidentale. Disons que ce catalogue de personnages sert à montrer que tous les rois et barons du monde –de ce monde-ci et de l’autre- étaient présents à la cour d’Arthur. Malgré tout, cette liste fabuleuse pourrait n’être que l’heureux développement d’un topos, celui des monstres qui paraissent dans les cortèges nuptiaux comme éléments spectaculaires. » (Son article très intéressant est sur internet : « La musique des sphères. Images du monde dans le roman de Chrétien de Troyes Erec et Enide»). Elle relève également ceci : « Au couronnement, les invités sont les représentants non de l’Autre Monde celtique mais de l’Orient des merveilles, cité d’ailleurs à propos des « Berbïoletes : « itex bestes neissent en Inde » (v.6738).

- Les personnages principaux : La beauté merveilleuse d’Enide et d’Erec.
            Nous donnons ici au mot « merveilleux » le sens de « Qui suscite l'étonnement et l'admiration en raison de sa beauté, de sa grandeur, de sa perfection, de ses qualités exceptionnelles ». Erec et Enide frôlent en ce sens, la perfection, et sont dignes des grandes aventures qui les attendent. Chrétien décrit ainsi Enide, lorsqu’ Erec la voit pour la première fois :

« De cesti tesmoingne Nature,
Qu'onques si bele creature
Ne fu veüe an tot le monde.
Por voir vos di qu'Iseuz, la blonde,
N'ot tant les crins sors ne luisanz […] »

 (La Nature s’en porte garante, car jamais on ne vit une si belle créature dans le monde entier. En vérité, je vous dis que Iseult, la blonde, n’eut pas les cheveux si brillants et si luisants…)

            Les descriptions d’Erec sont tout aussi mélioratives et hyperboliques, ainsi le vavasseur, père d’Enide, dit de lui :

« "Bien avomes oï
De vos parler an cest païs.
Or vos aim assez plus et pris,
Car mout estes preuz et hardiz. »

(Nous avons bien entendu parler de vous en ce pays. Et je vous aime énormément, voire plus, et je vous estime, car vous êtes preux et courageux.)

            Chrétien est passé maître dans la création de personnages exceptionnels et dignes d’aventures fabuleuses, mais ce qui est à noter ici, c’est que nos deux jeunes gens, pour former le couple que le titre annonce, doivent être aussi beaux l’un que l’autre, de même lignée, et à la hauteur du rang qu’ils vont devoir tenir. C’est ainsi que Chrétien précise :

« Mes mout estoit joianz et liee
De ce que li iere otroiiee,
Por ce que preuz iere et cortois;
Et bien savoit qu'il seroit rois
Et ele meïsme enoree
Riche reïne coronee. »

(Mais Enide était vraiment joyeuse et heureuse de lui avoir été octroyée, parce qu’il était preux et courtois ; et elle savait bien qu’il serait roi et qu’elle-même serait honorée et couronnée riche reine.)
            Le caractère merveilleux de nos deux héros est donc fondamental. Ils se doivent d’être exceptionnels, tant pour mériter leurs aventures, que pour former ce couple hors du commun, à savoir deux jeunes gens épris l’un de l’autre, dès le premier regard, et destinés à vivre un amour extraordinaire.

C) Des légendes et des mythes
            Si le cadre participe à l’atmosphère merveilleuse du roman et si les personnages tendent à frôler l’exception et l’admiration, le récit est emprunt de légendes et de mythes propres au roman courtois.

- La Chasse du Blanc Cerf : au terme de laquelle celui qui a tué la bête doit donner un baiser à la plus belle jeune fille de l’assemblée et réticences de Gauvain
- Le cerf blanc : le nom de cet animal doit nous alerter ; en effet, le cerf est très important dans la symbolique celtique, preuve en est dans la fréquence de ses apparitions dans l’iconographie et la légende. On voit alors dans les bois qui surmontent la tête du dieu qui les porte un rayonnement de lumière céleste. Par ailleurs, l’animal blanc était connu pour faire accéder un élu au suprême bonheur terrestre. Ainsi, l’auditeur du XIIème siècle, en entendant le nom de cette coutume s’attendait-il à entrer dans un monde merveilleux.
- Le combat pour l’épervier
- Les géants et le chevalier
- La « joie de la cort »

            Tous ces passages relèvent du merveilleux et du surnaturel. Chrétien emprunte sa matière tant aux légendes celtiques, qu’à la magie et aux coutumes ancestrales. Ces épisodes confèrent à l’œuvre une dimension fantastique et transportent le lecteur dans un univers onirique, même si Chrétien de Troyes n’a de cesse de le rendre diffus et de ne jamais oublier d’empreindre son récit de réalisme. Mais surtout, le merveilleux n’a pas une simple fonction ornementale. Tout en posant le cadre du récit, il est constitutif de l’action qu’il favorise et détermine.



II) Le merveilleux est le moteur de l’action
A) La chasse au blanc cerf
            Le récit s’ouvre sur le désir d’Arthur de chasser le blanc cerf :

Mes einçois que la corz faussist,
Li rois a ses chevaliers dist
Qu'il voloit le blanc cerf chacier
Por la costume ressaucier.

(Mais avant que la cour ne fasse défaut, le roi dit à ses chevaliers qu’il désirait chasser le cerf blanc afin de redonner vie à la coutume.)

            Même si Gauvain semble réticent, le rôle d’Arthur, dès l’incipit, est d’être le garant des coutumes et des traditions de son pays, et de les maintenir en vie. En plaçant son récit sous le signe de la légende (le cerf blanc) et du respect des traditions, Chrétien l’inscrit d’emblée dans l’aire merveilleuse et partant en fait un élément constitutif de l’action. La coutume de la chasse au Blanc Cerf par le roi Arthur a lieu dans la forêt :

« An la forest avantureuse
Ceste chace iert molt mervelleuse » (v.65-66).

(Dans la forêt aventureuse, cette chasse était très merveilleuse.)

            Cette chasse est issue d’un motif de la tradition celtique. Philippe Walter écrit : « Ainsi, le Blanc Cerf dont on entreprend rituellement la chasse le lundi de Pâques est l’animal-fée des lais bretons et mythes celtiques. Il est la forme animale d’une jeune femme qui n’est autre que la fée (Chrétien de Troyes, p.69). Il précise également concernant ce bestiaire symbolique : « Un motif bien connu des contes féeriques breton est la rencontre (souvent précédée d’une chasse) du blanc cerf ou de la blanche biche. Dans la tradition celtique, l’animal blanc vient de l’autre monde et il y attire l’homme auprès duquel il s’est manifesté. Le cerf (ou la biche) est généralement la figure animale d’une fée. » (Gallad. Le pommier et le Graal, p.48).
            Erec, s’il ne participe pas à cette chasse, fait néanmoins partie intégrante de la cour, et est digne d’accompagner la reine. L’auteur, en le montrant à part et désarmé, attitude qui le place dans une situation particulière, met en valeur son caractère extraordinaire, au sens étymologique du terme, voire presque marginal, et attire notre attention sur le fait que le héros est hors du commun. C’est donc bien la chasse au blanc cerf qui caractérise, de façon indirecte, l’originalité d’Erec, et c’est aussi cette chasse qui motive sa venue dans cette forêt, et par là-même sa rencontre avec le nain félon (autre motif merveilleux). Le motif merveilleux permet ainsi à l’intrigue en tant que telle de démarrer. Le rôle du nain est tout aussi révélateur. Traditionnellement hargneux et malcommodes, ce personnage, en outrageant Erec et la reine, ne laisse guère le choix au jeune homme, il se doit de réagir et de réparer l’offense. Le maître du nain, n’ayant pas réagi, devient le chevalier qu’il faut poursuivre et combattre :

« Mes itant prometre vos vuel
Que, se je puis, je vangerai
Ma honte ou je l'angreignerai. »

(Mais je veux vous promettre dès maintenant que, si je le peux, je vengerai ma honte, ou je l’augmenterai.)

            Par ce serment, Erec lance l’action principale qui conduira à toute une série d’autres péripéties toutes aussi importantes : La rencontre d’Enide et ses conséquences.
L’art de Chrétien est donc très subtil et très efficace. En plaçant son récit sous le signe du merveilleux, il assigne à son histoire un caractère exceptionnel et intègre ses différents motifs à l’action, pour mieux mettre en valeur autant son appartenance à une longue tradition littéraire que son originalité.


B) La forêt - Lieu d’aventures merveilleuses : la forêt dangereuse
            La forêt est un lieu central. Elle est le théâtre des principaux combats d’Erec : Bon nombre de combats cruciaux y ont lieu :
- L’aventure des trois chevaliers pillards
- Celle contre les cinq autres chevaliers pillards
- L’aventure du comte vaniteux qui, si elle commence dans un château, se termine néanmoins lorsqu’Erec et Enide sont « anforestez » (vers 3535).
- La rencontre pleine d’humour de Keu et de Gauvain
- La rencontre avec la demoiselle éplorée et le combat contre les deux géants pour délivrer son ami
- L’évanouissement d’Erec et l’enlèvement d’Enide par le comte de Limors
- La deuxième rencontre avec Guivret
            L’on peut donc dénombrer sept aventures qui se passent dans la forêt. En fait, tout le cœur du roman se situe dans cet espace, nous verrons quelle symbolique est à l’œuvre dans ce choix un peu plus loin dans cette étude. C’est en effet un espace sauvage et féérique qui joue, dans l’économie du roman, un rôle essentiel. Pendant de la cour, espace social par excellence, elle est éloignée de toute vie humaine et est le cadre privilégié du récit et de l’action, à partir du moment où le couple est formé, uni, puis désuni. La forêt devient alors l’espace de l’aventure périlleuse pour Erec, et de l’épreuve du silence, pour Enide. Monde sans lois, où règnent pillards et bêtes sauvages (qu’Arthur lui-même viendra chasser), elle est un lieu de violence, de lutte et d’inconnu.

C) L’Autre monde
            Le merveilleux celtique forme l’arrière-plan mythologique du roman. Le nom des héros et les motifs montrent que le roman arthurien est vraiment alimenté par la matière de Bretagne.  Chrétien reprend le thème du voyage vers des séjours merveilleux où le temps s’abolit, vers un « Autre Monde », qui évoque l’Autre Monde des Celtes, bien souvent évoqué par des îles. Le motif de l’Autre Monde, équivalent au paradis terrestre dans l’univers celtique n’est pas séparé du monde terrestre par des barrières infranchissables mais par des lieux-frontières.
            Passage emprunté à Maud PERRENX :
- La traversée de la forêt conduit Erec et Enide au château de Guivret le Petit qui possède un étonnant pont tournant devant une haute tour ceinte de murailles et d’un fossé large et profond. Le pont tournant du château de Guivret le Petit garde la trace mythique  d’une entrée dans un espace merveilleux.  Le nom du personnage est en cela  intéressant car il suggère une affinité avec le bestiaire féerique de la vouivre (« guivre » en ancien français).  Pour A.-S. Laranjinha,  Guivret (comme Mabonagrain) est un gardien de passage, héritier des gardiens de gué celtes : « Erec doit franchir un pont pour continuer son chemin. Ce n’est pas par hasard, d’ailleurs, que le combat a lieu « au chief del pont », comme dans une version modernisée du combat auprès du gué, qui opposait dans la littérature celtique le héros au gardien de passage pour l’Autre Monde. Rappelons encore que Guivret, comme Mabonagrain, vit sur une île puisqu’il est le roi des Irlandais. »
            Elle ajoute ceci d’intéressant : « La tour de Guivret et le château de Brandigan sont les seules constructions que, tout au long du roman, Chrétien décrive avec un certain détail. Dans les deux cas, il insiste sur les barrières qui les isolent de l’extérieur, ce qui […] est une caractéristique, chez Chrétien, de la description des espaces de l’Autre Monde. Le château du roi Evrain se dresse sur une île fertile et complètement autonome, entourée d’une eau profonde et agitée (il s’agit bien d’une survivance de la frontière aquatique avec l’Autre Monde) ; le verger est isolé par un mur d’air  presque infranchissable, avec une seule entrée étroite, topos souvent en rapport avec l’entrée dans un monde autre. »
            Par ailleurs, comme l’a montré Michelle Szilnik dans Perceval ou le Roman du Graal de Chrétien de Troyes, le passage de l’eau signale l’intrusion de la merveille, et l’entrée dans un autre monde. En cela, Chrétien s’appuie sur la mythologie celtique selon laquelle l’eau est associée aux fées. Dans le roman, la cité fortifiée du roi Evrain, appelée Brandigan, est entourée d’eau. Cette cité possède un passage maléfique, une «aventure périlleuse, la Joie de la Cour ou  «la merveille ». Elle s’assimile à une île.
Constitué d’une enceinte mystérieuse, le verger de Brandigan est une figuration de l’autre monde celtique, une variante de l’île d’Avalon ou Ile de Verre. Comme le note Philippe Walter, « l’île de l’autre monde est en effet soustraite aux lois du temps, aussi bien celles des saisons que celles des années puisque c’est un royaume de l’éternel présent qui ignore le devenir. Dans la tradition celtique, elle porte différents noms qui insistent généralement sur cet aspect plutôt paradisiaque : « Le Verger », « L’Ile de verre », « L’Ile de cristal » […] L’une des particularités de l’autre monde celtique et insulaire est d’offrir à ses habitants une nourriture très particulière apportant immortalité, science et sagesse. Elle témoigne à sa manière du lieu magique dans lequel elle prospère. La description d’un verger de l’autre monde figurant dans Erec et Enide rappelle, en effet, qu’à longueur de saisons on trouvait dans ce verger des fleurs et des fruits mûrs. Ils avaient cette propriété de ne pouvoir être mangés que dans le jardin. Il était impossible à celui qui en avait l’intention d’en apporter au-dehors et de trouver l’issue du jardin avant d’avoir remis ce fruit à sa place. Cette propriété du verger se trouve dans les îles mythiques. » (Galaad, le pommier et le Graal, p.71-72).
            Selon Pierre Gallais, l’absence d’hiver dans le verger implique l’absence de temps cyclique qui symbolise la vie et la fertilité de la Nature. L’allusion au fait qu’on ne puisse pas trouver la sortie du jardin en emportant un fruit d’un de ses arbres rappelle d’autres textes où le respect de l’interdit de manger dans l’Autre Monde est la seule condition pour en revenir vivant (La Fée à la Fontaine et à l’Arbre).
La Présence d’un verger clos par de l’air avec une demoiselle sur un lit en argent à l’ombre d’un sycomore qui oblige son compagnon, le chevalier géant Mabonagrain, à combattre pour elle est très mystérieuse. Mabonagrain serait, selon le critique E. Philipot, un avatar de Mabon, le prisonnier de l’Autre Monde (et le verger, espace clos et hors du temps, une figuration négative de cet Autre Monde). 

            L’itinéraire jalonné d’aventures qu’emprunte le couple aboutit à la révélation d’un espace merveilleux, très largement conforme aux mythologies celtiques. C’est lors de la traversée de cet espace imaginaire, que surgissent les aventures les plus féeriques. Le verger de Brandigan qui recèle la Merveille prend une dimension mythique et s’assimile à une île de L’Autre Monde, point d’aboutissement d’un parcours faisant finalement coïncider destination et destinée.
            Le merveilleux revêt donc une importance fondamentale dans le récit. Les thèmes celtiques ne sont pas de simples ornements, ils fondent l’action principale et acquiert, de ce fait, une dimension symbolique.


III) Dimension symbolique : le merveilleux permet la concrétisation et l’aboutissement de la double quête amoureuse et chevaleresque, structure binaire.

A) La conquête et la reconquête de l’amour
- La conquête de l’amour : L’épervier
            Le merveilleux favorise la rencontre amoureuse entre Erec et Enide, puisque c’est à la suite de l’outrage du nain que le jeune héros décidera de partir pour demander réparation. En parvenant au château de Lahut, il rencontre Enide, et l’épisode de l’épervier lui permet de montrer à sa future épouse qu’il est digne d’elle :

« Mout feisoient de lui grant los
Grant et petit, et gresle et gros.
Tuit prisent sa chevalerie,
N'i a chevalier qui ne die:
"Deus, quel vassal! soz ciel n'a tel." » (Vers 1245 à 1249)

(Beaucoup le couvraient de grandes louanges, les grands et les petits, tous estiment sa chevalerie, et il n’y aucun qui ne dise : « Dieu, quel vassal ! Il n’a pas son pareil sous le ciel. »)

            En remportant la victoire sur Yder, non seulement Erec recouvre son honneur bafoué, et par là-même, sa réputation et son renom, mais il donne la preuve de sa bravoure et de sa valeur. Enide peut donc l’aimer, ce chevalier est digne de son amour.
            L’amour entre les deux jeunes gens est d’ailleurs immédiat :

« Quant plus l’esgarde et plus li plest » (v.1467)

(Plus il la regarde, plus elle lui plaît), suit un baiser, et v.1484-87 :
«Molt estoient igal et per
De corteisie et de biauté »

(Ils étaient égaux et pairs en courtoisie et en beauté)
            Mais cet amour donné comme allant de soi se doit d’être mis à l’épreuve, l’amour est trop facilement acquis, Erec n’a pas assez prouvé qu’il mérite sa belle et réciproquement, comme la coutume du roman courtois le veut. C’est donc par la perte de l’amour, ou du moins sur la mise en doute de celui-ci, que le roman entre véritablement dans le thème de la quête : quête de l’amour perdu, qui va de pair avec celle de la reconquête du nom et de la réputation du héros. Enide pense avoir perdu l’amour d’Erec :

« Anhaïe m'a, bien le voi,
Quant il ne viaut parler a moi. » (Vers 2787 à 2788)

(Je vois bien qu’il me hait, puisqu’il ne veut pas me parler.)

            En effet, en la forçant au silence, Erec signifie à Erec son désamour (même si nous comprendrons plus tard qu’il s’agissait surtout pour lui de mettre à l’épreuve son épouse), car le silence est synonyme de mépris et d’absence de communication ou d’échanges, éléments constitutifs des liens amoureux.
            Erec, quant à lui, pensait aussi avoir perdu l’amour d’Enide, et nous le comprenons au terme de la dernière aventure liée à la reconquête de l’amour, lorsqu’ Enide le prévient encore du danger qui l’attend, juste avant le combat contre Guivret :

« Cil la menace,
Mes n'a talant que mal li face,
Qu'il aparçoit et conoist bien
Qu'ele l'aimme sor tote rien,
Et il li tant que plus ne puet. » (Vers 3751 à 3755)

(Il la menace, mais il n’a aucun désir de lui faire du mal, car il s’aperçoit et sait bien qu’elle l’aime par-dessus-tout et lui aussi.)

            Ce discours intérieur permet de comprendre les réelles motivations d’Erec lors de leur départ de leur château. Erec, après les fâcheuses paroles de sa mie, crut bel et bien qu’elle ne l’aimait plus et qu’elle le mésestimait. Et la forêt, en ce sens, se présente comme l’espace de l’aventure et de la rédemption, puisque par ses exploits le héros y pourra reconquérir l’amour d’Enide.
L’amour est donc temporairement remis en question et la forêt merveilleuse joue un rôle capital dans la reconquête amoureuse. En effet, Erec reconquiert l’amour, ou du moins lève le doute, dans l’espace merveilleux de la forêt, car c’est le seul lieu véritablement capable de lui fournir les aventures nécessaires. Intimement lié au motif de la quête, la forêt prend alors symboliquement le rôle de catalyseur et de révélateur, et acquiert presque le statut de personnage à part entière, dont les pillards et autres combattants sont les avatars.

B) La conquête et la reconquête du nom.
            Erec, dès le début du récit, est connu et reconnu. Nous l’avons vu, même le père d’Enide le connaît. Le tournoi de Tenebroc ne fait que confirmer ce que l’on savait déjà :

« Or fu Erec de tel renon
Qu'an ne parloit se de lui non,
Ne nus n'avoit si buene grace: » (Vers 2207 à 2209)

(Or Erec eut un tel renom qu’on ne parlait plus que de lui, aucun autre chevalier n’avait autant de qualités exceptionnelles.)

            L’épisode de l’épervier ne fait que renforcer sa valeur, mais elle n’est plus à prouver. Mais la fâcheuse parole d’Enide va tout remettre en question :

« Par ceste terre dïent tuit,
Li noir et li blont et li ros,
Que granz damages est de vos,
Que voz armes antreleissiez;
Vostre pris an est abeissiez. » (Vers 2540 à 2545)

(Tous disent à travers cette terre, les bruns, les blonds et les roux, qu’un grand dommage est sur vous, car vous avez abandonné les armes, et votre réputation en est salie.)

            En prononçant ces mots, Enide instaure le doute dans l’esprit d’Erec. Comment peut-elle encore aimé un chevalier sans renom ? Amour et chevalerie sont, en ce sens, intimement liés, et il faudra qu’Erec surmonte toutes les épreuves de la forêt pour reconquérir sa réputation et son nom, et partant, l’amour de sa mie, même si, nous l’avons vu, il ne l’avait jamais perdu.
C’est pourquoi les aventures merveilleuses de la forêt vont crescendo, comme s’il s’agissait de franchir, pas à pas, chaque étape, afin d’atteindre, degré après degré, le sommet. Ainsi le nombre de pillards va croissant (trois puis cinq), au terme de ces combats, Erec a prouvé sa valeur. Ses duels avec le comte et avec Guivret marquent encore une évolution. Erec se bat contre ses pairs, et c’est la lutte finale contre les deux géants, personnages merveilleux par excellence, qui termine véritablement les aventures forestières.
            Passage emprunté à Maud PERRENX : La forêt est le lieu où l’on chasse, où l’on tue mais aussi où l’on maltraite. La rencontre avec les deux géants portant fouets et massues, qui ont enlevé l’ami de la jeune fille en détresse, Cadoc de Tabriol, est très significative. Ces géants puissants et brutaux qui se plaisent à infliger des tourments à leur prisonnier  sont des représentants de la figure médiévale de l’homme sauvage. Ils incarnent la sauvagerie qu’Erec doit terrasser au nom de la courtoisie et des nouvelles valeurs chevaleresques. Le motif de la jeune femme en détresse, comme l’amie éplorée de Cadoc de Tabriol, est un motif caractéristique des romans arthurien. Il permet le déploiement des valeurs chevaleresques : Erec n’hésite pas une seconde à poursuivre les géants pour  venir en aide à la demoiselle.
Mais c’est au terme de l’ultime aventure qu’Erec reconquerra véritablement son nom et sa réputation.



C) La conquête et la reconquête de la joie
            La joie est manifeste dès la célébration des noces d’Erec et Enide. D’ailleurs, c’est à ce moment-là seulement que le lecteur apprend le nom de la dame, comme si cette révélation mettait en valeur la consécration de l’amour et des valeurs chevaleresques. Erec est digne de sa dame, elle peut donc l’épouser et devenir son épouse, Dame Enide, en l’occurrence. Le luxe d’invitations et de réjouissances est merveilleux. La profusion des détails dénote un désir de mettre en valeur le caractère exceptionnel de cette fête qui dura « plus de quinze jors. » (Vers 2065).

« An la sale mout grant joie ot,
Chascuns servi de ce qu'il sot:
Cil saut, cil tume, cil anchante,
Li uns conte, li autre chante,
Li uns sifle, li autre note,
Cil sert de harpe, cil de rote,
Cil de gigue, cil de viele ;
Cil flaüte, cil chalemele.
Puceles carolent et dancent,
Trestuit de joie feire tancent. » (Vers 1987 à 1994)

(Il y eut une très grande joie dans la cour. Chacun se servit de ses dons, celui-ci saute, celui-là danse, celui-là fait des incantations, les uns content des histoires, les autres chantent, les uns sifflent, les autres écrivent, celui-ci joue de la harpe, cet autre du violon, celui-là de la petite viole, cet autre de la vièle, qui de la flute, qui du flageolet. Les jeunes filles tournent et dansent, et tous conseillent de se laisser aller à la joie.)

Le tournoi de Tenebroc en marque l’apogée, la liesse devient générale.
            A cette joie sans pareil, vient s’opposer le mot « mar », leitmotive antithétique du roman, qui résume si bien l’atmosphère de la suite du récit et le changement de situation que vont connaître nos deux héros :

«  Lasse, fet ele, con mar fui ! » (Vers 2492)

(Hélas ! fait-elle, comme je fus malheureuse ! »

La joie n’est plus, puisque les principales valeurs du roman courtois ont été mises à mal.
            Il faudra attendre « La joie de la cort », aventure la plus surprenante et qui fait d’Erec le bienfaiteur d’un royaume et d’Enide une amie bienfaisante, pour reconquérir le sentiment de liesse qui gouvernait le début du récit. Cette ultime épreuve si merveilleuse donne à l’action du héros une dimension proprement publique et politique qui lui faisait jusque là défaut. Toute la cité de Brandigan doit au héros de connaître enfin la joie :

« Cel jor se pot Erec vanter
Qu'onques teus joie ne fu feite;
Ne porroit pas estre retreite
Ne contee par boche d'ome; » (Vers 6118 à 6121)

(En ce jour, Erec peut se vanter que jamais une telle joie ne fut faite ; elle ne pourrait pas être décrite, ni racontée par bouche d’homme.)

            Cette description hyperbolique dénote le caractère merveilleux de cette joie indicible, quasi magique, et montre à quel point Erec est non seulement redevenu le héros que l’on a connu au début du récit, mais aussi combien il s’en démarque, accédant à un degré de perfection inégalé, puisqu’il est désormais capable de donner amour et joie à tous les hommes. En ce sens, Erec atteint une dimension quasi christique. Digne de son père, digne de son épouse et digne de son peuple, il pourra être couronné à Nantes.




            Pour conclure, nous pouvons dire que le merveilleux, dans l’ensemble de l’œuvre, joue un rôle fondamental. Si Chrétien de Troyes choisit la matière de Bretagne, ce n’est pas simplement pour lui assigner une valeur ornementale. Le cadre, les personnages, les légendes et les mythes présents dans le récit relèvent bien souvent du merveilleux parce que celui-ci est constitutif de l’action, qu’il détermine et favorise. Le merveilleux est intrinsèquement lié au motif de la quête, aux exploits chevaleresques et au motif de l’amour courtois. Le surnaturel et l’exceptionnel renforcent le caractère hors-du commun des aventures, tout en leur assignant une valeur hautement symbolique. C’est par le merveilleux que se résolvent les crises, et c’est grâce à lui que la joie est recouvrée. Les légendes et les mythes celtiques offrent la possibilité au romancier de donner une dimension symbolique à son récit, et partant, de développer les idéaux du roman courtois. La double quête amoureuse et chevaleresque prend alors tout son sens et s’achève sur une aventure on ne peut plus merveilleuse, et ce, dans tous les sens du terme. Sans le merveilleux, ce roman courtois n’aurait pu atteindre ce niveau de perfection, tant au niveau du style, qui lui est propre, qu’au niveau des actions exceptionnelles, elles-mêmes servies par des héros hors du commun, et c’est ce qui fait toute sa richesse.

Nathalie LECLERCQ

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