samedi 6 avril 2013

MOLIERE, DOM JUAN, ACTE I, scène 2, L'AUTOPORTRAIT, COMMENTAIRE











TEXTE

Dom Juan (A Sganarelle): 

Quoi ? tu veux qu’on se lie à demeurer au premier objet qui nous prend, qu’on renonce au monde pour lui, et qu’on n’ait plus d’yeux pour personne ? La belle chose de vouloir se piquer d’un faux honneur d’être fidèle, de s’ensevelir pour toujours dans une passion, et d’être mort dès sa jeunesse à toutes les autres beautés qui nous peuvent frapper les yeux ! Non, non : la constance n’est bonne que pour des ridicules ; toutes les belles ont droit de nous charmer, et l’avantage d’être rencontrée la première ne doit point dérober aux autres les justes prétentions qu’elles ont toutes sur nos cœurs. Pour moi, la beauté me ravit partout où je la trouve, et je cède facilement à cette douce violence dont elle nous entraîne. J’ai beau être engagé, l’amour que j’ai pour une belle n’engage point mon âme à faire injustice aux autres ; je conserve des yeux pour voir le mérite de toutes, et rends à chacune les hommages et les tributs où la nature nous oblige. Quoi qu’il en soit, je ne puis refuser mon cœur à tout ce que je vois d’aimable ; et dès qu’un beau visage me le demande, si j’en avais dix mille, je les donnerais tous. Les inclinations naissantes, après tout, ont des charmes inexplicables, et tout le plaisir de l’amour est dans le changement. On goûte une douceur extrême à réduire, par cent hommages, le cœur d’une jeune beauté, à voir de jour en jour les petits progrès qu’on y fait, à combattre par des transports, par des larmes et des soupirs, l’innocente pudeur d’une âme qui a peine à rendre les armes, à forcer pied à pied toutes les petites résistances qu’elle nous oppose, à vaincre les scrupules dont elle se fait un honneur et la mener doucement où nous avons envie de la faire venir. Mais lorsqu’on en est maître une fois, il n’y a plus rien à dire ni rien à souhaiter ; tout le beau de la passion est fini, et nous nous endormons dans la tranquillité d’un tel amour, si quelque objet nouveau ne vient réveiller nos désirs, et présenter à notre cœur les charmes attrayants d’une conquête à faire. Enfin il n’est rien de si doux que de triompher de la résistance d’une belle personne, et j’ai sur ce sujet l’ambition des conquérants, qui volent perpétuellement de victoire en victoire, et ne peuvent se résoudre à borner leurs souhaits. Il n’est rien qui puisse arrêter l’impétuosité de mes désirs : je me sens un cœur à aimer toute la terre ; et comme Alexandre, je souhaiterais qu’il y eût d’autres mondes, pour y pouvoir étendre mes conquêtes amoureuses.



Plan pour un commentaire : Acte I, scène 2, l’autoportrait

Problématique: En quoi cette tirade baroque constitue un éloge paradoxal du libertinage?

I) Un éloge du libertinage
A) Un jeu argumentatif
La rhétorique de la conviction au service du libertinage = Un schéma argumentatif classique
- « Quoi ? tu veux qu’on se lie à demeurer au premier objet qui nous prend [...]! » : Réfutation de la thèse adverse à l’aide d’interrogations et d’exclamations oratoires, métaphore filée qui associe la fidélité amoureuse à la mort. Dom Juan utilise avec brio la rhétorique classique et maîtrise parfaitement l’art de l’éloquence.
- « toutes les belles ont droit de nous charmer » : Métonymie – synecdoque « Toutes les belles » à valeur hyperbolique + Valeur générique du pronom personnel « nous » + Isotopie du droit et de la justice = Éloge passionné de sa propre inconstance et hommage rendu à la beauté des femmes. Le jeu des pronoms rend cet éloge universel, Dom Juan devenant le parangon du séducteur de La Femme.
- « On goûte une douceur extrême à réduire, par cent hommages, le cœur d’une jeune beauté, à voir de jour en jour les petits progrès qu’on y fait, à combattre par des transports, par des larmes et des soupirs, l’innocente pudeur d’une âme [...] » : Longue période construite par une succession d’infinitifs juxtaposés qui mime les étapes de la conquête = Stratégie du séducteur et plaisirs de la conquête (Champ lexical militaire) et envolée finale + Métaphore filée qui assimile la séduction à une conquête militaire.

B) Un jeu énonciatif
Dom Juan, homme de théâtre, homme de parole, joue avec le système énonciatif
- Jeu des pronoms personnels: « Tu » renvoie au destinataire, Sganarelle, dont il réfute la thèse, puis emploi de la première personne du singulier, « Je », pour mettre en avant son « moi » singulier, en alternance avec « On » et « Nous »: Discours tantôt personnalisé, tantôt généralisant (Voir aussi les nombreuses maximes au présent de vérité générale): Tirade adressée à Sganarelle, mais aussi au public (double énonciation). Ce jeu énonciatif met en exergue la volonté de Dom Juan de se poser en modèle, de parler au nom d’un plus grand nombre, voire de tous.

C) Un jeu verbal
- Emploi d’interrogations et d’exclamations oratoires(Premières lignes), hyperboles (« s’ensevelir », « partout », « dix mille »...), euphémismes galants (« La mener doucement où nous avons envie de la faire venir », « triompher de la résistance », métaphores filées (constance = mort, inconstance = devoir moral, séduction = conquête guerrière), comparaison avec Alexandre (Fin du texte) = Son principal outil de séduction est la parole, Dom Juan séduit par les mots (Voir la scène avec Charlotte et Mathurine).




II) Un éloge paradoxal
A) Une perversion du langage
Dom Juan détourne le vocabulaire de son utilisation courante:
- Lexique moral et juridique au service d’un vice, lexique précieux de la galanterie, lexique chevaleresque (codes de l’amour courtois) et lexique guerrier au service des conquêtes amoureuses. Dom juan est un homme de paradoxes qui détourne le langage pour persuader du bien fondé de son discours.

B) Une condamnation de la fidélité
Condamnation de ce que la morale défend: « ce faux honneur d’être fidèle » = valeur de l’oxymore.
- Jeu des champs lexicaux: Fixité, sommeil et mort pour la fidélité (« se lie à demeurer », « s’ensevelir pour toujours », « être mort dès sa jeunesse », « nous nous endormons dans la tranquillité »). La fidélité est assimilée à la mort du désir et donc à une mort symbolique.
- S’oppose à ce champ lexical de l’ensevelissement et de l’immobilisme celui de la conquête militaire, du mouvement et de la fuite en avant (« toutes les belles ont droit de nous charmer» = sous-entendu, une fois que l’une est conquise, il passe à une autre). 

B) Un éloge de l’inconstance
Apologie de ce que la morale réprouve: L’inconstance et le libertinage.
- Variations sur le thème baroque de l’inconstance: L’oxymore « douce violence » et le lexique de la morale et du droit: « ont droit de nous charmer », « dérober aux autres », « justes prétentions », « faire injustice », « le mérite », « les hommages et les tributs où la nature nous oblige » présentent l’inconstance comme un devoir moral, une quasi obligation qu’il se doit de suivre pour rendre hommage à la beauté des femmes. Il n’est donc pas responsable, mais passif.


III) Un éloge baroque
A) L’inconstance comme vertu
- « Mais lorsqu’on en est maître une fois, il n’y a plus rien à dire ni rien à souhaiter ; tout le beau de la passion est fini, et nous nous endormons dans la tranquillité d’un tel amour, si quelque objet nouveau ne vient réveiller nos désirs, et présenter à notre cœur les charmes attrayants d’une conquête à faire. » : Termes antithétiques (« une fois » VS « objet nouveau ») qui tend à faire de l’amour une perpétuelle quête de nouvel « objet » + Construction syntaxique qui mime l’endormissement de l’amour et repart sur l’élan de la nouvelle conquête. + Valeur générique et universelle du « nous » = Thème baroque = Dom Juan est un être aux désirs éphémères et aux sentiments changeants
- « tout le plaisir de l’amour est dans le changement. » : Présent de vérité général + Pronom indéfini « tout »  = la phrase sonne telle un e maxime, une leçon de vie, voire un précepte.

B) Le goût de l'ornement
- Les nombreuses métaphores qui jalonnent cette tirade (« d’une âme qui a peine à rendre les armes + volent perpétuellement de victoire en victoire + je me sens un cœur à aimer toute la terre »), les diverses figures d’amplification (« d’être mort dès sa jeunesse + douce violence (Oxymore révélateur) + si j’en avais dix mille, je les donnerais tous. »)  et la rhétorique exubérante du texte rappellent l’esthétique baroque. Le foisonnement de l’écriture et la surcharge ornementale permettent de mettre en scène un personnage « à masques », un personnage double et mystérieux. Voir, en l’occurrence la comparaison d’avec Alexandre = Dom Juan et le masque du conquérant... amoureux !

C) Le triomphe des apparences
- « On goûte une douceur extrême à réduire, par cent hommages, le cœur d’une jeune beauté, à voir de jour en jour les petits progrès qu’on y fait, à combattre par des transports, par des larmes et des soupirs, l’innocente pudeur d’une âme qui a peine à rendre les armes, à forcer pied à pied toutes les petites résistances qu’elle nous oppose, à vaincre les scrupules dont elle se fait un honneur et la mener doucement où nous avons envie de la faire venir. » : Les verbes d’action dénotent le mensonge, l’apparat et la manipulation. La valeur comminatoire du « on » fait de Dom Juan un être diabolique qui se plaît à devenir l’amant parfait, l’espace d’un instant, pour parvenir à ses fins. La métonymie « cœur d’une jeune beauté » fait de Dom Juan un chasseur, et de la jeune femme, une proie. D’ailleurs, les expressions « larmes, soupirs, innocente pudeur, résistances, scrupules, honneur » démontrent, en creux, que la victime fait tout pour résister, mentalement et physiquement. Mais Dom Juan, maître des apparences, triomphe en promettant le mariage, par exemple (Comme avec Charlotte et Mathurine), et en se métamorphosant en mari idéal.


Don juan livre l’éloge paradoxal de l’inconstance, ce désir insatiable, cette soif de démesure, cette quête d’absolu irréalisable qui le mènera à sa perte. Cet éloge acquiert une sensibilité baroque grâce à l’éloquence et à la théâtralité du séducteur, qui déploie les artifices de la rhétorique pour persuader son auditoire. Ce culte de l’inconstance, cette parole et cette vie sans cesse en mouvement, ce goût pour les contradictions sont autant de caractéristiques de l’esthétique baroque, auxquelles viennent s’ajouter l’hypertrophie du moi et le désir toujours insatisfait car ressortissant d’une quête irréalisable d’absolu.

Nathalie LECLERCQ





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