dimanche 14 avril 2013

MOLIERE, DOM JUAN, ACTE II, SCENE 2, DOM JUAN ET CHARLOTTE, COMMENTAIRE





Acte II, scène 2, Le séducteur en action

Dom Juan, apercevant Charlotte.
Ah ! ah ! d’où sort cette autre paysanne, Sganarelle ? As-tu rien vu de plus joli ? et ne trouves-tu pas, dis-moi, que celle-ci vaut bien l’autre ?
Sganarelle : 
Assurément. Autre pièce nouvelle.
Dom Juan
 : D’où me vient, la belle, une rencontre si agréable ? Quoi ? dans ces lieux champêtres, parmi ces arbres et ces rochers, on trouve des personnes faites comme vous êtes ?
Charlotte : 
Vous voyez, Monsieur.
Dom Juan : 
Êtes-vous de ce village ?
Charlotte : 
Oui, Monsieur.
Dom Juan : 
Et vous y demeurez ?
Charlotte : 
Oui, Monsieur.
Dom Juan : 
Vous vous appelez ?
Charlotte
 : Charlotte, pour vous servir.
Dom Juan : 
Ah ! la belle personne, et que ses yeux sont pénétrants !
Charlotte : 
Monsieur, vous me rendez toute honteuse.
Dom Juan
 : Ah ! n’ayez point de honte d’entendre dire vos vérités. Sganarelle, qu’en dis-tu ? Peut-on rien voir de plus agréable ? Tournez-vous un peu, s’il vous plaît. Ah ! que cette taille est jolie ! Haussez un peu la tête, de grâce. Ah ! que ce visage est mignon ! Ouvrez vos yeux entièrement. Ah ! qu’ils sont beaux ! Que je voie un peu vos dents, je vous prie. Ah ! qu’elles sont amoureuses, et ces lèvres appétissantes ! Pour moi, je suis ravi, et je n’ai jamais vu une si charmante personne.
Charlotte : 
Monsieur, cela vous plaît à dire, et je ne sais pas si c’est pour vous railler de moi.
Dom Juan
 : Moi, me railler de vous ? Dieu m’en garde ! je vous aime trop pour cela, et c’est du fond du cœur que je vous parle.
Charlotte : 
Je vous suis bien obligée, si ça est.
Dom Juan
 : Point du tout ; vous ne m’êtes point obligée de tout ce que je dis, et ce n’est qu’à votre beauté que vous en êtes redevable.
Charlotte : 
Monsieur, tout ça est trop bien dit pour moi, et je n’ai pas d’esprit pour vous répondre.
Dom Juan : 
Sganarelle, regarde un peu ses mains.
Charlotte : 
Fi ! Monsieur, elles sont noires comme je ne sais quoi.
Dom Juan
 : Ha ! que dites-vous là ? Elles sont les plus belles du monde ; souffrez que je les baise, je vous prie.
Charlotte : 
Monsieur, c’est trop d’honneur que vous me faites, et si j’avais su ça tantôt, je n’aurais pas manqué de les laver avec du son.
Dom Juan
 : Et dites-moi un peu, belle Charlotte, vous n’êtes pas mariée, sans doute ?
Charlotte : 
Non, Monsieur ; mais je dois bientôt l’être avec Piarrot, le fils de la voisine Simonette.
Dom Juan
 : Quoi ? une personne comme vous serait la femme d’un simple paysan ! Non, non : c’est profaner tant de beautés, et vous n’êtes pas née pour demeurer dans un village. Vous méritez sans doute une meilleure fortune, et le Ciel, qui le connaît bien, m’a conduit ici tout exprès pour empêcher ce mariage, et rendre justice à vos charmes ; car enfin, belle Charlotte, je vous aime de tout mon cœur, et il ne tiendra qu’à vous que je vous arrache de ce misérable lieu, et ne vous mette dans l’état où vous méritez d’être. Cet amour est bien prompt sans doute ; mais quoi ? c’est un effet, Charlotte, de votre grande beauté, et l’on vous aime autant en un quart d’heure, qu’on ferait une autre en six mois.
Charlotte : 
Aussi vrai, Monsieur, je ne sais comment faire quand vous parlez. Ce que vous dites me fait aise, et j’aurais toutes les envies du monde de vous croire ; mais on m’a toujou dit qu’il ne faut jamais croire les Monsieux, et que vous autres courtisans êtes des enjoleus, qui ne songez qu’à abuser les filles.
Dom Juan : 
Je ne suis pas de ces gens-là.
Sganarelle : 
Il n’a garde.
Charlotte : 
Voyez-vous, Monsieur, il n’y a pas plaisir à se laisser abuser. Je suis une pauvre paysanne ; mais j’ai l’honneur en recommandation, et j’aimerais mieux me voir morte, que de me voir déshonorée.
Dom Juan
 : Moi, j’aurais l’âme assez méchante pour abuser une personne comme vous ? Je serais assez lâche pour vous déshonorer ? Non, non : j’ai trop de conscience pour cela. Je vous aime, Charlotte, en tout bien et en tout honneur ; et pour vous montrer que je vous dis vrai, sachez que je n’ai point d’autre dessein que de vous épouser : en voulez-vous un plus grand témoignage ? M’y voilà prêt quand vous voudrez ; et je prends à témoin l’homme que voilà de la parole que je vous donne.
Sganarelle
 : Non, non, ne craignez point : il se mariera avec vous tant que vous voudrez.
Dom Juan
 : Ah ! Charlotte, je vois bien que vous ne me connaissez pas encore. Vous me faites grand tort de juger de moi par les autres ; et s’il y a des fourbes dans le monde, des gens qui ne cherchent qu’à abuser des filles, vous devez me tirer du nombre, et ne pas mettre en doute la sincérité de ma foi. Et puis votre beauté vous assure de tout. Quand on est faite comme vous, on doit être à couvert de toutes ces sortes de crainte ; vous n’avez point l’air, croyez-moi, d’une personne qu’on abuse ; et pour moi, je l’avoue, je me percerais le cœur de mille coups, si j’avais eu la moindre pensée de vous trahir.
Charlotte : 
Mon Dieu ! je ne sais si vous dites vrai, ou non ; mais vous faites que l’on vous croit.
Dom Juan : 
Lorsque vous me croirez, vous me rendrez justice assurément, et je vous réitère encore la promesse que je vous ai faite. Ne l’acceptez-vous pas, et ne voulez-vous pas consentir à être ma femme?
Charlotte : 
Oui, pourvu que ma tante le veuille.
Dom Juan
 : Touchez donc là, Charlotte, puisque vous le voulez bien de votre part.
Charlotte : 
Mais au moins, Monsieur, ne m’allez pas tromper, je vous prie : il y aurait de la conscience à vous, et vous voyez comme j’y vais à la bonne foi.
Dom Juan
 : Comment ? Il semble que vous doutiez encore de ma sincérité ! Voulez-vous que je fasse des serments épouvantables ? Que le Ciel…
Charlotte : 
Mon Dieu, ne jurez point, je vous crois.
Dom Juan
 : Donnez-moi donc un petit baiser pour gage de votre parole.
Charlotte
 : Oh ! Monsieur, attendez que je soyons mariés, je vous prie ; après ça, je vous baiserai tant que vous voudrez.
Dom Juan
 : Eh bien ! belle Charlotte, je veux tout ce que vous voulez ; abandonnez-moi seulement votre main, et souffrez que, par mille baisers, je lui exprime le ravissement où je suis…

Problématique: Dans quelle mesure cette scène montre le séducteur en action?





I) Un séducteur en action
A) La flatterie: étonnement prolongé (multiples exclamations et interrogations qui ponctuent son discours), répétition insistante de l’interjection « Ah! », sorte d’incantation qui anesthésie la résistance critique de la proie.
Adjectifs élogieux: « belle », « pénétrants », « agréable », « jolie »…
Superlatifs: « Peut-on rien voir de plus agréable? », « je n’ai jamais vu une si charmante personne », « elles sont les plus belles du monde ».
Véritable assaut verbal, les mots « beau », « beauté », « beau » reviennent six fois dans le texte.
Dom Juan, qui a compris la secrète ambition de Charlotte, flatte aussi habilement sa vanité et son désir d’ascension sociale: elle mérite mieux qu’un simple paysan.

B) Le charme: Des déclarations d’amour: « je vous aime trop pour cela » et « je vous aime de tout mon cœur ». Une prestance physique et les prestiges de l’aristocrate (Pierrot, dans la scène précédente décrit la richesse des vêtements de Dom Juan)
Allure noble de son discours: Ton courtois, « n’ayez point de honte d’entendre dire vos vérités », « s’il vous plaît », « de grâce », « je vous prie », « souffrez que je les baise ». Il sait tourner le compliment avec un raffinement précieux: « Point du tout, vous ne m’êtes point obligée de tout ce que je dis, et ce n’est qu’à votre beauté que vous en êtes redevable. » (l. 50). Charlotte n’a sûrement pas l’habitude d’être traitée avec tant d’égards.

C) La promesse: La promesse implicite de mariage enlève à la victime les derniers doutes. Pour Dom Juan, le mariage n’est qu’un moyen pour parvenir à ses fins: « Je n’ai pont d’autre dessein que de vous épouser »
Champ lexical de la sincérité et de la promesse: « j’ai trop de conscience pour cela », « la sincérité de ma foi », « serments épouvantables ».



II) Une victime, un chasseur, un combat
Pou dom Juan, l’amour est un combat qui prend d’autant plus d’intérêt que son adversaire lui résiste. Ce jeu est cruel et révèle la perversion du personnage.

A) Charlotte, la victime, la proie.
Dom Juan la traite comme un animal ou comme une marchandise. Simple objet sexuel, Charlotte est la proie du chasseur.
Elle est éblouie et adopte un ton de soumission face au maître: « je vous suis bien obligée », «Monsieur, c’est trop d’honneur que vous me faites »
Elle est gênée par tous ces compliments, « honteuse », consciente de ses limites: « Tout ça est trop bien dit pour moi et je n’ai pas d‘esprit pour vous répondre» et honnête (elle révèle qu’elle est promise à Pierrot).
Mais elle écoute avec complaisance, elle ne refuse pas le baiser sur sa main et réagit même avec coquetterie: « si j’avais su ça tantôt, je n’aurais pas manqué de les laver avec du son. ». On sent qu’elle fait tout pour éviter les tournures et les jurons de son patois (contrairement à son dialogue avec Pierrot) et écoute avec intérêt ces alléchantes propositions.

B) Dom Juan, le chasseur
Plaisir de souiller l’union de Charlotte et de Pierrot, alors que ce dernier vient de lui sauver la vie. Non content de cette ingratitude, il ment avec un sang froid cruel, sachant qu’en promettant le mariage à l’ingénue jeune fille et en l’abandonnant, il l’expose au déshonneur public.

C) La perversion du héros: Le plaisir de faire le mal.
Plaisir du blasphème: Il est prêt à jurer au nom du ciel, à commettre un blasphème, à se présenter comme un envoyé de Dieu. Le mensonge ne lui coûte rien et il presse Charlotte de sceller leur accord par un serrement de main (comme la statue à la fin de la pièce).



III) Une scène de farce ou des procédés comiques qui parodient le topos de la rencontre amoureuse
A) Comique de geste et comique de situation
Les jeux de scène: Dom Juan fait pivoter Charlotte, on imagine ses grands gestes qui caricaturent la passion amoureuse (main sur le cœur, yeux suppliants, agenouillements…).
Dom Juan vient d’être sauvé de la noyade par Pierrot, mais il n’hésite pas à séduire sa fiancée : Caricature de « l’épouseur à toutes mains ».

B) Comique de caractère
Rôle crucial de Sganarelle, silencieux, qui doit dans son attitude marquer son désaccord face à une scène qu’il a vue et revue.
Excès de l’attitude de Dom Juan: Il connaît Charlotte depuis cinq minutes et veut l’épouser et se récrie d’indignation, avec un aplomb désarmant, dès que la jeune fille le soupçonne, à juste titre, de la railler: « Moi, me railler de vous? ». Manipulateur brillant des illusions, il plie la réalité à ses désirs, mais on rit de sa hardiesse, qui met à mal les conventions sociales et dévore sans pitié les êtres faibles.



C) Comique de contrastes
Le contraste des mondes: Rusticité du monde paysan et élégance du grand seigneur. Le parler populaire de Charlotte (« si ça est », « Fi, monsieur! », « Piarrot, le fils de la voisine Simonette ») contraste avec l’emphase du grand seigneur qui s’encanaille.
Analyser l’ironie de certaines répliques de Dom Juan et de Sganarelle (« le Ciel, qui le connaît bien, m’a conduit ici ») et la naïveté de Charlotte.



    
Nathalie LECLERCQ (Une partie du plan et certaines analyses sont tirées de: 10 textes expliqués, Molière, Dom Juan, de Pascal DEBAILLY, Profil d'une œuvre, Hatier, 1988)

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