jeudi 25 avril 2013

RABELAIS, PANTAGRUEL, CHAPITRE 3, LA NAISSANCE DE PANTAGRUEL, COMMENTAIRE


TEXTE: François RABELAIS, Pantagruel (1532), chapitre 3.





Quand Pantagruel fut né, qui fut bien ébahi et perplexe? Ce fut Gargantua son père. Car, voyant d'un côté sa femme Badebec morte, et de l'autre son fils Pantagruel né, tant beau et tant grand, ne savait que dire ni que faire, et le doute qui troublait son entendement était à savoir s'il devait pleurer pour le deuil de sa femme, ou rire pour la joie de son fils. 
D'un côté et d'autre, il avait arguments sophistiques qui le suffoquaient car il les faisait très bien in modo et figura, mais il ne les pouvait souldre, et par ce moyen, demeurait empêtré comme la souris en un piège, ou un milan pris au lacet.
  
« Pleurerai-je ? disait-il. Oui, car pourquoi ? Ma tant bonne femme est morte, qui était la plus ceci, la plus cela qui fût au monde. Jamais je ne la verrai, jamais je n'en recouvrerai une telle : ce m'est une perte inestimable. O mon Dieu que t'avais-je fait pour ainsi me punir ? Que n'envoyas-tu la mort à moi premier qu'à elle ? car vivre sans elle ne m'est que languir. Ha ! Badebec, ma mignonne, m'amie — mon petit con (toutefois elle en avait bien trois arpents et deux sexterées), ma tendrette, ma braguette, ma savate, ma pantoufle, jamais je ne te verrai. Ha ! pauvre Pantagruel, tu as perdu ta bonne mère, ta douce nourrice, ta dame très aimée ! Ha, fausse mort, tant tu m'es malivole, tant tu m'es outrageuse, de me tollir celle à laquelle immortalité appartenait de droit ! »
  

Et, ce disant, pleurait comme une vache; mais tout soudain riait comme un veau, quand Pantagruel lui venait en mémoire.
  
« Ho, mon petit fils, disait-il, mon couillon, mon peton, que tu es joli et tant je suis tenu à Dieu de ce qu'il m'a donné un si beau fils, tant joyeux, tant riant tant joli. Ho, ho, ho, ho ! que je suis aise ! Buvons, ho ! laissons toute mélancolie ! Apporte du meilleur, rince les verres, boute la nappe, chasse ces chiens, souffle ce feu, allume la chandelle, ferme cette porte, taille ces soupes, envoie ces pauvres, baille-leur ce qu'ils demandent ! Tiens ma robe, que je me mette en pourpoint pour mieux festoyer les commères. »
 

Ce disant, ouït la litanie et les Mementos des prêtres qui portaient sa femme en terre, dont laissa son bon propos, et tout soudain fut ravi ailleurs, disant :
  « Seigneur Dieu, faut-il que je me contriste encore ? Cela me fâche, je ne suis plus jeune, je deviens vieux, le temps est dangereux, je pourrai prendre quelque fièvre; me voilà affolé. Foi de gentilhomme, il vaut mieux pleurer moins et boire davantage ! Ma femme est morte, et bien, par Dieu ! (da jurandi), je ne la ressusciterai pas par mes pleurs : elle est bien, elle est en paradis pour le moins, si mieux n'est; elle prie Dieu pour nous, elle est bien heureuse, elle ne se soucie plus de nos misères et calamités. Autant nous en pend à l'œil. Dieu garde le demeurant !  Il me faut penser d'en trouver une autre.



RABELAIS, Gargantua: Plan pour un commentaire de la naissance de Pantagruel

Problématique:Par quelsprocédés stylistiques Rabelais, à travers un dilemme burlesque, célèbre le corps et la joie de vivre?


I) Un dilemme burlesque (Nécessité dans laquelle se trouve une personne de devoir choisir entre les deux termes contradictoires et également insatisfaisants d'une alternative)
                A) Le premier paragraphe: Le thème du texte est lancé :
Gargantua est bien « ébahi » et « perplexe », les adjectifs mettent en évidence l’état d’esprit du personnage, et cela est accentué par le participe passé « empêtré », et par la comparaison qui suit: « Comme une souris prise au piège ou un lapin au collet ». Ces procédés ont pour effet de mettre Gargantua dans une situation paradoxale (contradictoire), il doit se réjouir et pleurer en même temps, d’où le « Il ne savait que dire ni que faire ».
Le dilemme est mis en valeur par la structure symétrique de l’ordre syntaxique: « D’un côté et de l’autre », qui donne deux alternatives antithétiques (qui s’opposent): Rire ou pleurer.
Nous allons donc assister, dans les deux paragraphes suivants à la concrétisation de ces deux alternatives.
                B) Le deuxième paragraphe: Pleurer sa chère femme :
Passage au discours direct, le narrateur s’efface et laisse la parole à son personnage (effet: texte plus vivant et bien plus efficace, le lecteur a l’impression d’y être)
Le registre lyrique domine ce passage (registre lyrique: un personnage exprime et exalte ses sentiments):
- Le discours délibératif (le personnage sepose des questions), les questions oratoires ou rhétoriques (ce sont des questions sans réponses) mettent en exergue (en évidence) la douleur de Gargantua et son incompréhension face à un tel malheur.
- Les phrases exclamatives et les interjections. Les prières à Dieu. La prosopopée (parler ou faire parler un être absent, mort ou abstrait) quand ils’adresse à la mort elle-même.
Tous ces procédés stylistiques mettent en exergue la douleur de Gargantua et son désespoir.
La description méliorative (Qui a une connotation favorable, qui valorise, avantage) de l’hyperbole (exagération) « jamais je ne retrouverai sa pareille » et les superlatifs hyperboliques « la plus », ainsi que l’adjectif « inestimable » mettent en évidence le caractère exceptionnel de cette femme et permettent au lecteur de comprendre les raisons d’un tel désespoir.
                C) Le troisième paragraphe: Rire, car il a un fils :
Le passage abrupt d’un sentiment à son contraire est mis en exergue par l’adverbe «subitement » qui montre que Gargantua oscille d’un état à l’autre sans transition.
- Description méliorative du bébé (qui fait pendant à la description méliorative de Badebec), avec ses hyperboles: « un si beau fils, si joyeux, si rieur, si joli. », l’adverbe d’intensité « si » répété quatre fois accentue la dimension hyperbolique de cette description. Effet: le lecteur comprend la joie du nouveau père.
- Registre lyrique, mais cette fois, non la douleur, mais la joie: Interjections et jeu des répétitions qui miment le rire de Gargantua, exclamations, remerciements à Dieu. Nous avons exactement les mêmes procédés stylistiques que dans le paragraphe précédent, mais au service de l’émotion inverse.

Transition: face à ce dilemme, pleurer ou rire, Gargantua se doit de choisir, et il prend une décision digne du géant humaniste qu’il est.




II) Célébration du corps et de la joie de vivre
                A) Importance dela dimension humoristique du texte:
- Vocabulaire trivial (banal et ordinaire) et prosaïque (qui appartient à la prose, non poétique, banal, commun): Exemple, les deux comparaisons: « Il pleurait comme une vache, il riait comme un veau ».
- Tonalité burlesque du texte: Traiter un thème grave et majeur sur un mode mineur, ici la mort d’un être cher. Rabelais travestit de manière comique et bouffonne son personnage, ses faits et gestes, le résultat de ses lamentations est plus le rire que les pleurs.
Notons, par ailleurs, la symétrie des termes « vache » et « veau », l’un qui rappelle la mère et l’autre, le nouveau né, ce jeu de mot et la répétition du suffixe « ette », qui a une connotation de tendresse et de gaieté, montrent la fantaisie et la créativité verbales de l’auteur, qui fait même des allusions sexuelles humoristiques.
                B) La joie et la bonne humeur dominent donc le texte :
La partie injonctive (Injonction: Ordre, commandement précis, non discutable) du troisième paragraphe, avec ses nombreux impératifs et les champs lexicaux de la fête et de la joie, « Vin, verres, nappe, pain, fêter », montrent que Gargantua appelle tous et chacun à célébrer cette naissance et à s’en réjouir. C’est un appel à l’hédonisme (Doctrine philosophique qui considère le plaisir comme un bien essentiel, comme le but de l'existence, et qui fait de sa recherche le mobile principal de l'activité humaine)
                C) Une philosophie humaniste:
Le dernier paragraphe constitue la prise de décision, ilest la réponse finale au dilemme. La maxime « Mieux vaut moins pleurer, et boire davantage », sur le mode humoristique, rappelle la maxime  épicurienne « Carpe diem » (cueille l’instant).
Le jeu des temps verbaux: le présent « je ne suis plus tout jeune » (litote: dire moins pour faire entendre plus, en fait il veut dire qu’il est vieux), lié au conditionnel « Je pourrais prendre quelque fièvre » (euphémisme: atténuation d’une idée négative: il pourrait mourir), montre que Gargantua est conscient de la vie qui passe et de la nécessité de continuer à vivre et de profiter de la vie. Bien sûr, l’humour deRabelais est toujours présent, et la conclusion de Gargantua « Il faut que je pense à en trouver une autre », fait sourire le lecteur, ah! Vraiment, Gargantua ne se sera pas désespéré longtemps.

Nathalie LECLERCQ

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