lundi 15 avril 2013

MOLIERE, DOM JUAN, ACTE V, SCENES 5 et 6, LE DENOUEMENT, COMMENTAIRE




Acte V, scènes 5 et 6

Scène 5
Dom Juan, un spectre en femme voilée, Sganarelle.
Le Spectre, en femme voilée
Dom Juan n’a plus qu’un moment à pouvoir profiter de la miséricorde du Ciel ; et s’il ne se repent ici, sa perte est résolue.
Sganarelle : 
Entendez-vous, Monsieur ?
Dom Juan : 
Qui ose tenir ces paroles ? Je crois connaître cette voix.
Sganarelle : 
Ah ! Monsieur, c’est un spectre : je le reconnais au marcher.
Dom Juan
 : Spectre, fantôme, ou diable, je veux voir ce que c’est.
Le Spectre change de figure, et représente le temps avec sa faux à la main.
Sganarelle : 
Ô Ciel ! voyez-vous, Monsieur, ce changement de figure ?
Dom Juan : 
Non, non, rien n’est capable de m’imprimer de la terreur, et je veux éprouver avec mon épée si c’est un corps ou un esprit.
Le Spectre s’envole dans le temps que Dom Juan le veut frapper.
Sganarelle
 : Ah ! Monsieur, rendez-vous à tant de preuves, et jetez-vous vite dans le repentir.

Dom Juan : 
Non, non, il ne sera pas dit, quoi qu’il arrive, que je sois capable de me repentir. Allons, suis-moi.











Scène 6
La statue, Dom Juan, Sganarelle.
La Statue
 : Arrêtez, Dom Juan : vous m’avez hier donné parole de venir manger avec moi.
Dom Juan : 
Oui. Où faut-il aller ?
La Statue : 
Donnez-moi la main.
Dom Juan : 
La voilà.
La Statue
 : Dom Juan, l’endurcissement au péché traîne une mort funeste, et les grâces du Ciel que l’on renvoie ouvrent un chemin à sa foudre.
Dom Juan
 : Ô Ciel ! que sens-je ? Un feu invisible me brûle, je n’en puis plus, et tout mon corps devient un brasier ardent. Ah !
Le tonnerre tombe avec un grand bruit et de grands éclairs sur Dom Juan ; la terre s’ouvre et l’abîme; et il sort de grands feux de l’endroit où il est tombé.
Sganarelle : 
Ah ! mes gages ! mes gages ! Voilà par sa mort un chacun satisfait : Ciel offensé, lois violées, filles séduites, familles déshonorées, parents outragés, femmes mises à mal, maris poussés à bout, tout le monde est content. Il n’y a que moi seul de malheureux. Mes gages ! Mes gages ! Mes gages !

Problématique: Comment Molière met la « machinerie » théâtrale au service d’un dénouement fantastique et ambigu?



I) Un dénouement fantastique
A) Une pièce à machines
Goût baroque pour le spectaculaire, succession rapide d’actions (le tout se joue en quelques minutes) et un effet de crescendo intensément dramatique (l’annonce du spectre, l’arrivée de la statue, la sentence, la main tendue, le châtiment, tout se fait dans un tempo alerte, soutenu par des répliques très brèves qui vont à l’essentiel = « Dom Juan
 Oui. Où faut-il aller ? La Statue 
Donnez-moi la main. Dom Juan 
La voilà. » = Stichomythies). Le spectre et la statue sont deux figures à la fois complémentaires et opposées du surnaturel = registre dramatique et fantastique.

B) Le spectre
D’abord sous la forme d’une « femme voilée », lançant un ultime avertissement à Dom Juan (scène 5, premières lignes), elle peut représenter Elvire, symbole de toutes les femmes bafouées par le libertin, puisque Dom Juan dit « je crois reconnaître cette voix » (Analyser le verbe modalisateur = registre fantastique + métonymie « cette voix » = pour la personne). 
Puis allégorie de la mort et du temps, avec « sa faux à la main », qui s’envole littéralement. Forme indéterminée, « spectre, fantôme ou diable, « corps ou esprit » s’interroge Dom Juan, insaisissable et changeante, le spectre contraste avec la statue, dont il annonce la venue.

C) La statue
Étrangement animée, mais image de la mort et de la pétrification que redoute tant Dom Juan, champion de l’inconstance. Statue du commandeur que Dom Juan a tué en duel, elle parle et se meut. L’ordre qu’elle donne à Dom Juan, « Arrêtez », symbolise la volonté céleste de stopper le libertin dans ses excès. Elle lui tend la main, tout comme Dom Juan la tendait à ses victimes.
Le foudroiement et l’engloutissement de Dom Juan sont très spectaculaires (voir la dernière didascalie), et demandent de grands effets visuels et sonores.

 

II) Un dénouement tragi-comique
A) Un comportement tragique
Dom Juan va jusqu’au bout. Désarmé par l’apparence du spectre, il veut pourtant s’en tenir à sa seule expérience sensible (« je veux voir ce que c’est », « je veux éprouver avec mon épée si c’est un corps ou un esprit » = verbe de volonté, Dom Juan est déterminé). Ses négations répétées et son adverbe de négation = « Non, non, rien n’est capable de m’imprimer de la terreur » proclament son orgueilleux et obstiné refus de repentir = il va au-devant de son destin sans hésiter.

B) Une mort tragique
Dom Juan ne recule pas et l’adverbe affirmatif « oui » donné à la statue, contraste avec l’adverbe négatif « non » de la scène précédente. Dom Juan n’hésite pas à mourir, plutôt que de se repentir. Déterminé et courageux, il frappe le spectre, n’hésite pas à demander à la statue: « où faut-il aller? » et donne la main à la statue. Ce geste hautement symbolique, puisque Dom Juan est puni par où il a péché (Sganarelle, dans l’acte I, l’a présenté comme un « épouseur à toutes mains »), lui qui avait coutume de tendre à ses proies une main aussi trompeuse que ses paroles (voir Charlotte ou M. Dimanche). Ici, situation inverse, celle de prendre la main qu’on lui tend, et il semble accepter de s’engager solennellement vers sa propre mort = registre héroïque et tragique.

C) Une dernière réplique comique
Molière inverse le procédé habituel du deus ex machina, car le héros n’est pas sauvé, mais puni, par une intervention extérieure.
Mais surtout, les derniers mots de la pièce sont prononcés par Sganarelle: « Mes gages, mes gages, mes gages! » et font basculer la tragédie dans la farce. Après avoir récapitulé les désordres vengés par la justice divine, Sganarelle se lamente sur ses gages impayés, et retrouve son rôle de bouffon dont le matérialisme dissone avec la solennité du châtiment. Cette réplique avait d’ailleurs été censurée lors des premières représentations, car jugées trop tendancieuses et blasphématoires. Les derniers mots de Sganarelle appartiennent au registre de la comédie bouffonne et inverse le processus tragique de la mort de Dom Juan.


III) Un dénouement baroque

A) Rapidité et mouvement
- Ces scènes se caractérisent par leur rapidité, mise en valeur par leur brièveté et les répliques courtes (Des stichomythies). En outre, Dom Juan subit une mort rapide et violente (Analyse des didascalies = métaphore du feu, notamment).
- De plus, ces scènes sont mouvementées, le spectre ne cesse d’être en mouvement, et de se déplacer sur la scène, de gauche à droite, mais aussi de bas en haut (il vole, la verticalité est aussi mise en valeur par la foudre qui « tombe » et Dom Juan qui « s’enfonce dans la terre » = verbes d’actions), il se métamorphose (thème de prédilection du baroque), et la statue bouge également. Dom Juan est aussi sans cesse en mouvement, il frappe, s’en va (Il dit à Sganarelle : suis-moi = l’impératif met en valeur le verbe de mouvement).
- Tous les verbes d’action des deux scènes mettent en valeur le mouvement et la rapidité d’exécution de ces mouvements, l’ensemble ne dure que quelques minutes. Dom Juan est jugé et condamné à mort en quelques minutes, ce qui contraste avec l’ampleur de ses « crimes » et la multitude de ses conquêtes.

B) La force des contrastes
- Analyser le mélange des registres (Fantastique, comique, burlesque, tragique, épique)... Chaque personnage incarne, à sa façon, un registre particulier, La statue et le spectre = Fantastique, Sganarelle = comique et burlesque, Le commandeur a une dimension tragique en ce qu’il symbolise la fatalité et la mort de Dom Juan, et Dom Juan, dans son entêtement à ne pas croire aux signes symbolise le héros épique dont le courage confine à la témérité.

C) Dimension cathartique de ce dénouement
- Choix du châtiment : Dom Juan périt par le feu = purificateur. Connotation infernale. Tel Sisyphe, Dom Juan est condamné au châtiment éternel.
- L’intervention du spectre est comminatoire : « Dom Juan n’a plus qu’un moment à pouvoir profiter de la miséricorde du Ciel ; et s’il ne se repent ici, sa perte est résolue. » Il s’adresse à Dom Juan à la troisième personne du singulier, et l’expression temporelle « un moment » conjuguée à l’adverbe de temps « ici » font de cette menace une sorte d’ultimatum. Le hinc et nunc du théâtre rejoint celui de l’histoire de Dom Juan, et la mort de Dom Juan est ainsi annoncée en directe... Le spectateur est d’autant plus touché qu’il vit les derniers instants de Dom Juan et qu’on le prépare à assister à sa mise à mort.
- Mais une catharsis en demi-teintes : Ce dénouement est fortement ambig, Dom Juan est puni, mais il ne se repend pas. La dernière réplique de Sganarelle clôt la pièce sur l’humour et la dérisions, enfin, la dimension spectaculaire de la mise en scène finale atténue sa dimension tragique.


            Pièce à machines, Dom Juan présente un dénouement qui mélange plusieurs registres: le fantastique, le tragique, le burlesque… la morale est sauve et le méchant puni, le spectateur est transporté par le rythme alerte de l’ensemble. Le surnaturel amplifie la dimension tragique de ce dénouement, tandis que le caractère burlesque de Sganarelle l’atténue, voire le renverse. Ne peut-on pas voir ici une intention délibérée de Molière, tout en sauvant les apparences, de faire un dernier pied de nez à la morale bien pensante?


 Nathalie LECLERCQ



5 commentaires:

  1. Merci beaucoup cet article me sauve la vie !

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  2. Pourquoi la réplique final de Sganarelle avais été censurée ?

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    1. Parce qu'elle est immorale, Sganarelle pense d'abord à l'argent. Il ne tire aucune leçon de la mort de son maître qui, selon la morale chétienne, mérite son sort.

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