dimanche 31 mars 2013

COMMENTAIRE, CAMUS, L'ETRANGER, I, 5.




TEXTE :



                 Peu après, le patron m'a fait appeler et sur le moment j'ai été ennuyé parce que j'ai pensé qu'il allait me dire de moins téléphoner et de mieux travailler. Ce n'était pas cela du tout. Il m'a déclaré qu'il allait me parler d'un projet encore très vague. Il voulait seulement avoir mon avis sur la question. Il avait l'intention d'installer un bureau à Paris qui traiterait ses affaires sur la place, et directement, avec les grandes compagnies et il voulait savoir si j'étais disposé à y aller. Cela me permettrait de vivre à Paris et aussi de voyager une partie de l'année. «Vous êtes jeune, et il me semble que c'est une vie qui doit vous plaire.» J'ai dit que oui mais que dans le fond cela m'était égal. Il m'a demandé alors si je n'étais pas intéressé par un changement de vie. J'ai répondu qu'on ne changeait jamais de vie, qu'en tout cas toutes se valaient et que la mienne ici ne me déplaisait pas du tout. Il a eu l'air mécontent, m'a dit que je répondais toujours à côté, que je n'avais pas d'ambition et que cela était désastreux dans les affaires. Je suis retourné travailler alors. J'aurais préféré ne pas le mécontenter, mais je ne voyais pas de raison pour changer ma vie. En y réfléchissant bien, je n'étais pas malheureux. Quand j'étais étudiant, j'avais beaucoup d'ambitions de ce genre. Mais quand j'ai dû abandonner mes études, j'ai très vite compris que tout cela était sans importance réelle.

                  Le soir, Marie est venue me chercher et m'a demandé si je voulais me marier avec elle. J'ai dit que cela m'était égal et que nous pourrions le faire si elle le voulait. Elle a voulu savoir alors si je l'aimais. J'ai répondu comme je l'avais déjà fait une fois, que cela ne signifiait rien mais que sans doute je ne l'aimais pas. "Pourquoi m'épouser alors?" a-t-elle dit. Je lui ai expliqué que cela n'avait aucune importance et que si elle le désirait, nous pouvions nous marier. D'ailleurs, c'était elle qui le demandait et moi je me contentais de dire oui. Elle a observé alors que le mariage était une chose grave. J'ai répondu : "Non." Elle s'est tue un moment et elle m'a regardé en silence. Puis elle a parlé. Elle voulait simplement savoir si j'aurais accepté la même proposition venant d'une autre femme, à qui je serais attaché de la même façon. J'ai dit : "Naturellement."




Deux épisodes représentatifs de la vie de Meursault : « Peu après » à « naturellement. »

Problématique : Dans quelle mesure ces deux épisodes sont-ils représentatifs du mode de penser du personnage et d’une vision particulière de l’homme et du monde ?



I) Deux épisodes complémentaires
            A) Deux traitements identiques
- Voir le schéma de chaque micro-récit
            - Structure : proposition + réponse
            - Traitement stylistique : rôle des discours rapportés, discours indirect, indirect libre et discours direct à analyser. Ce qui frappe avant tout c'est la simplicité et le naturel du style. Roland Barthes (Le Degré zéro de l’écriture) évoque ainsi une "parole transparente" et un "style de l'absence qui est presque une absence idéale de style". On remarquera aussi l'extrême concision des phrases.


            B) Structure en parallèle et symétrie
- « Peu après + Le soir » : Complément circonstanciel de temps = même journée + « Collage » des deux épisodes, narrés l’un après l’autre sans transition = Deux épisodes rapprochés narrativement pour mieux mettre en valeur leur concomitance + ellipse narrative.
- Deux évènements par rapport à deux personnages qui ont un rôle important dans la vie de Meursault : Son patron (Vie professionnelle) et Marie (Vie sentimentale).
-Rapports professionnels : ‘J’étais ennuyé » = vocabulaire affectif + « il allait me dire » = euphémisme pour « reprocher » : relations professionnelles du subalterne avec son patron.
- Rapports amoureux : Verbe « aimer » répété plusieurs fois + question de mariage = dialogue d’ordre privé

            C) Deux demandes identiques
- Deux demandes, deux propositions qui risquent de changer sa vie : Une promotion (« un projet encore très vague ») et le signifié révélateur «du substantif « projet » qui met bien en valeur le fait que l’avenir de Meursault est en jeu, et une demande en mariage (« Elle m’a demandé si je voulais me marier avec elle), mise en valeur par l’interrogative indirecte « si je ».
- Deux réponses identiques : « J'ai dit que oui mais que dans le fond cela m'était égal. » + « J'ai dit que cela m'était égal » = Pronom démonstratif + Adjectif attribut.



II) Qui révèlent le mode de penser du personnage
            A) Deux confrontations
- « Il a eu l'air mécontent, m'a dit que je répondais toujours à côté, que je n'avais pas d'ambition et que cela était désastreux dans les affaires. » Camus rapporte les paroles du patron au discours direct pour mieux mettre en valeur les reproches et le mécontentement du personnage. Ces mots résument en fait le comportement et le mode de penser de Meursault : « toujours à côté, pas d’ambition, désastreux » : vocabulaire dépréciatif et axiologique, caractérisant négativement le personnage. Le patron peut sembler être le porte-parole du lecteur, ou du lecteur qui s’arrête justement aux apparences et qui ne comprend pas Meursault. C’est ainsi que Meursault semble un « étranger » « toujours à côté » car ne se comportant pas en adéquation avec ce que la norme attend de lui. Ici, par exemple, il ne se réjouit pas d’une promotion, tout comme il va sembler froid face à la demande de mariage de Marie.
- « Elle a observé alors que le mariage était une chose grave. J'ai répondu : "Non." » Le discours indirect de Marie s’oppose au discours direct de Meursault, qui frappe d’autant plus par sa brièveté, réduit simplement à l’adverbe négatif « non ». Meursault ne ment pas, répond simplement, et ne craint pas de dire ce qu’il pense. S’il n’osait pas vraiment être franc avec son patron, il énonce directement ce qu’il pense à Marie, son égale, même si ce qu’il a à dire peut déplaire à la jeune femme. En cela, il est aussi un « étranger », qui ne respecte pas les règles hypocrites de la société qui demandent de mentir pour ne pas choquer. Meursault est entier, dans son style, dans son être et dans sa façon de penser.

            B) Des phrases clefs
- « J'ai répondu qu'on ne changeait jamais de vie, qu'en tout cas toutes se valaient et que la mienne ici ne me déplaisait pas du tout » = imparfait gnomique = aphorisme qui sonne comme une maxime, une sorte de philosophie désenchantée de la vie et qui met en exergue une conception pessimiste de l’existence, ou du moins réaliste.
- « Quand j'étais étudiant, j'avais beaucoup d'ambitions de ce genre. Mais quand j'ai dû abandonner mes études, j'ai très vite compris que tout cela était sans importance réelle. » Les deux subordonnées de temps (Quand + mais quand) mettent en valeur un avant, plein d’espoir et d’illusions et un après, qui révèle une vision plus réaliste, moins utopique, de la vie. Meursault a grandi, a muri, et a compris que rien n’a d’importance, puisque nous allons tous mourir. Face à l’inéluctabilité de la mort, la vie semble manquer de sens, et dénuée de véritable but.

            C) Des réactions en adéquation avec cette vision de la vie
- « Cela m’était égal » : Répété plusieurs fois, cette assertion explique une grande partie des actions du personnage dans ces passages, mais aussi dans tout le livre. Meursault est différent des autres, est étranger, car les avènements qui semble important à chacun, lui sont indifférents, ils sont tous équivalents et conduisent à la même échéance. Qu’importe qu’il aille travailler à Paris, ou qu’il se marie avec Marie ou avec une autre, puisque de toute façon il s’adaptera à sa nouvelle vie, devra travailler, et est persuadé que le fait de se marier ne changera rien à sa relation avec Marie.
- « Naturellement » : L’adverbe peut sembler cynique et choquant, mais il ne l’est pas du tout du point de vue de Meursault. Il veut simplement dire que s’il avait rencontré une autre femme que Marie, il l’aurait épousée aussi. Cette réplique montre que le personnage a conscience que la vie ne dépend que des hasards des rencontres, et que nous nous comportons de façon identique face à tel ou tel évènement. Là où l’homme se croit libre, il est déterminé par des éléments extérieurs indépendants de sa volonté.



 III) Deux épisodes qui mettent en valeur une vision du monde particulière
            A) Une ascèse
- L'ascèse ou ascétisme est une discipline volontaire du corps et de l'esprit cherchant à tendre vers une perfection par une forme de renoncement ou d'abnégation.
- Rapprochement entre le style d'écriture épuré et sans ornement et le personnage en lui-même. On pourrait dire que Camus s'oblige avec ce personnage à une sorte d'ascèse, de travail sur lui-même, pour imposer une vision du monde donnée par l'œil neuf d'un personnage, indifférent aux valeurs (humanistes) traditionnelles.
- L'indifférence du personnage se retrouve ainsi dans sa réaction face aux deux propositions : être muté à Paris lui "est égal", il n'a pas (ou plus) d'"ambition" ; encore une fois se marier à Marie lui "est égal" que ce soit elle ou une autre ne change strictement rien pour lui.

            B) Un personnage iconoclaste (Qualifie une personne qui est contre les traditions.)
- Absence de sentiments du personnage principal
- Moments heureux décrits de façon dysphorique ou neutre
- La demande en mariage parodiée : Rôle inversé de la femme (C’est elle qui demande) et réponse anticonformiste et iconoclaste de Meursault.

            C) Un héros symbolique
- L’extrême franchise avec laquelle il s’adresse à Marie lorsqu’elle lui demande s’il l’aime révèle son incapacité de s’adapter aux codes sociaux. En effet, sa réponse négative revêt une certaine impolitesse. Ce refus du mensonge de complaisance, du mensonge courtois est finalement un acte de révolte contre l’ordre social. L’amour pour Meursault ne signifie rien « cela ne voulait rien dire », car c’est un sentiment conventionnel qui permet de légitimer le plaisir sexuel tout comme le mariage d’ailleurs. Le fait qu’il n’aime pas Marie ne l’empêche pas de la désirer et la désirer n’implique pas qu’il l’aime.
- Meursault : un héros atypique : Meursault se dévoile comme un personnage non traditionnel, atypique, en dehors de la société et de ses valeurs. Sa perception des choses en fait un être marginal. Sa marginalité est manifeste. Il n'est pas non plus un homme en proie à de nombreuses affections ou émotions ou encore un homme capable de démonstrations affectives. Dans ses rapports et dans ses jeux sensuels avec Marie, il se montre incapable d'amour réel, sentiment trop conventionnel sans doute pour lui qu'il ne peut assimiler, mais malgré le manque d'amour pour cette femme, il la désire.

- Selon Meursault, la vie sembla absurde, il ne sert à rien de s’opposer, de créer ou de lier des relations. La vie semble dénuée de sens. A quoi bon la changer puisque demain c’est la mort assurée avec en prélude la vieillesse. Rien ne semble motiver Meursault. Somme toute, Meursault est un homme qui a fait l’expérience de l’absurde qui l'a mené au rejet des valeurs de la société. Cette même société qui le condamnera à mort non pour le crime qu’il a commis, mais pour son refus du mensonge; pour son refus de l’hypocrisie sociale. Dans une attitude quelque peu messianique (Le Messie annonce la Nouvelle sur terre, tel Jésus Christ), Camus conclut une entrevue à propos de L’Etranger en adoptant ces termes: «J’ai figuré dans Meursault le seul christ que nous méritons ». Naturellement, il ne s’agit pas du Christ le prophète, mais du christ l’homme qui a subi la Passion pour sa cause. Meursault a subi sa propre «Passion » pour sa propre cause: la vérité.    

Nathalie LECLERCQ

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