jeudi 25 avril 2013

BECKETT, EN ATTENDANT GODOT, Fin de la pièce, COMMENTAIRE







Acte II, p 132 « Silence. Vladimir fait un soudain bond en avant » à fin de la pièce

Le soleil se couche, la lune se lève. Vladimir reste immobile. Estragon se réveille, se déchausse, se lève, les chaussures à la main, les dépose devant la rampe, va vers Vladimir, le regarde.
ESTRAGON : Qu’est-ce que tu as ?
VLADIMIR : Je n’ai rien.
ESTRAGON : Moi je m’en vais.
VLADIMIR : Moi aussi.
Silence.
ESTRAGON : Il y avait longtemps que je dormais ?
VLADIMIR : Je ne sais pas.
Silence.
ESTRAGON : Où irons-nous ?
VLADIMIR : Pas loin.
ESTRAGON : Si si, allons-nous-en loin d’ici !
VLADIMIR : On ne peut pas.
ESTRAGON : Pourquoi ?
VLADIMIR : Il faut revenir demain.
ESTRAGON : Pour quoi faire ?
VLADIMIR : Attendre Godot.
ESTRAGON : C’est vrai. (Un temps.) Il n’est pas venu ?
VLADIMIR : Non.
ESTRAGON : Et maintenant il est trop tard.
VLADIMIR : Oui, c’est la nuit.
ESTRAGON : Et si on le laissait tomber ? (Un temps.) Si on le laissait tomber?
VLADIMIR : Il nous punirait. (Silence. Il regarde l’arbre.) Seul l’arbre vit.
ESTRAGON  (regardant l’arbre.) : Qu’est-ce que c’est ?
VLADIMIR : C’est l’arbre.
ESTRAGON : Non mais quel genre ?
VLADIMIR : Je ne sais pas. Un saule.
ESTRAGON : Viens voir. (Il entraîne Vladimir vers l’arbre. Ils s’immobilisent devant. Silence.) Et si on se pendait ?
VLADIMIR : Avec quoi ?
ESTRAGON : Tu n’as pas un bout de corde ?
VLADIMIR : Non.
ESTRAGON : Alors on ne peut pas.
VLADIMIR : Allons-nous-en.
ESTRAGON : Attends, il y a ma ceinture.
VLADIMIR : C’est trop court.
ESTRAGON : Tu tireras sur mes jambes.
VLADIMIR : Et qui tirera sur les miennes ?
ESTRAGON : C’est vrai.
VLADIMIR : Fais voir quand même. (Estragon dénoue la corde qui maintient son pantalon. Celui-ci, beaucoup trop large, lui tombe autour des chevilles. Ils regardent la corde.) A la rigueur ça pourrait aller. Mais est-elle solide ?
ESTRAGON : On va voir. Tiens.
Ils prennent chacun un bout de la corde, et tirent. La corde se casse. Ils manquent de tomber.
VLADIMIR : Elle ne vaut rien.
Silence.
ESTRAGON : Tu dis qu’il faut revenir demain ?
VLADIMIR : Oui.
ESTRAGON : Alors on apportera une bonne corde.
VLADIMIR : C’est ça.
Silence.
ESTRAGON : Didi.
VLADIMIR. : Oui.
ESTRAGON : Je ne peux plus continuer comme ça.
VLADIMIR : On dit ça.
ESTRAGON : Si on se quittait ? Ça irait peut-être mieux.
VLADIMIR : On se pendra demain. (Un temps.) A moins que Godot ne vienne.
ESTRAGON : Et s’il vient ?
VLADIMIR : Nous serons sauvés.
Vladimir enlève son chapeau - celui de Lucky - regarde dedans, y passe la main, le secoue, le remet.
ESTRAGON : Alors, on y va ?
VLADIMIR : Relève ton pantalon.
ESTRAGON : Comment ?
VLADIMIR : Relève ton pantalon.
ESTRAGON : Que j’enlève mon pantalon ?
VLADIMIR : RE-lève ton pantalon.
ESTRAGON : C’est vrai.
Il relève son pantalon. Silence.
VLADIMIR : Alors, on y va ?
ESTRAGON : Allons-y.
Ils ne bougent pas.
Rideau




PLAN POUR UN COMMENTAIRE: Acte II, p 132 « Silence. Vladimir fait un soudain bond en avant » à fin de la pièce

Problématique: Cette dernière scène, si l'on se réfère au théâtre classique, doit constituer un dénouement, suite à une progression. Le dénouement est la partie finale d’une pièce de théâtre où, traditionnellement, le nœud de l’intrigue se débrouille, où les conflits trouvent leur solution et où le sort de tous les personnages est réglé. Par extension, le dénouement est aussi la solution à un problème ou à une situation difficile de la vie.  Peut-on parler de dénouement dans ce passage?
I) Les personnages « dénouent » les conflits
            A) Un jeu de question/réponse
- Estragon et la forme interrogative
- Le rôle de Vladimir = détient les réponses
B) Des débuts de réponses
- Le rôle de Godot (Un drôle de messie !)
- Le rôle de l’arbre (Personnification)
- Le rôle du pantalon (Ou le dérisoire fondamental)
            C) Des leitmotive comme refrains de la vie et de la mort
- L’éventualité de ne pas revenir
- La pendaison
- L’éventualité de se quitter
- L’éventualité de partir



           
II) Un dénouement qui rend compte d’un « tragique dérisoire »
            A) La règle des trois unités bafouées
- « Le soleil se couche, la lune se lève. »
- Pas d’unité de temps ni de lieu, ni de temps.
            B) le tragique rendu quotidien
- La scène de la pendaison est traitée de façon prosaïque, avec l’utilisation de la ceinture en lieu de corde, les explications de Vladimir (« Qui tirera sur les miennes ?) = Ces remarques et ce « projet » sont faits d’un ton détaché, sur le ton de la conversation, comme s’ils évoquaient une recette de cuisine. Pourtant, il s’agit de se donner la mort, pour lutter contre la fatalité, thème tragique par excellence, mais sur le mode mineur = Registre burlesque.
            C) Un dénouement farcesque ou le tragique dérisoire et burlesque
- Des impossibilités tragiques : Les personnages luttent, mais ne peuvent s’en sortir, ils ne peuvent ni partir (Sinon ils seraient punis), ni mourir (Echec de la pendaison), ils ne peuvent qu’attendre. Ils sont pris au piège par les objets (Voir comment ils utilisent la chaussure et le chapeau, ils les inspectent comme s’ils y cherchaient des réponses, car seuls les objets du quotidien semblent avoir un sens, tel l’arbre qui vit, ils sont concrets et palpables, ils ont une réelle existence, plus que les personnages eux-mêmes.)
- Des solutions dérisoires ou la pendaison manquée : Les réponses apportées à leurs angoisses semblent donc dérisoires. Lorsqu’Estragon demande : « Si on le laissait tomber ? », son interrogation familière exprime de façon prosaïque leur absence de liberté et leur besoin de se libérer de cette attente interminable. La réponse de Vladimir : « Il nous punirait », appartient au registre de l’enfance (Ce sont les enfants qu’on punit), et n’apporte pas vraiment de réponse précise à l’ensemble de la pièce. La solution de partir est écartée pour une raison dérisoire, qui manque de précision. La solution de se pendre est traitée sur le même mode. La proposition interro-hypothétique d’Estragon, « Et si on se pendait ? », relève du registre enfantin, comme s’il proposait un nouveau jeu. D’ailleurs, les deux hommes réagissent, parlent et bougent comme des enfants. La scène du pantalon, par exemple, est assez significative, et ici, Vladimir joue le rôle du père qui réprimande son fils, parce qu’il a le pantalon baissé. Le pantalon, nous l’avons déjà vu, est un accessoire fondamental, voir l’essai de Beckett, Le monde et le pantalon :
« LE CLIENT : Dieu a fait le monde en six jours, et vous, vous n’êtes pas foutu de me faire un pantalon en six mois.
LE TAILLEUR : Mais, Monsieur, regardez le monde, et regardez votre pantalon. »
Le monde va mal, il est fait de doutes, d’attentes, et d’angoisse. Seuls les objets, et tout ce qui est concret a une réelle existence et vaut que l’on s’en préoccupe. Les doutes existentiels n’ont aucune réponse.




III) Un dénouement ouvert sur l’infini des possibilités
            A) Une parole non agissante
- Etudier comment les personnages ne font pas du tout ce qu’ils disent et l’effet de cette inaction.
            B) Le postulat esthétique de Beckett vérifié : « L’œuvre construit un sens sur la limite de tous sens possibles », cette affirmation sonne comme un manifeste poétique et explique la pièce dans son ensemble. Cette fin inachevée, réitérable à l’infini dit l’impossibilité de donner un sens à la vie, à l’existence et postule l’inefficacité du théâtre à répondre véritablement aux questions que le lecteur se pose.
-Etudier les valeurs des silences et des gestes des personnages, rôle des didascalies, c’est elles qui apportent du sens. Le théâtre beckettien vaut surtout par tout ce qui n’est pas dit sur scène, mais montré à travers les costumes, les gestes, les accessoires… Le corps des acteurs, la scène elle-même sont bien réels et disent la vérité, contrairement au langage qui ment ou ne permet pas vraiment la communication.
            C) Sensation d’enfermement et d’éternel retour
- Voir comment cette fin répète, tout en la modifiant, la fin du premier acte et en voir les effets
- Etudier la dimension existentielle des répliques suivantes : « Seul l’arbre vit », « Je ne peux plus continuer comme ça. » 


Nathalie LECLERCQ




8 commentaires:

  1. Que cherche Vladimir dans son chapeau melon?

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  2. Bonjour, avec quel courant artistique serait-il possible d'établir un lien? L'expressionnisme en tant qu'il exprime l'angoisse, l'abstraction géométrique en tant qu'équivalent visuel de l'épuration des personnages et de l'intrigue?
    Merci.

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    1. Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.

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    2. L'abstraction géométrique (qui n'est pas un courant mais une forme d'expression artistique) me semble pertinente pour qualifier la pièce, étant donné qu'elle joue de l'épuration du décor, également, tout en donnant la primeur à des objets au symbolisme fort: l'arbre, la chaussure, le chapeau (je parle d'objets scéniques, qui ont une épaisseur et un véritable rôle dans la pièce). Le rythme des silences est aussi à prendre en compte, comme une remise en cause du langage et de son impossibilité à faire sens, il demeure abstrait et ne renvoie pas à la réalité subjective des êtres...
      En espérant que ces quelques analyses vous auront été utiles,
      Cordialement,
      Nathalie Leclercq

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  3. Bonjour, merci pour vos analyses, quels films à votre avis illustrent le mieux ce sentiment d'impuissance et de solitude propre à l'absurde? J'ai pensé à Gerry de Gus Van Sant mais pour des élèves cela risque d'être trop exigeant à cause des long temps morts.
    Cordialement.

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    1. Bonjour,
      Je sais que ces deux propositions ne sont pas véritablement des films sur l'absurde, mais je pense que :
      Lost in translation,
      et Virgin suicides de Sofia Coppola
      peuvent être appréhendés dans cette perspective.
      Sinon, il y a également
      Last days de Gus Van Sant,
      qui est très bien (et sûrement plus accessible aux élèves qui seront d'emblée intéressés s'ils écoutent Nirvana).
      En espérant vous avoir été utile,
      Bien cordialement,
      Nathalie Leclercq

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    2. Merci pour votre réponse, j'avais aussi pensé à Last Days (la séquence avec le vendeur d'annonces en particulier).Je vais tâcher de revoir ces films afin de choisir une séquence en particulier.
      Je me souviens également de deux westerns de Monte Hellman: Ride the whirlwind et The shooting.
      Sinon je pensais les renvoyer à la série documentaire Apocalypse la deuxième guerre mondiale pour le contexte historique, même si la guerre d'Indochine et la Guerre Froide n'y sont pas traitées.
      Je vais également chercher une BD, afin de leur faire percevoir des similitudes au-delà de la diversité des supports.
      Cordialement.

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