jeudi 25 avril 2013

BECKETT, EN ATTENDANT GODOT, Acte I, de "Pozzo (désolé): vous vous ennuyez?" à "Lucky s'immobilise", COMMENTAIRE




Pozzo (désolé) : Vous vous ennuyez ? 
Estragon : Plutôt. Pozzo (à Vladimir) : Et vous, monsieur ? 
Vladimir : Ce n’est pas folichon. 
Silence. 
Pozzo se livre à une bataille intérieure. 
Pozzo : Messieurs, vous avez été…(il cherche)…convenables avec moi. 
Estragon : Mais non ! 
Vladimir : Quelle idée ! 
Pozzo : Mais si, mais si, vous avez été corrects. De sorte que je me demande… Que puis-je faire à mon tour pour ces braves gens qui sont en train de s’ennuyer ? 
Estragon : Même un louis serait le bienvenu. 
Vladimir : Nous ne sommes pas des mendiants. 
Pozzo : Que puis-je faire, voilà ce que je me dis pour que le temps leur semble moins long ? Je leur ai donné des os, je leur ai parlé de choses et d’autres, je leur ai expliqué le crépuscule, c’est une affaire entendue. Et j’en passe. Mais est-ce suffisant, voilà ce qui me torture, est-ce suffisant ? 
Estragon : Même cent sous. 
Vladimir : Tais-toi ! Estragon : J’en prends le chemin. 
Pozzo : Est-ce suffisant ? Sans doute. Mais je suis large. C’est ma nature. Aujourd’hui. Tant pis pour moi. ( Il tire sur la corde. Lucky le regarde.) Car je vais souffrir. Cela est certain. (Sans se lever, il se penche et reprend son fouet). Que préférez-vous ? Qu’il danse, qu’il chante, qu’il récite, qu’il pense, qu’il… 
Estragon : Qui ? 
Pozzo : Qui ! Vous savez penser, vous autre ? 
Vladimir : Il pense ? 
Pozzo : Parfaitement. A haute voix. Il pensait même très joliment autrefois, je pouvais l’écouter pendant des heures. Maintenant… (il frissonne). Enfin, tant pis. Alors, vous voulez qu’il nous pense quelque chose ? 
Estragon : J’aimerais mieux qu’il danse. Ce serait plus gai ? 
Pozzo : Pas forcément. 
Estragon : N’est-ce pas, Didi, que ce serait plus gai ? 
Vladimir : J’aimerais bien l’entendre penser. 
Estragon : Il pourrait peut-être penser d’abord et danser ensuite ? si ce n’est pas trop lui demander. 
Vladimir (à Pozzo) : Est-ce possible ? 
Pozzo : Mais certainement, rien de plus facile. C’est d’ailleurs l’ordre naturel.(Rire bref) 
Vladimir : Alors, qu’il danse. 
Silence 
Pozzo ( à Lucky) : Tu entends ? 
Estragon : Il ne refuse jamais ? 
Pozzo : Je vous expliquerai ça tout à l’heure. (A Lucky) Danse, pouacre ! 
Lucky dépose valise et panier, avance un peu vers la rampe, se tourne vers Pozzo. Estragon se lève pour mieux voir. Lucky danse. Il s’arrête. 
Estragon : C’est tout ? 
Pozzo : Encore ! Lucky répète les mêmes mouvements, s’arrête. 
Estragon : Eh ben, mon cochon ! ( Il imite les mouvements de Lucky. ) J’en ferais autant. ( Il imite, manque de tomber, se rassied ). Avec un peu d’entraînement. 
Vladimir : Il est fatigué. 
Pozzo : Autrefois, il dansait la farandole, l’almée, la gigue, le fandango et même le hornpipe. Il bondissait. Maintenant il ne fait plus que ça. Savez-vous comment il l’appelle ? 
Estragon : La mort du lampiste. 
Vladimir : Le cancer des vieillards. 
Pozzo : La danse du filet. Il croit être empêtré dans un filet. 
Vladimir (avec des tortillements d’esthète). Il y a quelque chose… 
Lucky s’apprête à retourner vers ses fardeaux. 
Pozzo (Comme un cheval ). Wooa ! 
Lucky s’immobilise.







PLAN POUR UN COMMENTAIRE: Acte I, à partir de « Pozzo (désolé) : Vous vous ennuyez ?… » p.53 jusqu’à « Lucky s’immobilise. » p.56

Problématique : Comment cette scène grotesque révèle-t-elle l’absurdité de la condition humaine ?

I) Un dialogue de sourds
A) D’un côté Pozzo cherche absolument à distraire Vladimir et Estragon en se servant de Lucky
- Pozzo réfléchit à voix haute (Jeu sur l’énonciation)
- Mais emploi de la troisième personne du pluriel « leur »
- Son énumération (Je + leur + verbes au passé composé) : Il n’est pas parvenu à mettre un terme à l’interminable attente, il n’a pas pu se substituer à Godot
B)  De l’autre côté, les deux clochards s’en tiennent à leur préoccupation 
- Vladimir et Estragon = des doubles
- Mais conflit Vladimir VS Estragon : Thématique de l’argent +     « Tais-toi »
- Doubles de Pozzo et Lucky ?




C) La faculté de danser et de penser de Lucky
- Une question rhétorique lourde de signification : « Vous savez penser, vous autres ? » = Remise en question de la faculté de penser des personnages = déshumanisation dévalorisante, mais ni Vladimir, ni Estragon ne réfutent ! Eux-mêmes acceptent donc cette animalisation, sont réduits à des animaux sans pensée ! Le dialogue se passe alors entre « sourds », c’est-à-dire, au sens métaphorique, entre personnages sourds à toute pensée, puisqu’ils ne savent pas penser ! Et alors, comment communiquer ? Beckett met ici l’accent sur le refus de l’homme de réfléchir, de voir en face sa propre condition, et sur ce besoin de se détourner de la réalité par des divertissements (Renvoie à Pascal et son divertissement).
- « Il pensait même très joliment autrefois » = Mise en scène d’un paradoxe : Le personnage le plus déshumanisé serait le seul à savoir penser ! + Eloge d’une pensée insignifiante : Une capacité sans objet. Le dialogue n’est donc pas possible, les personnages monologuent, en fait, car la pensée ne sert pas à signifier, elle est utilisée pour elle-même, dans l’absolu. Aucune communication n’est vraiment possible.




II) Des corps et des esprits exhibés et aliénés
            A) Une exhibition théâtrale
- La danse de Lucky : Des spectateurs, le théâtre dans le théâtre, procédé de la mise en abyme
- Pozzo et Lucky : Un bourreau et sa victime
- Autosatisfaction de Vladimir (« Rire bref »)
            B) Aliénation du corps
- Lucky : Perte de toute dignité par une pitoyable mise en scène du corps
- Volonté de Vladimir de dominer Lucky : « Danse, pouacre ! »
- Aliénation de Lucky




            C) Aliénation de l’esprit
- Les réflexions à voix haute de Pozzo au début de la scène restent sans réponse : Défaillance d’une pensée qui ne peut être mise en mots
- Mise en abyme du « théâtre de la cruauté » (Antonin Artaud) : Estragon en redemande + répétition de la danse= absurde de cette gestuelle avilissante + imitation + insulte + « ça » + différentes interprétations de la danse.




III) Qui révèle l’absurdité de la condition humaine.
            A) Thématique de l’ennui
- Thématique de l’ennui, mais désamorcé par le registre familier    « folichon » = grotesque et tragique dérisoire
- Estragon et l’argent : Désir absurde de combler le vide de l’attente par de l’argent, intérêt tout matériel
            B) Thématique du silence
- « J’en prends le chemin »
- Le divertissement pascalien
            C) Thématique de l’aliénation existentielle
- Analyse des hypothèses de Vladimir et Estragon
- « Empêtré dans un filet » = inversion burlesque de la catharsis aristotélicienne (purgation des passions par un processus d’identification du spectateur au personnage)

Nathalie LECLERCQ



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