dimanche 31 mars 2013

COMMENTAIRE, CAMUS, L'ETRANGER, EXPLICIT




TEXTE :
                  Lui parti, j'ai retrouvé le calme. J'étais épuisé et je me suis jeté sur ma couchette. Je crois que j'ai dormi parce que je me suis réveillé avec des étoiles sur le visage. Des bruits de campagne montaient jusqu'à moi. Des odeurs de nuit, de terre et de sel rafraîchissaient mes tempes. La merveilleuse paix de cet été endormi entrait en  moi comme une marée. A ce moment, et à la limite de la nuit, des sirènes ont hurlé. Elles annonçaient des départs pour un monde qui maintenant m'était à jamais indifférent.
                  Pour la première fois depuis bien longtemps, j'ai pensé à maman. Il m'a semblé que je comprenais pourquoi à la fin d'une vie elle avait pris un «fiancé», pourquoi elle avait joué à recommencer. Là-bas, là-bas aussi, autour de cet asile où des vies s'éteignaient, le soir était comme une trêve mélancolique. Si près de la mort, maman devait s'y sentir libérée et prête à tout revivre. Personne, personne n'avait le droit de pleurer sur elle. Et moi aussi, je me suis senti prêt à tout revivre. Comme si cette grande colère m'avait purgé du mal, vidé d'espoir, devant cette nuit chargée de signes et d'étoiles, je m'ouvrais pour la première fois à la tendre indifférence du monde. De l'éprouver si pareil à moi, si fraternel enfin, j'ai senti que j'avais été heureux, et que je l'étais encore. Pour que tout soit consommé, pour que je me sente moins seul, il me restait à souhaiter qu'il y ait beaucoup de spectateurs le jour de mon exécution et qu'ils m'accueillent avec des cris de haine.

La clausule ou l’excipit: « Lui parti » jusqu’à la fin.
Problématique: Dans quelle mesure cette clausule ramène la paix et le retour au calme ?





I) Une fin symbolique: le retour au calme, dans tous les sens du terme
            A) Le retour au calme du personnage
- « Lui parti, j’ai retrouvé le calme »: La structure paratactique de cette indépendante indique un rapport de cause à effet entre le départ de l’aumônier et ce retour au calme. La présence de l’homme d’église fut un véritable supplice pour le condamné, et c’est d’ailleurs la seule fois du roman où il se mettra littéralement en colère. L’emploi de l’article défini « le » est à prendre en syllepse (il recouvre tous les sens du terme), car il indique que Meursault a retrouvé son calme et le calme de sa cellule, il a donc une valeur hyperbolique d’insistance.
- L’emploi hyperbolique du verbe « se jeter » indique l’épuisement du héros, et l’ellipse narrative qui suit (il se réveille avec des étoiles sur le visage: la périphrase métaphorique montre que c’est déjà la nuit) met en exergue le fait qu’il a dormi longtemps et profondément, sans même s’en rendre compte («je crois »).

            B) Le calme de la nature: symbiose du personnage et de la campagne
- Champ lexical de la nature: « des bruits de campagne, des odeurs de nuit » + Déterminant indéfini pluriel « des » + Compléments du nom « campagne » et « nuit »: Impressionnisme, effort de la sensation rendue, idée de paix et de douceur.
- Vocabulaire axiologique (qui livre un jugement) mélioratif: verbe « rafraîchir », adjectif « merveilleuse paix » + connotation féerique de ce même adjectif: Meursault se sent bien, il entre en communion avec la nature. Accentué par la métaphore « La merveilleuse paix de cet été entrait en moi comme une marée. ». La comparaison « comme une marée » met en exergue la fusion des éléments champêtres et maritimes.

            C) En paix avec lui-même et avec sa mère
- Meursault entre en communion avec sa mère: « Pour la première fois depuis bien longtemps, j’ai pensé à maman. »: valeur des locutions adverbiales de temps qui marquent le caractère exceptionnel de cette pensée. Elles marquent un déclic.
- Sémantisme du verbe « comprendre » et des comparaisons (là-bas aussi, le soir était comme une trêve mélancolique). Comme elle « près de la mort » (métaphore), Meursault la rejoint et communie avec elle.


II) L’acceptation de sa mort et de sa vie
            A) L’acceptation de l’aube
- Si les chapitres précédents Meursault attend fébrilement l’aube et son pourvoi, ici, le ton change: « A ce moment, et à la limite de la nuit, des sirènes ont hurlé. Elle annonçaient des départs pour un monde qui maintenant m’était à jamais indifférent »: Si les indicateurs temporels marquent un moment clef, une rupture avec la paix de la nature (rupture mise en exergue par le sémantisme hyperbolique du verbe «hurler »), l’euphémisme « un départ pour un monde », qui veut dire la mort du héros, et l’adjectif attribut       « indifférent », lui-même renforcé par l’adverbe de temps « à jamais » mettent en exergue un changement psychologique et l’acceptation de son destin.

            B) La corrélation entre la vie et la mort et valeur cathartique de ce dénouement
- La mort et la vie vont se trouver de nouveau associées dans l'ultime corrélation : entre la mort et la libération, c'est-à-dire l'approche de la mort est vécue comme une délivrance « si près de la mort, maman devait s'y sentir libéré ».
- « maman devait s'y sentir libérée et prête à tout revivre » (l.83) // « et moi aussi, je me suis senti prêt à tout revivre ». Cette même corrélation renvoie à une construction en miroir qui suggère un retour vers l'origine, il y a une corrélation sémantique entre cette origine et la maternité, laquelle est niée dans l'ensemble du roman.
- « Comme si cette grande colère m’avait purgé du mal »: cette subordonnée comparative et hypothétique met en valeur métaphoriquement le rôle cathartique, voire rédempteur, de la colère.
- Présence du tragique : solitude du héros, face à l’aumônier qui représente « tous les autres ». A la fois dans le discours indirect libre et dans le monologue intérieur. Mention de la mort, du destin. Martèle sans arrêt le « je ».
- Champ lexical du calme et de la paix recouvrée : le second moment de l’extrait correspond à un calme, une forme de dépassement de soi-même, ou encore l’accès au sublime : « j’ai retrouvé le calme », « épuisé », « merveilleuse paix », « pour la première fois depuis longtemps », etc.

            C) Acceptation de sa mort
- « Je m’ouvrais pour la première fois à la tendre indifférence du monde. »: Cette métaphore met en exergue l’apaisement du héros et l’acceptation de la mort et de ses conséquences. L’oxymore « tendre indifférence » révèle la condition humaine, l’homme est mortel et finit dans l’oubli. C’est irrémédiable, il ne reste qu’à l’accepter. La synecdoque hyperbolique généralisante « du monde » insiste sur la solitude du héros et sur sa différence. Le complément circonstanciel de temps « pour la première fois » marque une rupture avec son passé, et la valeur initiatique de cet instant hors du commun: Meursault sait qu’il va mourir dans quelques instants.
- « J’ai senti que j’avais été heureux et que je l’étais encore », la valeur rétrospective du plus-que-parfait, et celle durative de l’imparfait qui a même une valeur de présent (on pourrait le remplacer par «et que je le suis encore ») montrent la prise de conscience du héros et l’acceptation de son passé et de son présent. Le sémantisme de l’adjectif attribut « heureux » semble paradoxal en cette occasion et ne sert qu’à amplifier cette prise de conscience et ce moment charnière.
- Le dernier paragraphe achève cette acceptation de la mort et cette certitude d’être seul et bientôt oublié: « il me restait à souhaiter […] que les spectateurs m’accueillent avec des cris de haine ». Le groupe nominal « cris de haine » exprime le désir porté à son paroxysme d'être séparé des hommes.



III) L’absurde paradoxe de la condition humaine.
            A) La disparition de la linéarité du temps
- Tout au long du roman, nous avons vu que Meursault était sans arrêt prisonnier d’un temps isolant : son champs d’action et de pensées semble se limiter au temps présent et au passé ou futur très proche.
- Dans la première partie de notre extrait, la temporalité semble particulièrement importante. Pour la première fois, le narrateur envisage sa vie dans un champ temporel beaucoup plus large, et pire encore, n’hésite pas à imaginer un nouveau futur : « J’aurai pu vivre », ou encore « du fond de mon avenir… les années pas plus réelle que je vivais ». C’est éminemment paradoxal, étant donné que seules quelques heures le séparent de son exécution ! Or, au moment de mourir, sa vie prend une importance dans le temps encore inédite, voire même fantastique : voir image du « souffle obscur » qui « remonte » du futur.
- Il semble que les trois temporalités se mélangent alors, se confondent dans un instant présent qui abolit toute idée scientifique du passé et de l’avenir. Rien d’étonnant qu’il se sente « prêt à tout revivre » : il en a la possibilité, dans ce nouvel étirement infini du temps.

            B) Acceptation de sa différence
- La proposition principale « il me restait à souhaiter » + le sémantisme du verbe et son COI (« me restait ») + La négation restrictive « ne plus » met en valeur l’idée de l’absence de tout désir, l’acceptation de sa condition d’incompris, d’ « étranger » et sa volonté d’aller jusqu’au bout dans sa différence.
- Le paradoxe contenu dans la dernière phrase (« se sentir moins seul » et « être accueilli avec des cris de haine ») révèle, de façon ironique, que Meursault renonce à être aimé et compris, qu’il accepte sa différence, et que, plus on le haïra, plus il s’acceptera, lui, et l’absurdité de sa vie. Notons la violence de ces derniers mots qui terminent le roman et contrastent fortement avec la paix et la douceur qui règnent sur tout ce qui précède. C’est comme si Camus avait voulu mettre en avant l’incompréhension et la violence qui régissent les rapports humains et les condamnent à une mort solitaire.

            C) Même absurde, la vie vaut d’être vécue
- « Pour que tout soit consommé » : Cette métaphore conclusive est révélatrice et à prendre en syllepse. La vie de Meursault va prendre fin, et avec elle, le roman lui-même.
- Cette clausule ramène donc le calme et la sérénité dans l’esprit du héros, tout en mettant l’accent sur la condition humaine face à l’absurdité de la vie et de la mort. Pourtant, Camus veut nous faire comprendre que, même absurde, la vie vaut d’être vécue, envers et contre tous. Réconcilié avec la mort et avec lui-même, Meursault devient le symbole d’un homme qui accepte sa condition, aussi absurde soit-elle.

Nathalie LECLERCQ

9 commentaires:

  1. Lecture analytique intéressante! Merci!

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  2. "la synecdoque hyperbolique généralisante", va dire ça à l'oral xD

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  3. un commentaire qui m'a eclairci des choses que je n'avais pas pu voir, merci

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    1. Merci bien, je suis contente que mon travail ait pu vous être utile.
      Bonne continuation,
      Nathalie Leclercq

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  4. Je ne comprenais pas grand chose au cours de ma prof. Ce commentaire m'éclaire totalement ! Merci

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  5. C'est intéréssant , ca m'aide beaucoup pour mon bac de franacis , qui approche a grand pas , mais néanmoins je regrette le fait que vous ayez utilisé trop de mots compliqués ( pour des élèves de mon age ) , qui au final , nuisent a la compréhension de certains passages de votre argumentation
    Mais sinon vous m'avez beaucoup aidé , je vous remercie

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  6. Vraiment complet et clair , Merci !

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  7. eh bien nathalie leclerq franchement chapeau bas

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  8. merci beaucoup pour ce commentaire qui m'a grandement aidé comparé au plan donné par ma professeur ! Bravo
    #élevede1èreS

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