jeudi 25 avril 2013

ZOLA, NANA, CHAPITRE XIV, COMMENTAIRE





TEXTE: Chapitre XIV

Elles sortaient vivement, en jetant un regard sur le lit.
Mais, comme Lucy, Blanche et Caroline étaient encore là, Rose donna un dernier coup d'œil pour laisser la pièce en ordre. Elle tira un rideau devant la fenêtre ; puis, elle songea que cette lampe n'était pas convenable, il fallait un cierge; et, après avoir allumé l'un des flambeaux de cuivre de la cheminée, elle le posa sur la table de nuit, à côté du corps. Une lumière vive éclaira brusquement le visage de la morte. Ce fut une horreur. Toutes frémirent et se sauvèrent.
“ Ah ! elle est changée, elle est changée”; murmurait Rose Mignon, demeurée la dernière.
Elle partit, elle ferma la porte. Nana restait seule, la face en l'air, dans la clarté de la bougie. C'était un charnier, un tas d'humeur et de sang, une pelletée de chair corrompue, jetée là, sur un coussin. Les pustules avaient envahi la figure entière, un bouton touchant l'autre; et, flétries, affaissées, d'un aspect grisâtre de boue, elles semblaient déjà une moisissure de la terre, sur cette bouillie informe, où l'on ne retrouvait plus les traits. Un œil, celui de gauche, avait complètement sombré dans le bouillonnement de la purulence ; l'autre, à demi ouvert, s'enfonçait, comme un trou noir et gâté. Le nez suppurait encore.
Toute une croûte rougeâtre partait d'une joue, envahissait la bouche, qu'elle tirait dans un rire abominable. Et, sur ce masque horrible et grotesque du néant, les cheveux, les beaux cheveux, gardant leur flambée de soleil, coulaient en un ruissellement d'or. Vénus se décomposait. il semblait que le virus pris par elle dans les ruisseaux, sur les charognes tolérées, ce ferment dont elle avait empoisonné un peuple, venait de lui remonter au visage et l'avait pourri.
La chambre était vide. Un grand souffle désespéré monta du boulevard et gonfla le rideau.
“A Berlin! à Berlin! à Berlin!”


Chapitre XIV, explicit de Nana, page 474, « Elles sortaient vivement… » à la fin.
















            Zola dans Nana, retrace l'ascension d'Anna Coupeau, fille de Gervaise Macquart et de Coupeau, dont le surnom donne son titre au livre. Ainsi le roman va dépendre de ce personnage éponyme, le suivre et l'accompagner, de son premier triomphe théâtral qui ouvre le premier chapitre, à sa conquête de la société par l'utilisation de ses amants, et à sa mort qui termine symboliquement l'ouvrage. Le passage étudié est un extrait du dernier chapitre, donc de l'explicit du roman, débuté sur la disparition provisoire de Nana, annonce nouvelle de sa disparition proche et définitive. La jeune femme, dont l'absence s'entoure de mystère, revient à Paris et assiste à  la mort de son enfant, avant d'être emportée à son tour par la même maladie dans une chambre d'hôtel, veillée par son ancienne rivale, Rose Mignon. Elle est annoncée morte au début de notre passage, alors que dehors la foule se mobilise et prépare la guerre contre les Prussiens. Dans ce chapitre se mêlent les cris des Parisiens et les remarques et conversations des personnes qui ont connu Nana, c'est-à-dire que l'histoire du personnage éponyme se mêle à l'Histoire représentée par la guerre franco-prussienne de 1870. Or, à la disparition de Nana va succéder aussitôt la disparition du Second Empire, le conflit se terminant par la défaite de Napoléon III, et l'instauration de la troisième république. Ainsi, le livre retrace et accompagne certes la vie de Nana, mais aussi celle du Second Empire, dont Nana devient alors le symbole puisque la mort de l'une entraîne celle de l'autre, c'est-à-dire que l'histoire de Nana entraîne l'Histoire du Second Empire.
         Il s'agira alors de voir comment la fin de Nana renferme celle d'une personne mais aussi celle d'une société, d'un monde entier, comment elle est programmatrice et symbolique, comment le naturalisme de Zola lie un personnage à la fois dans son hérédité génétique mais aussi dans une hérédité sociale.

I) Une hypotypose de l’horreur
A) La symbolique du cierge ou la mise en scène du portrait
- Rôle de Rose
- Ses paroles rapportées directement, répétées à maintes reprises, tout comme est répété leur contenu (« elle est changée, elle est changée ») soulignent à la fois l'émotion et l'étonnement (l'interjection « ah !, mais aussi le nouvel état du personnage et la rupture créée avec la personne d'avant l'ellipse temporelle (« la dernière fois que je l'ai vue, c'était à la Gaité dans la grotte » p.468). De même la forme passive (« est changée ») souligne le statut nouveau de Nana, victime de la maladie (« vérole »), dépossédée.

B) La description d’un cadavre en putréfaction : « Ce fut une horreur. »
- Isotopies de la mort (« charnier », « jetée », « flétries », « sombré »...) et de la pourriture (« moisissure », « purulence », « pustules », « pourri »...), qui concourent au réalisme du discours descriptif, appuyé en cela par le champ lexical scientifique de la médecine (« virus », « humeur », « sang », « purulences »...).
- « C’était un charnier… » : Métaphore, juxtaposition, valeur du présentatif

C) Nana est méconnaissable
- Cependant cette description est en même temps repoussée, rendue impossible (« on ne retrouvait plus les traits »), indéterminée et indéfinie (cf les déterminants indéfinis et le vocabulaire général : « un charnier », « un bouton », « cette bouillie », « un trou », « une croûte », « une pelletée », « un aspect »...), Nana disparaissant, comme on l'a vu avec l'utilisation du passif, sous la maladie.
- « Les pustules avaient envahi… »
- Rôle des synecdoques


II) L’excipit comme double inversé de l’incipit
A) Un portrait inversé
- Comparer avec le chapitre I, et voir que toutes les armes de séduction de Nana sont réduites à néant.

B) Ce qui reste de l’ancienne déesse
- La comparaison « comme un masque horrible et grotesque » souligne cet effacement définitif de la personne, en même temps qu'il rappelle et ouvre la thématique du théâtre, en écho à son rôle du début du livre dans la pièce de théâtre La Blonde Vénus. Ainsi, de la Nana connue, seuls demeurent, en opposition au changement, à la maladie, les symboles de sa vie passée : le rôle de Vénus, les cheveux de la séduction. Ils ressortent d'ailleurs d'autant plus nettement que les champs lexicaux du sombre, lié à la maladie, et de la lumière, lié à la vie passée, entrent en conflit : « boue », « grisâtre », « sombré », « noir » vs « flambée », « soleil », « or ».
- C'est d'ailleurs de nouveau symboliquement et en référence à ce monde du jeu que Lucy au moment de partir « tira un rideau », mettant un terme à la représentation. Nana disparaît dans le monde du théâtre qui l'a créée (chapitre 1) et qui maintenant l'efface, comme s'efface le désir des hommes auquel pourtant elle reste toujours liée.

C) « A Berlin ! » : Ironie et mort symbolique
- Analyse de la dernière phrase
Le roman de Zola dresse donc le portrait de la société finissante de Napoléon III dont Nana est une figure symbolique, et qui va symboliquement s'achever avec sa mort. En effet, la guerre de 1870 dont l'annonce termine le roman, va marquer la fin du Second Empire. Napoléon III, défait à Sedan, s'enfuit, laissant place à la naissance d'une nouvelle République, la Troisième.
Fin d'un personnage et fin d'un roman, mais aussi fin d'un monde et d'une société, l'explicit de Nana apparaît polysémique et symbolique, entrelaçant l'histoire, la destinée d'une femme, et l'Histoire d'une époque. A travers sa théorie naturaliste, Zola construit une œuvre expérimentale, dans laquelle l'observation des faits (la mort de Nana) offre un miroir à la société, responsable des maux et ici de sa propre faillite. Le passage qui faisait l'admiration de Flaubert n'est pas sans évoquer, jusque dans l'ellipse temporelle finale, un de ses propres livres, L'éducation sentimentale, qui relate de la même façon la trajectoire et les échecs de l'histoire du personnage principal et de l'Histoire.

Nathalie LECLERCQ

2 commentaires:

  1. je pense que le noir sur marron n'est pas le meilleur choix. Il serai judicieux de changer la couleur du texte. Sinon celui-ci est bien développé.

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