jeudi 25 avril 2013

ZOLA, NANA, CHAPITRE VII, COMMENTAIRE



Chapitre VII
Et, lâchant la chemise, attendant que Muffat eût fini sa lecture, elle resta nue. Muffat lisait lentement. La chronique de Fauchery, intitulée La Mouche d'or, était l'histoire d'une jeune fille, née de quatre ou cinq générations d'ivrognes, le sang gâté par une longue hérédité de misère et de boisson, qui se transformait chez elle en un détraquement nerveux de son sexe de femme. Elle avait poussé dans un faubourg, sur le pavé parisien ; et, grande, belle, de chair superbe ainsi qu'une plante de plein fumier, elle vengeait les gueux et les abandonnés dont elle était le produit. Avec elle, la pourriture qu'on laissait fermenter dans le peuple, remontait et pourrissait l'aristocratie.
Elle devenait une force de la nature, un ferment de destruction, sans le vouloir elle-même, corrompant et désorganisant Paris entre ses cuisses de neige, le faisant tourner comme des femmes, chaque mois, font tourner le lait. Et c'était à la fin de l'article que se trouvait la comparaison de la mouche, une mouche couleur de soleil, envolée de l'ordure, une mouche qui prenait la mort sur les charognes tolérées le long des chemins, et qui, bourdonnante, dansante, jetant un éclat de pierreries, empoisonnaient les hommes rien qu'à se poser sur eux, dans les palais où elle entrait par les fenêtres.



Chapitre VII, p.224 à p.225, depuis « Et, lâchant la chemise » jusqu’à « par les fenêtres. »
   Nana, lancée à la conquête du monde a comme amant le comte Muffat. Dévot quand s’ouvre le roman, il est entraîné dans le sillon de la prostituée pour laquelle il se sent enchaîné. Forte de ses succès au théâtre, Nana profite de l’argent que lui donnent ses protecteurs. Le passage étudié relate la lecture par Muffat d’un article de journal écrit par Fauchery à l’encontre de Nana et de la pièce dans laquelle le tout Paris la voit. C’est le troisième personnage dans le récit qui fait la lecture de l’article puisque son coiffeur ainsi que Daguennet, rencontré dans un café lui en ont déjà parlé. Seulement, la jeune fille craint ne pas bien comprendre les implicites du journal et demande à son compagnon ce qu’il en pense. L’extrait présente la lecture du comte devant Nana.
   Dans quelle mesure cet extrait donne au lecteur les clefs de l’œuvre ?

I) Nana, la mouche d'or de la scène :
   Nana et Muffat sont à la source de l'article, les modèles qui l'ont inspiré. Cependant, dans un effet rétrospectif de reflet, l'article semble rejaillir sur eux et la scène construit les personnages en écho à ce que l'article nous a donné à lire comme par un effet de contamination. Nana dans cette scène peut être analysée à la lumière de l'article.

A) Inscription de l'article dans la diégèse :
- Nana est la source d'inspiration de cet article qu'elle n'a pas bien compris et qu'elle demande alors à Muffat de lire pour le lui commenter. Le comte va s'y employer et l'article nous est alors rendu par une double médiation, celle de la voix de la narration relayant la lecture de Muffat : la phrase "Muffat lisait lentement" sert d'embrayeur à l'inscription de l'article dans le récit en  discours indirect libre à l'intérieur de la narration d'où l'emploi de l'imparfait pour son intégration au récit.
- L'article fait donc l'objet d'une double mise en scène dans le texte :  par le tableau de la nudité de Nana sur  lequel sa parole s'élève ("attendant que Muffat eût fini sa lecture, Nana resta nue"), par la lecture silencieuse de Muffat dont le lecteur a conscience qu'il lit ici, sous la plume sautillante et irrévérencieuse de Fauchery,  sa propre condamnation.
- Cette inscription dans la diégèse est donc en soit une première forme de mise en abyme de l'article puisque la situation même du Comte, saisi en plein adultère en compagnie de sa maîtresse nue, est un dispositif qui souligne dès l'abord, le jeu de constants va et vient entre le propos de l'article et la situation de la scène - l'article suscitant autant qu'il met en abyme la situation qui se joue entre les personnages.

B) Elle est la fille au "sang gâté par une longue hérédité de misère et de boisson"
- Fille du charpentier alcoolique Coupeau qu'on a rencontré dans L'Assomoir, et de Gervaise.
Voir tous les éléments qui rappellent le précédent roman.

C) L’article parle de Nana
- Elle est ensuite la fille marquée "par le détraquement de son sexe de femme"
- « pourrissait l’aristocratie »
- « Elle devenait une force de la nature… »

II) La mise en abyme de l'article de La mouche d'or :
A) Idées force de l'article et réseaux métaphoriques de signification :
- Le sexe est au centre de l'article : pourtant, il demeure non nommé sauf dans l'expression "le détraquement de leur sexe" et il est alors significativement associé à la femme seulement comme s'il était de son unique ressort. Lorsque la réalité du sexe associe ensuite les hommes du monde, il n'en est plus question que sous des expressions métaphoriques qui cachent la réalité dont il est pourtant question : l'accouplement des femmes du peuple et des hommes de la classe élevée.
- Le sexe, vecteur de pourriture et par là de destruction morale : c'est par "le détraquement nerveux de son sexe de femme" qui la pousse sur le pavé  de Paris très tôt et par "sa chair superbe" que la fille dont il est question va corrompre la société toute entière : le sexe associé ici à "la pourriture", ou encore au poison (la mouche "empoisonnait les hommes rien qu'à se poser sur eux"), "ferment de destruction" est axiologiquement envisagée de manière radicalement négative : l 'idée de la corruption morale à laquelle il est associée n'est pas interrogée : le sexe est immédiatement rabattu sur "l'ordure" et "la pourriture" par l'article comme par évidence.
- Le sexe, vecteur de promiscuité sociale entre les classes élevées et le peuple et par là de désorganisation sociale : par ailleurs, le sexe est le vecteur de la destruction des classes dirigeantes ("de l'aristocratie" qui habite "les palais").Il est destruction parce qu'il est le vecteur d'une promiscuité nouvelle entre les classes sociales élevées et le peuple : dans un curieux raccourci le sexe est associé au peuple : il vient du peuple et de ses femmes subissant un "détraquement nerveux de (leur) sexe de femme" du fait de leur lourde hérédité : le sexe est "pourriture" mais "pourriture" ou encore "ordure" sont aussi des métaphores du peuple dans l'article ou plus exactement sont en rapport de métonymie avec lui (cf : "elle avait poussé dans un faubourg, (...) ainsi qu'une plante de plein fumier" et la mouche à laquelle elle est comparée est "envolée de l'ordure")  : la fille de l'article est alors dangereuse dans le sens où elle contamine, "empoisonne" l'aristocratie de l'atmosphère morale corrompue qui règne dans les bas-fonds : "Avec elle, la pourriture qu'on laissait fermenter dans le peuple, remontait et pourrissait l'aristocratie." L'article suggère même que la fille du peuple devenue courtisane se sert du sexe, dans une forme d'inconscience ("sans le vouloir elle-même" dit le texte) comme d'un arme de lutte des classes : "elle vengeait les gueux et les abandonnés dont elle était le produit."

B) Naturalisme et hérédité
Nana vient de « quatre ou cinq génération d’ivrognes, le sang gâté par une longue hérédité de misère et de boisson ». Il s’agit donc plus d’un discours qui se veut scientifique que d’un discours romanesque,  ce dernier venant illustrer le premier. Le personnage féminin est donc l’illustration d’une thèse scientifique et manque de liberté puisqu’elle est soumise aux lois de l’hérédité. A la fatalité religieuse, succède avec Zola, la fatalité familiale, le personnage étant condamné d’avance à la décrépitude impropre à cause de ses ancêtres. C’est pourquoi, l’article ne précise aucun nom, le roman illustre une loi générale. La littérature est envisagée comme une observation scientifique des lois de l’hérédité. Cette loi de l’héritage biologique étant posée, l’auteur précise la fonction de Nana.

C) Fonction de Nana dans le roman
- Le discours naturaliste de l’auteur se définit également par un langage social. En effet, l’article présente Nana comme si elle « vengeait les gueux et les abandonnés dont elle était le produit. ». En « pourrissant » l’aristocratie, la prostituée instaure donc un nouvel ordre dans l’anarchie qu’elle sème sur son passage, d’où la réaction gênée de Muffat qui se lit à travers cette allusion à l’aristocratie. Nana est envisagée comme le porte parole des miséreux qui prend le pouvoir (et c’est la différence avec les romans de Hugo) même si c’est pour semer le désordre. Elle est envisagée comme le socle de cette société qui au fond ne distingue plus les riches et les pauvres dans les mœurs, la différence ne jouant que sur les apparences. Nana dévoile donc dans le roman l’abêtissement des classes dirigeantes qui se complaisent de façon égale dans le vice. Dans le passage qui précède, Nana et le lecteur viennent d’apprendre que la comtesse Muffat a aussi un amant. Plus rien ne distingue donc les deux classes qui sont dominées par ce même goût de la luxure. L’article du journal a donc aussi un effet d’annonce puisque la fin est clairement indiquée : le personnage féminin anéantit le pouvoir de l’aristocratie en montrant son avilissement.
- Malgré cette inconscience de la prostituée, la fille-mouche d'or est tenue pour responsable de la décadence de la société sans jamais que soit envisagée dans l'article l'éventuelle responsabilité des hommes de la haute société. Qu'il s'agisse de la fille de joie ou de la mouche d'or, de manière significative, chacune d'elles se trouve être respectivement l'unique sujet  des verbes de l'article: "elle vengeait (...)" "elle devenait un ferment de destruction (...) corrompant et désorganisant Paris", "elle empoisonnait (...)".
- Au contraire, les hommes sont implicitement en posture de victime et par là, déculpabilisés : ils sont trompés par la beauté de la mouche d'or "couleur de soleil", "jetant des éclats de pierreries", dont il émane trompeusement un rayonnement positif masquant "l'ordure" d'où elle vient et "la mort" qu'elle transporte, mais surtout ils sont "empoisonnés" par elle c'est à dire contaminés sans s'en apercevoir- ce qui laisse à entendre une forme d'irresponsabilité.

   La page étudiée se présente comme une mise en abîme du récit dans la mesure où elle renvoie à la notion de lecture. Le discours du journaliste est le porte-parole de la parole auctoriale pour mieux souligner en dernière instance la fonction de Nana dans la démonstration de l’écrivain.

Nathalie LECLERCQ

3 commentaires:

  1. Merci bien pour l'analyse de cette image qui résume à elle seule le personnage de Nana dans ce cadre sociale de la dépravation des mœurs du Second Empire...je passe en kholle demain sur Nana!
    Un Petit Hypokhâgneux!

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    1. Merci à vous qui faites vivre ce blog... Et tous mes voeux de réussite.
      Nathalie Leclercq

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  2. Merci c'est très intéressant et ça m'aide beaucoup alors vraiment merci de cette accessibilité, car en plus il y a beaucoup de points importants déjà abordés ou que je comprends mieux... Bonne journée à vous et bonne continuation

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