dimanche 31 mars 2013

COMMENTAIRE, ALBERT CAMUS, L'ETRANGER, INCIPIT







TEXTE

          Aujourd'hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J'ai reçu un télégramme de l'asile: «Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués.» Cela ne veut rien dire. C'était peut-être hier. L'asile de vieillards est à Marengo, à quatre-vingts kilomètres d'Alger. Je prendrai l'autobus à deux heures et j'arriverai dans l'après-midi. Ainsi, je pourrai veiller et je rentrerai demain soir. J'ai demandé deux jours de congé à mon patron et il ne pouvait pas me les refuser avec une excuse pareille. Mais il n'avait pas l'air content. Je lui ai même dit : "Ce n'est pas de ma faute." II n'a pas répondu. J'ai pensé alors que je n'aurais pas dû lui dire cela. En somme, je n'avais pas à m'excuser. C'était plutôt à lui de me présenter ses condoléances. Mais il le fera sans doute après-demain, quand il me verra en deuil. Pour le moment, c'est un peu comme si maman n'était pas morte. Après l'enterrement, au contraire, ce sera une affaire classée et tout aura revêtu une allure plus officielle.

L’incipit: Du début à « officielle. »

Problématique: En quoi ce début dévoile à la fois le titre de l’œuvre et l’œuvre elle-même ?

I. Un incipit déroutant
A) Où? Quand ? Comment ?
- Traitement des lieux : Alger (l. 8). Paysage gommé, purement narratif. Le lieu est explicitement désigné « Marengo », mais c’est au lecteur de déduire que le personnage se situe à quelques heures d’autobus de cet endroit, à Alger. C’est la seule indication temporelle de ce passage.
- Traitement du temps : Pas de moments antérieurs à l'histoire, le passé est dans le flou. On n'a pas vraiment d'avant. Par exemple, on annonce l'enterrement de sa mère mais on ne sait pas de quoi elle est morte. L'avenir va jusqu'à demain voire après-demain, il est extrêmement limité. On a le sentiment d'une quasi-simultanéité de la narration et de son contenu. Meursault raconte les faits les uns après les autres comme dans un journal, le récit est chronologique.



- Les temps du récit: Les adverbes de temps: « aujourd'hui », « hier », « demain », « après-demain », «pour le moment » situent la narration par rapport à Meursault, le narrateur aurait très bien pu employer des expressions comme ce jour-là, la veille, le lendemain ou le surlendemain (Substantifs temporels utilisés ordinairement dans un récit rétrospectif au passé). Les temps utilisés sont le futur, l'imparfait et le passé composé, temps qui se situent par rapport au temps du personnage, c’est-à-dire au temps de l’énonciation. Le lecteur est plongé dans le présent du narrateur, ceci montre que l'on colle pratiquement à l'histoire, le temps de la narration est tout près du temps de l'histoire. Meursault n'a donc pas beaucoup de recul par rapport à l'histoire, cela lui permet de ne pas faire part de ses sentiments mais uniquement des évènements, de ses pensées, de ses sensations qui à divers moments occupent sa conscience.
Le passé composé: L'écriture du roman, particulièrement neutre et blanche, fait la part belle au passé composé, dont Jean-Paul Sartre dira qu'il "accentue la solitude de chaque unité phrastique". Le style ajoute donc à la solitude de ce personnage face au monde et à lui-même. L’emploi de ce temps rejoint le style dépouillé et apparemment simple du roman: le roman offre la mise à nu d’une conscience simple, sans fioritures et va tenter de rendre compte de l’histoire d’un homme en se basant sur ce qu’il a fait et non sur ce qu’il a ressenti. Nous sommes loin des romans psychologiques du XIXe siècle.
- Un récit factuel qui prend la forme d’un journal intime: Importance des verbes d’action (« je prendrai», « j’arriverai », « je rentrerai »), aucun sentiment n’est explicitement énoncé, mais des faits et la préparation du voyage. Le lecteur comprend d’emblée que l’histoire va être racontée du seul point de vue du narrateur. L’utilisation de ces verbes au futur renforce l’impression de détachement, Meursault semble préparer un voyage touristique. La valeur du futur catégorique, l’accumulation des indications temporelles (A deux heures, dans l’après midi et demain soir) mettent en évidence le désir de brièveté: Meursault semble vouloir rentrer au plus vite. Mais cette indifférence s’explique surtout par la nécessité de ne pas prendre trop de jours de congé. Le discours rapporté (« Ce n’est pas ma faute »), au style direct, montre que Meursault se soucie de ne pas mécontenter son patron.
En outre, ces futurs annoncent le voyage décrit par la suite, il constitue une prolepse (il annonce ce qui va se passer, contrairement à une analepse, qui raconte ce qui s’est passé, un flash-back).

B) Un narrateur atypique
- Un personnage témoin : Focalisation interne: jeu et fonction du pronom personnel de la première personne: Meursault est un personnage témoin. Il raconte au jour le jour ce qui se passe et fait part de ses sensations. Quelques remarques d’ordre psychologique, mais très peu: « J’ai pensé alors que je n’aurais pas dû dire cela »: L’adverbe de temps « alors » met en valeur que nous nous situons dans un récit rétrospectif. Le verbe d’obligation (devoir) au conditionnel passé marque un regret (il est à la forme négative) et met en valeur le caractère intimiste du récit. Le lecteur sait d’emblée qu’il va pénétrer dans la conscience du personnage, et connaître tous ses faits et gestes et toutes ses pensées, aussi incongrues soient elles.
- Un personnage-enfant : Style enfantin: « maman », utilisation du passé composé, « Ce n’est pas ma faute. » = Cet épisode peut être lu comme un rite initiatique: la perte de la mère correspondrait au passage de l’enfant à l’âge adulte. D’ailleurs, cette interprétation éclaire la suite du roman. Le lendemain de l’enterrement, Meursault nouera une liaison régulière avec Marie, il sera même question qu’il se marie. Ce début permet donc de commencer le récit à une époque charnière de la vie du personnage et est conforme, en ceci, aux attentes liées à l’incipit.

C) Un personnage sans sentiments ?
- « Aujourd’hui, maman est morte »: Phrase d’ouverture qui résume le sujet du roman. Ton de la simple constatation, que met bien en valeur la lecture du télégramme. Phrase simple, proposition indépendante, style dépouillé, comme l’ensemble du roman: annonce du style de l’œuvre, qui par métonymie, décrit le personnage. L’expression de ce télégramme (Phrases verbales, brièveté et concision, absence de détails et d’explications) met en valeur le détachement du narrateur.
- « Après l'enterrement, au contraire, ce sera une affaire classée et tout aura revêtu une allure plus officielle. » : Tournure impersonnelle du groupe prépositionnel « après l’enterrement »: La personne enterrée (sa mère) est sous-entendue, et non exprimée, seul l’article défini rappelle qu’il s’agit bien de cet enterrement-là. Cette tournure renforce le détachement du narrateur. Art de l’euphémisme (Le pronom indéfini « tout » qui renvoie à l’enterrement et la tournure précédemment analysée): ne servent pas à atténuer une idée choquante, mais plutôt à mettre en valeur l’absence de « choc émotionnel ».
- Vocabulaire juridique « affaire classée », « officielle »: Mise à l’écart du registre affectif, ce début de roman relate la perte d’un être cher (une mère), mais son traitement est original. Pas de registre lyrique ou pathétique.
- « Pour le moment, c’est un peu comme si maman n’était pas morte »: Expression qui pourrait choquer (Valeur de la subordonnée comparative hypothétique «introduite par la conjonction de subordination « comme si »). Cette phrase résume la teneur du passage, aucune marque affective, aucune réelle prise de conscience du départ de l’être cher.
La narration, privée de ses habituelles prolepse, ellipses, ou ralentissements divers, semble tellement plate et machinale qu’il semble alors qu’au-delà d’une écriture désincarnée, ce soit à un héros tout aussi privé de sens que l’on ait affaire.



II) Qui présente un roman en rupture avec les codes traditionnels
            A) Un personnage de roman original
- Oralité apparente du discours : Phrases apparemment très simples : voir les trois premières lignes. Le discours est à peine plus construit que le télégramme retranscrit dans le premier paragraphe. Ecriture parfois même sous forme de notes : « cela ne veut rien dire », « toujours à cause de l’habitude », «C’était vrai ». Phrases réduite parfois à la plus simple construction grammaticale possible : noter par exemple la récurrence du schéma Sujet-Verbe-Complément. Les propositions sont placées de manière extrêmement classique : « Comme il était occupé, j’ai attendu un peu » = Marque du journal intime, mais également gage de vérité. Pas de réelle mise en doute de la véracité des événements relatés : pas de soupçon du lecteur. Renforce d’autant plus cette entrée dans la vie – la conscience – du héros. Il s'exprime comme un enfant, ou sans longues phrases complexes (Telles que nous avons dans les romans traditionnels, voire Proust notamment). Sa façon de s'exprimer annonce un personnage étrange, non conforme à l'idée que l'on se fait d'un héros à part entière.
- Successions d’actions mécanisées : Premier malaise cependant apparaît très rapidement. La succession des événements est extrêmement brève, puisque les faits sont consignés de la manière la plus épurée possible. Par ailleurs, l’absence assez frappante de termes de liaison (asyndètes) crée l’illusion d’une succession d’actions mécanisées : « l’asile est à deux kilomètres du village. J’ai fait le chemin à pied. J’ai voulu voir maman tout de suite. »
- Découverte d’une intériorité, certes. Mais d’une intériorité particulière qui, si elle semble s’offrir totalement au lecteur sans faire la moindre impasse sur les actions vécues, n’en est pas moins problématique par sa neutralité évidente. Le lecteur se trouve alors face à un genre romanesque inhabituel, et perd rapidement ses repères.
- Le degré zéro de la conscience : Aucune implication personnelle du héros. D’où finalement cette impression finale que le héros ne s’implique jamais dans sa narration : tout est raconté sur le même ton, avec la même économie de moyens, rien ne distingue dans la narration l’événement qui semble majeur au lecteur.
- La narration, privée de ses habituelles prolepse, ellipses, ou ralentissements divers, semble tellement plate et machinale qu’il semble alors qu’au-delà d’une écriture désincarnée, ce soit à un héros tout aussi privé de sens que l’on ait affaire.

B) Une conception du temps particulière
- Isolement du temps présent : A cause des temps utilisés (PC : non coupé de la situation d’énonciation, PI et FS), l’expression de la temporalité du narrateur est réduite au minimum. Impression que seuls les termes hier-aujourd’hui-demain sont pertinents dans la conscience de ce dernier. Isolement du présent de l’indicatif, qui reste la seule référence possible du narrateur : « Aujourd’hui », « hier » « enterrement demain ». Les trois instances temporelles apparaissent – et sont clairement mises en relief – dès les premières lignes du roman. On a l’impression que le narrateur ne peut ni se souvenir au-delà, ni se projeter plus loin que les « deux jours » de congé dans l’avenir.
- Disparition d’une échelle de relativité : A ce temps réduit à sa plus simple linéarité, s’ajoute un récit des événements qui semble faire abstraction de toute échelle d’importance. C’est peut-être cela d’ailleurs qui, dès l’incipit, crée ce malaise assez perceptible. Finalement, se poser la question de la date exacte de la mort de sa mère, parler au patron, rencontrer le directeur de l’asile sont des actes aussi essentiels pour le narrateur qu’expliquer pourquoi Emmanuel a une cravate noire ou de préciser qu’il a fallu attendre un peu le directeur. Les événements s’enchaînent les uns aux autres dans la même linéarité, dans la même neutralité que le temps.
- Une logique déconcertante : Une étrange utilisation des connecteurs logique: Mais au-delà de l’objectivité troublante du récit, la logique de la narration est elle aussi déconcertante. Nous avons déjà relevé les nombreuses asyndètes qui morcèlent le récit en action dénuées de tout rapport. Mais les quelques connecteurs logiques employés sont également marquants. Ainsi, lors de la scène avec le patron. « en somme, je n’avais pas a m’excuser », ou encore « pour le moment, c’est un peu comme si maman n’était pas morte ». La réflexion du narrateur consiste à trouver les raisons de l’attitude peu agréable du patron, qui viendrait du caractère « non officiel » du deuil qui disparaîtrait après l’enterrement : « une affaire classée ». Le lecteur a du mal à suivre le raisonnement, et le paradoxe entre l’apaisement du patron et l’affaire classée de l’enterrement… De la même manière, dans le dernier paragraphe : « Elle aurait pleuré si on l’avait retirée de l’asile. Toujours à cause de l’habitude. C’est un peu pour cela que dans la dernière année je n’y suis presque plus allé ». Le « pour cela » est loin d’être évident : parce que sa mère est habituée ? Parce qu’elle n’aurait plus voulu sortir de l’asile ? La logique de la réflexion nous échappe – et accroît son aspect sordide.

             C) Une rupture avec les codes traditionnels du roman
- L’absence frappante de descriptions : Outre le style, la temporalité particulière, la description est également source de malaise. Ou plutôt l’absence de descriptions. Cet incipit fait apparaître un certain nombre de personnages, dont aucun n’est décrit. Ainsi, la mère du « maman est morte » n’est-elle jamais l’objet d’une description, alors même qu’elle est au centre de la narration de cet extrait. De la même manière, Le patron, Céleste, Emmanuel, Le concierge, le militaire sont réduits à leurs simples prénoms ou fonction, ainsi qu’à leurs propos. Seul le directeur de l’asile a droit à un semblant de description : « C’était un petit vieux », « il m’a regardé de ses yeux clairs ». Elle est cependant réduite à son minimum, et on ne sort ni de l’expression courante (petit vieux) ni de la construction grammaticale simpliste (yeux clairs).
Les lieux ne sont pas davantage l’objet de description. Finalement, les actions n’en prennent que plus d’importance encore, puisque le récit tout entier se concentre sur leur enchaînement.
- Vers une complète objectivité : L’étude des temps et des personnes du récit nous conduirait à parler en termes d’énonciation d’une focalisation interne (chaque événement est vu à travers les yeux du narrateur). Cependant, l’absence de description s’accompagne d’absence presque totale de subjectivité, d’implication personnelle de Meursault. Attention : il nous donne bien ses pensées, nous explique ses choix. Mais il le fait sans jamais mentionner une quelconque implication affective : « J’ai dit « oui » pour ne plus avoir à parler ». Mais on ne sait pas pourquoi il ne veut pas parler… Face à ce laconisme de l’expression, le lecteur est amené à formuler lui-même ses interprétations. Quoi qu’il en soit, l’impression d’objectivité est totale, de neutralité pourrait-on dire. Les autocorrections vont d’ailleurs dans le même sens, en montrant la volonté ferme de ne dire que le vrai : « Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier. Je ne sais pas ».
- Coller au plus près du réel ?: On se demande alors le but de ces exigences du récit. Est-ce dans un but réaliste ? Pour créer une écriture qui colle complètement au réel ? Cependant, le refus des descriptions tend à nier ce choix du réalisme. C’est au plus près de la conscience de Meursault que cette écriture nous place.


III) Vers un antihéros ? un héros désincarné ?
A) L’indifférence totale de Meursault
- La mort de la mère : Et si cette indifférence est immédiatement perceptible, c’est parce que la narration débute par ce qui va être essentiel dans le roman : la mort de la mère. Pas un seul sentiment n’est exprimé sous la plume du narrateur face à cet événement tragique entre tous. Les trois premières phrases n’ont de but que la recherche de la date exacte de la mort, accumulant els autocorrection et les élucubrations (quoique rapides) du narrateur. L’enchaînement est immédiat entre la nouvelle et les modifications d’emploi du temps qu’elle entraîne : « je prendrai l’autobus », « j’ai demandé deux jours de congé », tout en montrant bien qu’elle ne bouleverse pas tant que ça les habitudes du narrateur. Ils ne sont pas liés directement au chagrin du deuil. Le lecteur n’est pas loin de croire que cette mort est surtout un bon prétexte pour avoir deux jours de congé : « il ne pouvait pas me les refuser, avec une excuse pareille ».
- Une expression réduite au minimum : Enfin, c’est l’absence des modalisateurs qui surprend principalement le lecteur. A des phrases à la simplicité presque scolaire s’ajoute une volonté ( ?) de neutralité, d’objectivité qui semble presque constante. Le lecteur est finalement obligé de combler seul les lacunes de la narration, de rajouter les connecteurs logiques où ils ne sont pas : « cela ne veut rien dire » (quoi donc ? les sentiments distingués ? Enterrement demain ? Mère décédée ? !) et de les expliciter où ils ne sont pas suffisants. C’est sans doute là une des raisons du malaise qui saisi le lecteur. Face à ces incertitudes, et devant la si apparente absence de sentiments du narrateur, le lecteur ne comble jamais ces manques à l’avantage de Meursault : c’est toujours l’explication la plus négative qui vient à l’esprit, toujours l’attitude la plus sordide que l’on comprend.

            B) La lucidité comme nouvelle valeur
- Lucidité = conscience, clairvoyance = Le héros déroule ses pensées sous nos yeux, on sait tout de ses actes, de ses pensées, il est très lucide sur lui-même et sur sa vie. Les valeurs du roman ne sont pas la bravoure, l'amour ou autre, mais la lucidité, le regard sur soi, le récit quotidien de sa vie, sur un ton monocorde et neutre.
- Les marques implicites de l’affectif : En réalité, pour peu que l’on prenne le temps de relire l’extrait – ou que l’on fasse le choix de le lire sans accabler davantage Meursault, les marques d’affection sont présentes. Il suffit de lire autrement : « pour le moment, c’est un peu comme si maman n’était pas morte». Si Meursault attend l’officialisation de la mort de sa mère avec impatience, c’est peut-être parce qu’alors il ne sera plus aussi troublé par l’absence de date précise. C’est peut-être également parce qu’il aura réalisé ce qu’il ne veut pas encore comprendre. Pourquoi ne pas lire cela comme la marque d’un choc ? D’un déni ? Dernier élément : l’emploi du terme « maman » et non « mère », qui pour enfantin qu’il soit reste un terme affectif.
- Un sentiment de culpabilité à fleur de peau : Le seul sentiment qui, finalement, transparaît clairement dans le texte, c’est le sentiment de culpabilité de Meursault. Ainsi, il explique : « ce n’est pas de ma faute », « je n’aurai pas dû dire cela », « je n’avais pas à m’excuser »). C’est à travers ce sentiment de culpabilité que se ressent le mieux l’affection de Meursault pour sa mère : s’excuser de sa mort, c’est en faire un événement sans importance ; l’avoir mise à l’asile, c’est pour lui la certitude qu’elle était plus heureuse et il a peur d’en douter. Finalement, loin d’être l’expression d’une indifférence totale à la mort de la mère, l’incipit peut-être lu comme l’image d’un homme qui cherche à se persuader, lui et les autres, qu’il fait en sorte que sa mère meure heureuse.

            C) Valeur proleptique de cet incipit
- Une valeur annonciatrice : Tous les éléments du procès qui seront utilisés contre Meursault se trouvent, finalement, concentrés dans cet incipit. Analyser ainsi la dernière phrase : « Après l'enterrement, au contraire, ce sera une affaire classée et tout aura revêtu une allure plus officielle. » et voir toute l’ironie tragique contenue dans le champ lexical juridique, et dans le fait que rétrospectivement, une fois que le suite du roman est connue, l’expression « affaire classée » prend une toute autre dimension, et ne sera pas du tout « classée ». Il faut noter que Meursault sera exécuté pour ne pas avoir pleuré à l’enterrement de sa mère, et tous les indices de son « manque » apparent de sentiments fonctionnent comme des indicateurs proleptiques de ce qui lui sera reproché lors du procès. Tous les personnages, enfin, de l’enterrement (ou une grande partie) viendront également témoigner à la barre…

Nathalie LECLERCQ

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